ESPACE ET ACTION SPATIALE
à côté des représentations claires existent des représentations à demi inconscientes, latentes, virtuelles, capables en certaines circonstances de reparaître en pleine lumière. Nous retrouvons ici le problème fondamental de l’inconscient : entre le conscient et l’inconscient purement dynamique, qui est un savoir, une habitude, un instinct sans figure sensible, y a-t-il place pour un inconscient fait d'images semblables à celles de l'expérience claire ? — l’autre diversité est d'objet : n’y a-t-il pas à côté d’une connaissance de choses, une connaissance de relations, et ne peut-il précisément y avoir une expérience de l’espace-relation qui compléterait celle de l’espace-corps et qui serait plus difficilement séparable des conduites de l’espace? C’est l’existence de ces diverses formes de la connaissance qui rend difficile l'interprétation des faits les plus simples. L
Dépouillons l’espace des déterminations sensibles courantes, visuelles, tactiles. Il ne reste plus rien qu’un mot. De même, enlevons à un corps ses caractères de. forme, de couleur, de résistance, de poids, rien ne subsiste dans notre imagination. Aucune qualité première n’est aperçue hors de ces qualités sensibles, Est-ce à dire qu’elles épuisent notre image de l’espace? La chose n’est pas sûre; nous ne saurions nous représenter directement, isolément les sensations de convergence, d’équilibre, pourtant nous admettons en général qu’elles ont une certaine réalité; qu’elles nous avertissent obscurément de la distance, par un certain contenu représentatif. Or, si nous acceptons l’existence d’images inconscientes de cet ordre, nous ne pouvons exclure à priori l’idée d’un sens de l’espace, ou d’un sens de l’équilibre, s'exprimant en de telles images, et déterminant nos réflexes et nos conduites.
Une difficulté de ce genre se rencontre quand on veut interpréter le comportement des aveugles opérés de la cataracte. Si le sujet réagit à la lumière en portant la main à ses yeux, rien n’est prouvé par là touchant son image visuelle, et en particulier touchant le sentiment de la distance qui pourrait y être enfermé. Il est naturel qu’il localise une sensation d’éblouissement et d’irritation là où il peut y remédier : le lieu d’une sensation, c’est, à certains égards, le mouvement par lequel il peut agir sur elle. Or, il a antérieurement éprouvé des sensations oculaires, sinon visuelles, et les a associées à certains repères tactiles et kinesthésiques. Des sensations analogues, éveillées par la vue de la lumière, le conduisent naturellement à des réflexes analogues aux anciens. Rien en tout cela ne prouve qu’il n’y ait pas dans les données visuelles un élément caractérisant la distance de l'objet, à plus forte raison, que la sensation visuelle soit primitivement non spatiale, et projetée ensuite à distance, à l’intérieur d’une forme tridimensionnelle préétablie, ce qui n’a guère de sens. Tout ce que nous pouvons dire, c’est que le sujet n’associe pas spontanément des mouvements extérieurs à ses sensations visuelles ; dans la mesure où le sentiment de la distance est fait de tels mouvements, réellement perçus ou simplement imaginés, il ne les perçoit pas à distance.
Supposons d’ailleurs que le sujet étendit ses bras vers l'objet aperçu pour la première fois. Faudrait-il en conclure que, dès l’abord, la sensation visuelle s’objective dans un espace tridimensionnel, par rapport auquel nos mouvements se coordonnent exactement ? Aucunement. Nous pourrions tout au plus dire qu’il existe un certain réflexe,
une sorte d’instinct moteur lié à l’image purement visuelle. Mais, répondra-t-on, il faut bien que ce réflexe soit déclanché par un élément particulier de l’image. Peut-être, mais la nature en reste tout à fait indéterminée, comme la manière dont le mouvement lui est obscurément préordonné. Quant au mythe de l’intuition homogène de l’espace, nous ne voyons pas en quoi il peut nous rendre intelligible cette préordination.
Voici maintenant le poussin, dont on prétend qu’il picore avec beaucoup de précision les grains qu’il trouve à sa portée; admettons le fait comme exact. Nous dirons donc qu’il tient compte de la distance qui sépare le grain de son bec; mais affirmerons-nous qu’il l’apprécie, qu’il la perçoit, qu’il localise le grain dans un espace intuitif par rapport auquel se règlent naturellement ses mouvements? Autant dire que le sphex possède une image obscure du temps et une connaissance implicite de l’anatomie de ses victimes, qui dirigent naturellement ses actes si curieux. Ce n’est pas là résoudre, mais escamoter le problème.
Nous voyons ainsi qu’il s’introduit une double indétermination dans la définition de l’espace sensible : en effet, nous ne savons pas d’une part jusqu’à quel point nous devons admettre qu’une donnée impossible à isoler et à décrire fait partie de notre image, d'autre part, dans quelle mesure nos réactions impliquent l’existence de telles données.
Prenons encore un exemple de ce fait : nul ne doute que nos diverses sensations tactiles ne présentent une certaine nuance caractéristique, un certain signe local, puisque nous localisons au moins grossièrement une piqûre ou un simple contact. Maïs le mot localiser ne doit pas nous abuser : il ne s’agit pas d’associer nos sensations à une certaine intuition de l’espace objectif, mais de les coordonner par l’usage, et peut-être partiellement par instinct, à certaines sensations visuelles, tactiles, et surtout à certains mouvements. Ceci implique-t-il que, dès l’origine ou après expérience, nous soient dépeintes une certaine similitude, une certaine affinité, capables de fonder cette correspondance des excitations tactiles et des réactions motrices? En droit nous ne comprenons pas ce que pourrait être une semblable affinité, qui ne correspondrait aucunement à la parenté fondamentale des divers sens que les Grecs avaient déjà observée. En fait nous ne voyons pas qu’elle nous soit représentée. Comment d’ailleurs le serait-elle, étant une relation qui ne peut être objet de conscience qu’à l’intérieur des termes sensibles, et qui ne s’explicite que par le discours? A la fin de ce chapitre, lorsque nous parlerons de l’unité de l’espace sensible, nous essaierons de montrer qu’il n'existe pas de sentiments d’attitude, de relation, et plus généralement d'expérience dynamique d’aucune espèce; mais dès maintenant, nous pouvons éliminer cette source de confusion dans la description des données concrètes. Quant à la difficulté tirée des éléments de la perception, voici ce que nous dirons : nous distinguerons les images objectives qui nous représentent un aspect défini et solide de l’expérience, par exemple celles de la vue, — les images subjectives qui se rapportent plutôt à des corps individuels, par exemple celles de notre sensibilité cutanée qui nous décrivent la surface de notre corps, plutôt que le monde extérieur, — enfin les signes, qui sont des images trop pauvres, trop confuses, ou trop peu concrètes pour figurer en acte dans notre perception de l’espace, mais qui peuvent être le point de départ de mouvements, d'émotions,