CHAPITRE IV
L'espace sensible
Le problème métaphysique de l’espace présente à peu près les mêmes difficultés que celui du temps. Quand nous nous demandons à quoi la nature ou Dieu ont égard, dans la réalité première, lorsqu'il veulent déterminer le devenir, il nous est bien difficile de dire ce qu’est l’espace, s’il est une substance ou une simple relation. Ce qui complique la question, c’est ceci: dans la correspondance de la réalité première aux phénomènes nous voyons bien comment des substances métaphysiques pourraient correspondre aux objets (ou nous en avons l'illusion) mais au vide physique devrait correspondre un vide métaphysique, ce qui ne signifie rien. Cette difficulté ne devrait d’ailleurs pas nous émouvoir outre mesure, car s’il existe une réalité première, les divisions n’en correspondent assurément pas aux objets de la perception. Si elle est faite d’âmes individuelles, comme les monades de Leibniz, ces âmes ne coexistent pas dans un lieu, au sens où les corps coexistent dans l’image sensible. Dans la transposition de l’espace et du temps à l’ordre métaphysique, c’est l’espace qui revêt le caractère mystérieux et allégorique que présente le temps à l’intérieur même de notre expérience.
Il semble pourtant que, si la nature de l’espace objectif est solidaire d’une certaine définition de la réalité métaphysique, les difficultés correspondantes ne devraient pas intervenir dans la notion de l’espace expérimental. Sans doute il sera possible de définir cet espace de différentes manières, également légitimes : il y aura un espace-grandeur sensible, ou, si l’on préfère, un espace-corps, il y aura un espace-nombre, un espace-relation. Le seul problème sera de savoir en chaque circonstance de quoi nous entendons parler, et si nous entreprenons de choisir entre ces définitions celle que nous prendrons pour essentielle, il ne s’agira là que d’unifier le langage et d’éviter la confusion.
Pourquoi les philosophes sont-ils donc divisés dans leurs opinions sur l’espace, alors même qu’ils ne s’attachent à aucun mythe particulier touchant la réalité première? C’est qu’ils considèrent confusément la nécessité d’une existence métaphysique de l’expérience, et qu’ils l’imaginent immanente à son existence phénoménale, prétendant imposer à celle-ci des cadres tels qu’ils puissent sans paradoxe être transposés dans celle-là. C’est qu’ils ne sentent pas la transcendance radicale d’une sorte de réalité par rapport à l’autre, ou, si l’on préfère, son caractère.
purement symbolique, sa nature de mythe. Ils veulent que le monde métaphysique et que le monde physique objectif soient aperçus au fond du sensible, ils croient retrouver en celui-ci les exigences obscures qui règlent notre discours relatif aux deux premiers, et les paradoxes qui n’ont de sens que pour ceux-ci, ef de même qu’ils croient entrevoir l'éternité dans une image mobile qui est le temps, ils espèrent saisir l’espace intelligible à l’intérieur de l’espace sensible.
Une des intentions de ce travail est de montrer justement la transcendance respective des divers plans de la pensée, et l’impuissance où pous sommes de déterminer l’une par approfondissement de l’autre.
Plus nous insistons sur l’unité d’aspect de l’expérience, et plus nous montrons que nulle partie de la représentation ne nous révèle intuitivement quelque chose d’un au-delà, plus nous sommes amenés à affirmer l’hétérogénéité radicale des divers ordres de réalité. Nous ne voyons pas un monde en perspective à travers l’autre. Il n’y a communication entre les différents univers que par simple allégorie. Mais par compensation, il n’est ni nécessaire, ni raisonnable de transférer de l’un à l’autre les obscurités et les antimonies.
Le
$S 1. — Généralités sur l’espace sensible.
Dans l’ordre de l’expérience, la notion d’espace est beaucoup plus simple que celle du temps. Sans doute, nous trouverons dans l’unité des éléments dont elle est assemblée, et dans ces éléments mêmes quelque chose d’obscur. Mais il semble que nous la saisissons dans ses aspects, sinon d’une manière adéquate, au moins d’une manière réelle, alors que sous le nom du temps nous n’apercevons jamais que des attitudes spatiales de notre moi.
Au fur et à mesure que notre expérience se développe, le monde physique se distribue en types et en phénomènes individuels. Un peuple d'objets particuliers se substitue à cette donnée confuse, à ces changements indistincts et indéfinis qui sont évidemment notre première image des choses. La notion d’objet et de corps se précise. Mais ces corps sont d'ordinaire séparés les uns des autres, et d’autre part ils se meuvent. Or, il y a quelque chose qui nous est représenté, et qui ne consiste pas en ces corps. C’est ce-que nous nommons vide, lieu, espace concret. C’est une donnée de notre perception, et nous pouvons raisonnablement lui donner le nom d’objet, au sens où nous disons que l’arc-en-ciel est un objet, qu'une ombre est un objet. Elle nous est connue par un aspect sensible, elle est une chose qui a quelques propriétés communes avec l’étendue matérielle, et d’autres qui ne le sont pas. En elle existent des parties séparées par des intervalles, et ces intervalles ont une grandeur, ils correspondent à un nombre déterminé de dimensions. Enfin, ce corps étant pénétrable aux corps matériels, à l’inverse des étendues solides, le mouvement y est possible (il est déjà possible dans les fluides). Pris isolément et comme vide, l’espace est donc une certaine espèce de corps ayant une structure et une forme; pris avec des étendues matérielles, il est un milieu intermédiaire, et si l’on considère le mouvement il en est le lieu. de ces étendues,
NATIVISME ET GÉNÉTISME 73
Nous ne rencontrons done ici aucune des difficultés préliminaires que nous avons trouvées dans la définition du temps. S’il arrive qu’en parlant de l’espace nous songions plutôt aux mesures correspondantes, qui sont toutes relatives, et à l’espace-relation, en pratique la confusion n'est pas dangereuse, et il est facile de revenir aux définitions précises. C’est sinsi que nous confondons parfois la surface et l’aire d’une figure, l'une ayant quelque chose d’absolu, l’autre quelqué chose de relatif. Pour tixer le langage, nous prendrons désormais le mot « espace » au sens d’espace-corps. Tâchons maintenant d’analyser la connaissance correspondante.
I n’est pas douteux que sous ce nom d’espace nous ne rassemblions des expériences très différentes. Laissons même cette connaissance obscure qui est inscrite dans nos instincts, dans nos habitudes, dans nos conduites, et ne retenons que celle dont nous avons conscience. Nous y trouvons, entrelacés, des représentations, des figures imaginaires, des pensées et des schémas verbaux, des émotions enfin, en un mot toute la complexité qui se manifestait déjà dans l’image du temps. Mais il semble que cette fois, nous puissions distinguer une image centrale, essentielle, et une frange intellectuelle et affective qui n'intervient que comme ornement de la première. Telle est du moins l’opinion courante, qui prend sa forme extrême dans certaines théories aprioristes.
Suivant celles-ci, nous possédons une intuition fondamentale de l’espace, que nous évoquons à l’occasion de l’expérience sensible, et dont les sensations les plus simples ne nous donnent que la vêture intuitive : telles sont par exemple, dans deux ordres de pensée différents, la théorie de Kant et celle de Cyon. Sans aller aussi loin, toutes les théories nativistes distinguent une image essentielle de l’espace et une figuration sensible associée.
D’autres philosophes nient lPexistence d’une donnée privilégiée, ils voient dans l’espace une figure assemblée de diverses expériences, mais non pas autour d’une intuition simple et nécessaire.
Il semblerait que l’expérience pût trancher facilement le débat; en fait, il n’en est rien. Car s’il y a des arguments dont le progrès philosophique a fait justice : par exemple, celui tiré de la géométrie, il en est de plus directement sensibles; il y a dans ce que nous appelons couramment l’espace intuitif une unité tout à fait extraordinaire, et que nous ne saurions révoquer en doute, plus frappante encore que celle des objets. Car nous voulons bien croire que les corps ne soient pas tels qu’ils nous apparaissent, mais la structure des intervalles nous semble frapper les yeux. Et ceci favorise les nativistes.
D'autre part, quand nous analysons notre notion, nous y trouvons des éléments sensibles et intellectuels d’origines très diverses, et qui peuvent en certains cas faire défaut séparément. Et ceci semble justifier les génétistes. Mais on leur répondra qu’ils analysent en ce cas les revétements sensibles de l’espace, liés aux événements que nous lui associons toujours. L’espace lui-même est une donnée intuitive premiére et inanalysable. Ils demandent aiors qu’on leur montre cette donnée séparément et comme chose de conscience, révoquant en doute par système une intuition qu’ils n'arrivent pas à caractériser en eux-mêmes. ‘On voit que ces arguments ont besoin d’être pesés.
Nous adopterons ici une attitude résolument empiriste. En effet, d’une part, même dans le domaine le plus étroit et le plus homogène de la perception, nous n’apercevons pas l’intuition privilégiée à laquelle fait allusion toute théorie aprioriste. D’autre part, la connaissance affective de l’espace s’enchaîne par l'intermédiaire des sensations de mouvement et de contact à la connaissance purement représentative que la vue semble .nous donner; il y a entre nos diverses images de l’espace la même parenté foncière qui existe entre les divers modes de notre sensibilité, et ce que nous pouvons appeler les émotions de l’espace appuie et associe aux données purement objectives l’image intellectuelle que nous en avons.
Si la notion de l’espace nous semble confuse et complexe même dans cette partie de l’univers qui nous est la plus proche et la plus familière, si elle nous semble déjà l’œuvre d’une triple synthèse sensible, imaginative et intellectuelle, le fait est plus évident encore dès que nous tentons d'élargir cet espace de l’expérience immédiate, dès que nous lui faisons embrasser, dans son unité intuitive, l’ensemble des régions et des corps dont la science nous enseigne l’existence. Insensiblement, il dépasse la voûte du ciel que les anciens croyaient solide, et croît jusqu’à ces grandeurs démesurées que les astronomes imaginent entre les astres. Mais insensiblement aussi, il se dénature. L’espace proche était une image mêlée de quelque discours, et faiblement émouvante; cet espace lointain n’est plus guère qu’un discours, peuplé d’autant d'émotions que d'images; il est d’abord connu, puis ressenti, et n’est représenté qu’à la fin, et très confusément. Comment cette transition serait-elle possible, si notre perception était centrée autour d’une intuition fixe? Faudrait-il dire que cette intuition va en s’obscurcissant indéfiniment ? La chose est peu vraisemblable. Mieux vaut croire qu’elle est dès l’origine tissée de plusieurs sortes d’images qui peuvent se défaire séparément, et qui ne différent que par leur précision et leur clarté.
Revenons un instant sur le premier argument.
Le problème de l’espace à été beaucoup obscurci par la confusion de deux types d'expériences de l’espace, l’une par action, l’autre par images, et plus généralement par notions. Nous retrouvons ici la difficulté qui s’est présentée à nous, quand nous avons tenté de discriminer les conduites du temps et la connaissance du temps. Nous ajustons nos actes à l’espace, soit que nous ayons appris à le faire, soit que nous le fassions par un instinct inné; la distinction de l’acquis et de l’à priori prend alors un sens très simple (1). Mais si nous acceptons ce langage, toutes nos actions, se réduisant à des mouvements spatiaux, nous feront éprouver l’espace, et nous en arriverons à dire que vivre, c’est connaître l’espace, idée irréfutable, mais sans intérêt.
Il semble d’abord qu’il suffise de séparer nettement l’action elle-même de l’image de l’espace qui lui correspond, et de ne parler de connaissance que dans la mesure où cette action devient conscience. Mais l’entreprise n’est pas si aisée. En effet, dans la représentation elle-même
nous devons reconnaître une double diversité — l’une est de nuance : () Nous pouvons toujours, bien entendu, prendre par définition « perception de l’espace » au séns de « conduites spatiales ». Cf. Guillaume, Journal
de psych., 1924, p. 110, ou H. Delacroix et I. Meyerson, ibid., 1920, p. 377.