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LES DONNÉES SONORES ET TACTILES

une simple illusion. Ainsi l’espace, dans la mesure, où il est considérécomme objet de conscience, perçu dans toute sa structure, ne peut être considéré comme donné par la vue seule. Le thème seul en est visuel. L’approfondissement en est d’une autre nature, que nous allons. maintenant examiner.

S 3. — Les données sonores et tactiles.

On pourrait se demander si l’ouie ne permettrait pas d’arriverà une image de l’espace équivalente à celle que nous donne la vue. Mais il faut bien poser le problème : les figures sonores n’éveillent pas en nous l’illusoire intuition de l’espace pur; d’autre part, l’aveugle n’aura jamais une image semblable à celle du clairvoyant, pas plus que le sourd ne réalisera le même espace que l’homme normal; enfin, sil existait des sources sonores ponctuelles, reconnaissables individuellement, et jouant le rôle de simples repères, nous arriverions certainement à une représentation géométrique de l'univers, et à l’espace. ordinaire et euclidien des déplacements. Le seul problème est de savoir si, dans les sensations sonores, nous trouvons des caractères qui corres-pondent à l’étendue visuelle. On a soutenu le contraire (1). La chose ne semble cependant pas douteuse. Comme la hauteur équivauteà la nuance, l'intensité sonore à l’intensité visuelle, une étendue sonore doit exister en quelque manière. N’apercevons-nous pas confusément, d’ailleurs, mais: d’une manière immédiate, que deux sons n’ont pas même origine? Ne pouvons-nous apprécier grossièrement l’égale inclinaison de deux directions sonores par rapport à une troisième, la relation d’inclusion, et Îes éléments d’une géométrie élémentaire ?

Voici d’où viennent les difficultés : alors que nous voyons clairement comment la distribution spatiale des objets se reflète directement sur la rétine, nous voyons mal comment la direction des sons, guidés par le pavillon, pourrait se refléter dans l’excitation de l’appareil auditif proprement dit. C’est pourquoi de Cyon soutenait que loreille interne toute entière intervenait à cette occasion, étant excitée directement à travers la tête. Ainsi se développerait une perception inconsciente mais spécifique de l’espace sonore, étroitement associée aux réflexes d’équilibration. Sans doute, le silence nous enlève moins d’éléments de perception del’espace et de maintien de l’équilibre que ne fait l’obscurité, mais le rôle de l’espace sonore, pour être secondaire et indistinct, n’est peut-être pas illusoire. Si l’on ne retient que l’appareil labyrinthique comme instrument d’audition, le mécanisme de la perception des directions est obscur, et l’on peut être tenté de le rattacher soit à une préperception mécanique, de type semi-tactile, et liée à l’oreille externe, soit à une inégalité d'intensité des sons (2). C’est en effet pour les sons que se manifeste de la manière la plus nette la convergence des qualités d’espèce différente; étendue et intensité s’incorporent l’une à l’autre, en une sensation confuse, et telle que nous ne pouvons dire au juste si ce qui nous est

1) Turro, par exemple. : | ; 5 GE pere Res. gén. sc., 1913, p. 264. Gley, Physiologie, 5° éd., II, 849..

Bard. Sem. méd., 1904, p. 305. Arch. gén. de méd., 1905, p. 257.

représenté est une nuance autonome et spécifique, ou le sentiment des mouvements nécessaires pour améliorer notre audition. Telle est l’origine de ce que James a nommé la voluminosité inhérente à toute sensation. Considérer celle-ci comme un fait primitif et simple, c’est se condamner, semble-t-il, à ne pas comprendre la vraie trame de l’espace sensible, et à confondre des données extrêmement différentes. Dans le son d’une cloche très voisine se mêlent l’ampleur du son, et une sorte de vastitude ou d’étendue, par laquelle ce son nous entoure et nous baigne. Mais qu’il nous soit retransmis par un haut parleur exigu et assez lointain, le son reprend l’aspect ponctuel, encore que cette variation nous échappe et soit comme perdue dans l’ensemble.

Y a-t-il maintenant corrélation directe de l’étendue sonore avec l'étendue visuelle ou avec certains mouvements? Y a-t-il un élément commun à ces divers aspects de la sensation? La chose est douteuse, et les synesthésies a priori peu vraisemblables. Il ne s’agit ici que d’associations habituelles. En fait, espace visuel et sonore sont deux figures liées à l’espace des déplacements, et s’il est vrai que nous pourrions en associer directement les termes et les intervalles, leur affinité vient essentiellement de ce qu’ils sont compensables par des mouvements de même nature.

On a fait jouer assez souvent un rôle important au toucher dans la constitution, de notre image sensible de l’espace. Et sans doute des sensations tactiles sont jointes à toute notre expérience, et viennent la décorer. Mais il semble qu’on en ait exagéré le rôle, et surtout qu’on en ait confondu des problèmes très différents.

On peut se demander tout d’abord si la notion d’espace pourrait dériver de la comparaison des impressions tactiles éprouvées aux divers points du corps. Nous retrouvons ici une de ces genèses artificielles de notions qui, depuis la statue de Condillac, ont souvent amusé les philosophes. Imaginons un homme inerte et privé de toute sensibilité, hors celle qui se rapporte à sa surface cutanée. Puisque nous le faisons vivre, nous pouvons admettre qu’une providence, plus attentive encore à ce déshérité que celle qui nous permet de subsister et de comprendre le monde, transporte à la surface de son corps une série d’objets, suivant des lois régulières. Notre sujet aura l’image des points, d’alignements, de positions, et il se représentera un espace comme la vue du ciel nocturne éveillerait une autre image spatiale chez un observateur réduit à ses seuls yeux pour connaître l’univers.

Que serait la géométrie de cet espace? Dans un domaine très restreint, pourvu que notre sensibilité fût suffisante, ce serait celle du plan euclidien. Dans un domaine plus étendu, ce serait celle de la surface de san corps. La forme de l’espace serait pour lui celle du corps.

Cet espace serait-il l’espace réel? Ces mots n’ont pas de sens. Intrinséquemment, la notion en serait cohérente et réelle. D’un point de vue extérieur, il serait un très mauvais cadre pour une théorie physique; nous ne pourrions pas y loger un schéma des phénomènes. Peut-être serions-nous conduits à admettre que des objets subsistent entre deux perceptions, et à interpréter comme mouvement suivant une dimension impénétrable les disparitions brusques suivies de réapparitions, de la même manière que nous pouvons introduire une dimension supplémen-

taire pour tenir compte dans l’univers de la charge électrique. En toui cas, il n’y aurait pas de correspondance adéquate entre l’espace sensible et l’espace physique. C’est ainsi qu’un homme réduit au sens de la vue pourrait peut-être inventer une dimension suivant la profondeur, bien que nos yeux ne nous donnent, isolément, que la géométrie d’une sphère vue intérieurement. "

Mais, dira-t-on, ce qui sera représenté de la sorte au sujet, c’est ‘simplement la surface de son corps, et non l’espace objectif. Cet argument n’a rien de solide. Nous avons dans ces données le thème d’un discours géométrique cohérent. Psychologiquement, elles constituent un univers où sont définis des objets extérieurs les uns par rapport aux autres, susceptibles de se limiter les uns les autres, de se contenir, et de se mouvoir. Peu nous importe que du point de vue d’un sujet plus richement doué, cette expérience soit liée à une figure fragmentaire d’une expérience plus vaste. Il en est ici comme des géomètries non euclidiennes : dire que la géométrie plane elliptique, n’est rien d’autre que celle de la sphère, c’est ne pas comprendre l’idée même de géométrie.

En fait, notre expérience est plus vaste, et c’est justement parce que d’autres sens nous donnent une image plus ample de l’espace et de ses dimensions que nous associons les données tactiles à une figure particulière, qui est notre corps, et que nous les considérons comme nous décrivant non la forme du monde, mais celle de ce corps. ne

On peut chercher à analyser des données réelles du toucher et leur rôle dans la perception. Turro (1) leur attribue le privilège que beaucoup de nativistes réservaient à la vue, d’engendrer par projection l’espace objectif. Il parle d’une expérience cœnesthésique de l’espace originel, de sensations internes projetées périphériquement, d’un espace constitué par les localisations superficielles de sensations de type tactile et origine de l’espace extérieur. £

Mais il nous semble que c’est abuser de certaines remarques très simples, comme celles qui se rattachent à l’illusion des amputés. Dire que l’amputé sent à distance la douleur qui renaît dans son moignon, c’est dire simplement qu’il associe, qu’il incopore par le souvenir à cette douleur d’un type ancien les images visuelles, tactiles, motrices, auxquelles elle était liée normalement. Il est même possible que la perception du membre resté sain apporte, en un certain sens, des matériaux plus solides à cette image globale, comme le mouvement de l’œil non paralysé vient nourrir, si l’on en croit James, le sentiment imaginaire du mouvement de l’œil paralysé, origine de curieuses illusions. Plus généralement, si nous avons tendance à localiser à la surface de notre corps certaines données internes, c’est parce que nous ne pouvons guère agir que sur cette surface. II y a là un simple fait d’accoutumance, et non un processus général et spontané d’extériorisation.

Est-ce à dire que les sensations tactiles n’entrent en rien, par leur contenu objectif, dans la figure de l’espace sensible? Pas tout à fait. La pression des liquides ou celle du vent nous font ressentir le milieu extérieur, les variations de cette pression nous font connaître un aspect confus du mouvement: enfin, par la diversité des excitations cutanées nous éprouvons, en quelque sorte par scintillements, l’existence de

(1) Journal de psychologie, 1920, p. 769 et p. 878.

directions spatiales; mais ces éléments qui pourraient être à la rigueur: assemblés en une trame logique, ne font à l’ordinaire qu’illustrer, que: souligner une représentation plus complète et plus naturelle de l’espace.

Elles sont d’ailleurs loin d’être simples et homogènes, et souvent, en elles, l'élément proprement tactile n’est qu’un signe imperceptible. Prenons, pour le montrer, le cas où elles semblent à la fois les plus claires et les plus intenses : celui du sens des obstacles. Plusieurs auteurs ant insisté, principalement M. Villey, sur le rôle de cet élément dans la perception que les aveugles ont de l’espace, et il ne semble pas douteux, en effet, que les aveugles éprouvent, en quelque manière la proximité des obstacles, et qu’ils ont tendance à localiser dans le visage, et en particulier dans le front, la sensation correspondante. D’où l’idée qu’il s’agit là d’une spécification du toucher, et presque d’un sens parti culier d’origine tactile.

Mais quel est au juste l’élément sensoriel primitif? Ce que nous éprouvons essentiellement, c’est beaucoup plutôt lappréhension de l’obstacle, éveillée en nous par un signe imperceptible. Cette appréhension, nous la jouons intérieurement par un trouble viscéral qui peut être extrênement ténu; nous la jouons aussi à la surface de notre corps, par la contraction involontaire de nos muscles, et par le contact imaginaire de l’obstacle, par l’ébauche d’un recul, enfin par l’ensemble des symptômes périphériques que Lange a décrits dans le cas général de Pémotion, et qui se localisent ici tout naturellement dans da région la plus exposée et la moins protégée, notre visage. Quant à la sensation initiale, il est bien difficile d’en apprécier l’intensité ou même la nature. Est-eile purement tactile? Ne s’y mêle-t-il pas des sensations sonores extrêmement faibles liées à la proximité de parois qui font écho? Nous inclinerions à le croire, mais l’introspection est muette sur ce point, et l'expérience douteuse.

Maintenant rien ne nous empêche de dire que l’ensemble de ces signes et de cette appréhension nous dépeint l’espace; c’est affaire de langage, mais l’essentiel est d’avoir observé que cette peinture n’est pas simple, qu’elle est très indirecte, et qu’elle n’est pas entièrement tactile au sens étroit.

Le rôle véritable du toucher dans la constitution de l’espace sensible . n’est d’ailleurs pas là. Il est beaucoup plutôt de nous définir les objets particuliers, de nous les faire reconnaître dans leurs mouvements, de donner un corps aux termes qui limitent les intervalles spatiaux plutôt que de nous représenter ces intervalles; il nous familiarise avec les repères matériels, et sert d’instrument à la connaissance de ce que nous appellerons bientôt l’espace des déplacements. Directement, il ne nous. donne de celui-ci qu’un aspect informe et très superficiel.

$ 4 — Les données motrices.

On accorde communément que Îles perceptions de mouvements jouent un grand rôle dans la formation de notre image de l’espace. Mais il faut séparer ici plusieurs problèmes. Nous pouvons d’abord, à l’intérieur de chaque type d’espace, considérer les mouvements des figures et en chercher les lois; nous complétons ainsi ce que l’on peut nommer

l’espace sensible statique par l’espace sensible cinématique; nous pouvons, en second lieu, considérer le mouvement de notre propre corps, indépendamment de son contenu intuitif, et simplement comme un moyen d'élargir le champ de notre vision (ou de tout autre sens), de l’explorer, d'en saisir l’homogénéité, et. d’associer les objets et les intervalles de deux types d’abord distinets d'espaces sensibles; nous pouvons enfin considérer les sensations liées de mouvement de notre corps comme un moyen d’éprouver l’espace où ils ont lieu, et comme un élément de sa description. Attachons-nous pour l'instant à ce dernier point.

Il semble que sous le nom de sensations de mouvement on doive distinguer deux groupes de données, les unes relatives aux positions du corps et à leur changement, les autres relatives aux accélérations. En ce qui concerne les premières, on oppose parfois le sens des attitudes immobiles à celui des mouvements segmentaires, et l’on cherche à établir lequel est premier par rapport à l’autre. Mais ceci n’a pas grand intérêt; en effet, d’une part les deux formes de la sensation vont de pair, et il n'y a pas d’attitudes purement immobiles; d’autre part nous savons bien que par l’accoutumance, toute sensation se perd, et qu’elle reparaît par le changement. Une lueur trop faible devient visible lorsqu'elle se déplace, et les astronomes sont les premiers à utiliser ce fait; le battement d’une pendule nous échappe s’il est familier, mais qu'il s’arrête, et nous sommes surpris. Ainsi, les sensations corporelles qui sont les plus familières de toutes sont à la merci de l’habitude et à la frontière du changement. Elles ne se ravivent, elles ne renaissent que par lui. Ne cherchons donc pas si les mouvements des muscles sont perçus comme changements de position et de forme, ou si au contraire ces positions et ces formes ne nous apparaissent que comme termes d’une sensation de mouvement. Il n’y a là que deux aspects inséparables d’un même phénomène.

Mais il y a dans la description même de ces aspects une grande difficulté qui tient à leur complexité. Tout d’abord, nous avons peine à les séparer des images visuelles ou tactiles qui leur sont associées. Quand j’ouvre mes bras, même les yeux fermés, il m'est presque impossible de ne pas évoquer une sorte de schéma visuel de ce mouvement, qui se déploie dans un espace imaginaire (1). Mais, surtout je sens la résistance de l'air, la fraicheur qu’elle produit sur les surfaces portantes de mes mains, il se forme un complexe tactile, musculaire, extrêmement curieux, où l’espace m’apparaît cette fois avec une sorte de profondeur native, car le toucher se prolonge naturellement à l’intérieur du corps.

Imaginons pourtant que nous ayons su écarter ces éléments adjoints, en quoi consistent les sensations d’attitude et de mouvement proprement dites? Poincaré disait qu’en toute rigueur l’espace moteur avait autant de dimensions qu’il existait de muscles. Ceci suppose que nos muscles peuvent nous donner des sensations individuelles assez claires, ce qui est douteux. Pas plus qu’il n’y a de sensations d’innervation (Helmholtz lui-même y a renoncé), il ne semble y avoir de sensations spécifiques

(1) De même, quand j'essaie de me représenter debout ou assis, il m'est bien difficile de me limiter aux sensations internes d’attitude, et de ne pas tracer intérieurement ure sorte de croquis impersonnel fixant visuellement cette idée de station droite ou assise.

propres à chaque muscle; nos images d’attitudes sont des assemblages très compliqués d’éléments musculaires peut-être, mais surtout de sensations cutanées qui nous représentent les pressions et tensions de la peau, et des tissus sous-jacents, les frottements des articulations, la fatigue diffuse d’un membre, et élles ne se présentent que groupées en unités familières, c’est-à-dire ayant une forme d’ensemble comme d’ailleurs toutes les sensations. L'analyse, si on la pousse plus loin, ne nous donnera pas les éléments réels de la perception, mais des produits de désintégration. Certains ajoutent aux sensations précédentes des sensations de pesanteur et d'équilibre. Mais il est bien douteux qu’elles existent séparément, hors de l'effort musculaire, de la pression accoutumée des parties du corps les unes sur les autres, en un mot de toutes les répercussions corporelles d’une attitude normale.

Pouvons-nous avec ces seules données construire un espace et une géométrie ?

S’il nous suffit, comme à Jean Nicod, de pouvoir définir des types d’attitude, qui seront les figures, et des relations entre elles, douées de quelques propriétés logiques, alors, assurément, une géométrie des attitudes pures est possible. Elle est seulement très pauvre, et, si l’on tient compte de l’imprécision des données, très grossière et qualitative. Si nous voulons, au contraire, retrouver l’idée d’objets extérieurs les uns aux autres, séparés par des intervalles, celle de lignes droites, etc., la chose est fort douteuse. Si nous imposons, en outre, la condition que les figures ainsi définies coïncident avec celles que définit la perception extérieure, le problème est évidemment impossible. En réalité, les attitudes et les mouvements nous sont connus si confusément, quand on les regarde en eux-mêmes, que nous ne saurions en organiser aucune connaissance de type spatial, pas plus que des êtres intelligents, vivant dans une eau toujours trouble et mobile, ne sauraient inventer de géométrie.

Comment avons-nous conscience des déplacements d’ensemble de notre corps? Tout d’abord par la variation des apparences extérieures que nous interprétons comme le résultat d’un mouvement subjectif pour peu que des sensations de mouvements segmentaires s’y joignent ; ensuite, par certaines sensations de pression, de température : celles qui deviennent aiguës quand le vent nous coupe la figure ou nous siffle aux oreilles, par l’effet de notre vitesse. Mais ceci rentre au fond dans le premier cas. D'autre part, nous savons que certains mouvements segmentaires, lorsqu'ils sont associés à des sensations tactiles particulières, correspondent à des déplacements. Enfin, il n’est pas douteux que nous n’éprouvions des sensations très particulières d’accélération. La diff-

‘ culté est de savoir si une partie au moins d’entre elles doit être attribuée

à un sens spécial, et à un organe séparé, en l’espèce, les canaux semicirculaires de l'oreille interne. Nous nous sommes refusés déjà à faire d’eux un organe de perception statique de l’espace, au sens où de Cyon l’entendait, mais les adversaires de cet auteur n’hésitent pas à admettre que ces canaux, excités par l’inertie de l’endolymphe dans les accélérations brusques, nous donnent des sensations caractéristiques, et peutêtre distribuées suivant trois directions fondamentales. Que faut-il en penser ?

en fes

En fait, tous les éléments sensibles que l’on peut observer nous. semblent dérivés. Nous pouvons appliquer ici ce que James dit des émotions, qui ne se manifestent que par leurs effets viscéraux ou périphériques. Les gens du commun ont partiellement raison lorsqu'ils: attribuent au cœur la sensation de l'équilibre perdu et celle du vertige. Mais tenons-nous en au cas simple de l'accélération. Que se passe-t-il quand un ascenseur m’emporte directement, soit vers le haut, soit vers le bas? Dirai-je que le trouble de mes canaux semi-circulaires éveille en moi une sensation brusque d’un type simple et particulier? Il ne le semble pas. Cette angoisse si caractéristique est un phénomène fort composé, qui apparaît d’ailleurs en maints états où les canaux semi-circulaires ne peuvent être excités par des accélérations : contractions brusques de l’épigastre, inhibition des mouvements normaux des viscères, dérèglement bref du rythme cardiaque, sensations d’étouffement, tout cela nous dépeint des événements corporels assez confus, mais dont la résultante a une forme qui nous est bien connue, qui peut être suivie d’un relâchement complet. Il n’y a rien là qu’on puisse considérer comme une sensation d’un type original. On soutient qu’il en apparaît de telles lorsque les canaux semi-circulaires sont hyperesthésiés, ou dans le vertige. Mais qu'y trouvons-nous, en réalité? D’abord un trouble visuel; le nystagmus, et la rotation apparente des objets autour de nous. S'il est intense, des phénomènes de diplopie, des éblouissements, des bourdonnements d'oreille s’y joignent. Ensuite, nous avons le sentiment de perdre notre équilibre, le sol ne nous apparaît plus clairement, nos pieds n’ont pas leur appui ordinaire, nous chancelons. Mais l’élément essentiel et le plus intense est formé par les répercussions viscérales. L’angoisse immédiate du déséquilibre se réflète comme toute émotion dans un trouble corporel et n’est ressentie qu’en lui : angoisse précordiale, syncopes, nausées, palpitations, contractions brusques. Ce sont les symptômes mêmes que nous retrouvons, aggravés, systématisés, dans la maladie de Ménière, qui est d’ailleurs liée à une affection de l’oreille. Il faut y ajouter les signes proprement périphériques, corgestion, vasoconstriction ou vaso-diiatation, et les incidents qui en dérivent.

Oue l’on prenne un cas pathologique net, par exemple l’observation d’Aimé (1). Un sujet ayant eu l'oreille droite ébranlée par commotion violente ne peut plus se déplacer dans un sens vertical, ni monter même une marche sans d’extrêmes souffrances. Le diagnostic est une névrite vestibulaire, intéressant peut-être à la longue le système cérébelleux. N’avons-nous pas là un exemple de sensibilité violente des canaux semi-circulaires? Il ne le semble pas; du moins la chose n’est pas prouvée. Il est vraisemblable que le malade éprouve une’ sorte d’angoisse, d’épouvante du mouvement vertical qui dépassent et enveloppent la douleur proprement dite due à l’irritation du nerf vestibulaire, en supposant que celle-ci existe spécifiquement.

Il est possible qu’il y ait des sensations propres aux canaux semicirculaires; mais il n’est pas moins certain que nulle expérience ne les a isolées d’une manière irréfutable. Dira-t-on qu’il est nécessaire d’en admettre l’existence indépendamment de toute expérience directe, parce que l’oreiile interne est construite comme un organe sensoriel, et qu’il

() Revue philosophique, 1918, p. 136.

faut bien d’autre part un intermédiaire psychologique pour que le rôle de régulation et d’équilibration des canaux soit intelligible? Maïs nous ne disposons que de données assez confuses. Il est difficile de séparer tout à fait le rôle du labyrinthe de celui des canaux semi-cireulaires. La lésion du premier provoque chez la grenouille toutes sortes d'accidents imprévus : sécrétion violente, coassement prolongé, ophtalmie provisoire qui peut durer des semaines. Il est même difficile de dire si les deux systèmes de l'oreille interne ont une fonction originelle commune, s'ils sont deux différenciations d’un organe ancien, chargé du contrôle de la direction et de l’équilibre, ou s’ils sont associés par coïncidence. Grasset et Carazzi, par exemple, ont sur ce point des opinions nettement distinctes. D’autre part, on voudrait savoir si la forte proportion de sourdsmuets non sujets au vertige parmi ceux que James, Kreid] ou Strehl ont examinés, correspond à des lésions authentiques des canaux semi-circulaires (1).

En tout cas, le mécanisme physiologique de ces actions nous est à peu près inconnu, et nous ignorons tout de la fonction régulatrice de l’oreille interne prise dans son ensemble. L'hypothèse chère à Ewald du tonus labyrinthe est tout à fait vague et inutilisable; nous ne savons même pas, dans les troubles de l’équilibre, si certains muscles sont excités, ou si leurs antagonistes sont relâchés. En dépit d’une infinité d’expériences, d’ailleurs peu cohérentes, nous ne pouvons donner de réponse à aucun de ces problèmes.

Des indications intéressantes nous sont fournies par la thèse de J. Durand (2). Si les canaux semi-circulaires ont, d’après lui, une action directe sur le nystagmus oculaire (contrairement à la thèse de Cyon), ils ne semblent fournir que des indications très vagues touchant l’équilibre, et ne jouer sur ce point qu’un rôle effacé. La preuve en est que, dans les vertiges aigus et intolérables, il suffit en général de trépaner le malade, et de détruire ies canaux en évacuant l’endolymphe. Après une brève crise de vertige postopératoire, le malade semble n’avoir perdu aucun élément de stabilité. Si l’on explique la disparition de la douleur par la paralysie du nerf, provoquée par l’évacuation du liquide, et si l’on compare ce résultat à l’aveuglement qui suit celle de l’humeur intraoculaire, dans les cataractes mal opérées, on rend peu vraisemblable l’idée d’une action de pure pression de l’endolymphe.

En résumé, nous croyons qu’il est inutile d’admettre, comme le fait, par exemple, Woodworth, un sens particulier correspondant aux excitations des canaux semi-circulaires. Fout ce que nous observons en nous se réduit à des modifications corporelles qui dérivent des accélérations imprimées à notre corps, soit indirectement, et elles sont alors émotives et diffuses, soit directement, et elles sont alors représentatives et dirigées, au moins jusqu’à un certain point. En tout cas, si quelque chose, dans nos sensations de mouvements, nous fait entrevoir les directions fondamentales de l’espace, il faut l’attribuer non pas à la structure des canaux,

(1) Cette association des deux appareils de l'oreille interne 4 justement poussé Preyer et Cyon à imaginer que les canaux semi-circulaires sont exités par les sons.

(2) Contribution à l’étude du traitement chirurgical des vertiges labyrinthiques. Th. Paris 1922. L’auteur admet une théorie qui se pee de ee de l’endolymphe

imais à celle de notre corps, qui nous permet de distinguer un haut et un bas, un avant et un arrière, et même une gauche et une droite.

Nos images kinesthésiques sont donc étrangement compliquées, et au fond, inanalysables. Pourtant, considérées dans leur apparence globale, elles sont reconnaissables et familières. Elles nous donnent moins un espace séparé, qu’elles n’ornent et ne peuplent le cadre purement extérieur ‘de l’espace visuel et tacile. La notion d'objet est déjà à demi construite d'éléments visuels et tactiles et d'éléments moteurs. Quand je me représente une arête d’une figure dans sa solidité et sa cohésion, l’unité du mouvement par lequel je la parcours sous-tend la continuité des impressions tactiles, l’étendue de la sensation visuelle, elle s'associe et s’'incorpore à l’image même de l’objet. Nous disions, au début de ce livre, que les choses extérieures étaient faites aussi bien de la douleur qu’elles nous causaient que des images sensibles qu’elles déterminaient en nous. Cela est plus vrai encore des mouvements par lesquels nous suivons ou imitons leur contour.

Or. si les objets maniables et solides que nous considérons dans l’espace font intervenir l’image des mouvements segmentaires de notre Corps, les intervalles qui les séparent mettent ce fait en évidence. Non pas qu’ils soient un pur néant pour les autres sens. Une étendue obscure est vue aussi positivement qu'une étendue éclairée, et ce n’est que pour les physiciens que le noir n’est pas une couleur. Une pression nulle est aussi réellement ressentie qu’une pression intense, et quand je touche du doigt deux pointes, je ressens en même temps qu’elles l’intervalle qui les sépare. Mais quand j'imagine un intervalle vide, je le comble instinctivement de mon propre mouvement, je ressens l’espace qui en sépare les extrémités, comme un nageur éprouve l’eau qu’il traverse, comme un coureur éprouve le vent qu’il affronte, je joue véritablement le parcours intermédiaire.

Déià, quand nous analysions la sensation du relief, et celle de profondeur, nous avons montré qu’elles sont comme animées par des mouvements imaginaires qui nous font décrire l’intervalle des différents plans visuels. Ils soulignent l’équivalence des différentes dimensions de lespace. Nous pourrions ajouter qu’ils nous rendent sensibles l’existence du lieu à l’intérieur même des corps particuliers. En effet, nous pouvons imaginer qu’un objet sensible se déplace. Il est alors remplacé par une étendue nouvelle, maïs celle-ci qui nous succède ne nous apparaît pas comme préexistante, comme immanente à l’image primitive. Au contraire, nous pouvons imaginer un mouvement à travers une figure représentée visuellement, il y a donc en elle une sorte de lieu sous-jacent, et ceci donne un corps à cette pensée d’un vide où sont placés des solides. Le mouvement, réel ou fictif, est l'épreuve qui met en lumière l’uniformité du lieu aux divers points de l’espace, et celle des directions. L’espace est une possibilité universelle et indéfinie de mouvements, considérés à la fois objectivement et subjectivement. Ainsi nous voyons prendre figure et prédominer dans l’espace des mouvements les éléments quasi-émotifs que nous avions déjà entrevus, lorsque nous analysions dans l’ordre visuel les notions de grandeur absolue et de profondeur.

I1 est un cas où la perception de l’espace devient particulièrement intense, où se trouvent mis en lumière, suivant une perspective nouvelle, les éléments dont elle est assemblée : c’est celui de certains rêves, où nous ressentons d’une manière vive, aiguë même, l’éloignement des objets et

104 ESSAI SUR L'ESPACE ET LE TEMPS leur disposition spatiale. Nous avons ici l’antithèse de ces expériences. singulières du temps que nous avons évoquées à la fin du chapitre précédent, et peut-être un aspect plus fondamental, et en un certain sens. plus vrai, de l’expérience de l’espace. En effet, dans la vie normale, la perception de l’espace peut déborder le geste, le discours, l’action, mais elle ne l’entoure souvent que comme une frange, elle lui reste subordonnée; nous sommes surtout attentifs aux traits qui caractérisent ce: qu’il y a de maniable et d’utilisable dans les objets individuels. C’est. pourquoi l’essentiel de la perception est alors tactile ou visuel, lélément le plus profond s'étant, en quelque sorte, réfugié et obscurci dans l'instinct spatial. Au contraire, en certains rêves, nous sommes désintéressés, inactifs, les objets nous semblent étrangers, hors de notre atteinte, comme si notre connaissance n’était doublée d’aucune efficace. Ce sentiment est parfois indolore, et nous suivons notre rêve en spectateurs curieux; plus souvent il s'accompagne d’une inquiétude subtile, puis d’appréhension, d’angoisse, d’une sorte de désespoir immobile où l’âme entière semble contractée, comme si nous étions ensevelis vivants dans notre hallucination. Que subsiste-t-il alors en nous, en ce sentiment dramatique et proprement spatial? C’est un peu, sous une forme plus. intense, plus dépouillée, ce que nous éprouvons quand nous regardons un paysage par le gros bout d’une lunette : les objets, il est vrai, n’ont pas changé visuellement, ils ne sont pas diminués, les événements se déroulent normalement; seulement l’éloignement, la profondeur en sont accrus, mêlés de notre impuissance, de notre renoncement à les parcourir. De l’ornement visuel des figures extérieures, du décor tactile, du: peuplement sonore, la sensation de vide se détache et reflue vers nous, faite d’une sorte de vertige, qualité commune des choses et de nous. Dira-t-on que nous ne sentons là qu’un malaise de notre corps, faussement extériorisé ? Nous ne le contesterons pas. Sans doute, notre estomac était-il fatigué, nous étions oppressés, notre sang circulait mal, quelque toxine était secrétée et troublait notre cerveau. Mais qu’en conclure ? Nous pourrions dire tout aussi bien que la vue ne nous représente que notre rétine, l’ouïe que notre labyrinthe, le toucher que notre peau, le mouvement que nos muscles. Reviendrons-nous à une forme vide: d’extériorité où nous projetterions des sensations naturellement internes! Si ce que nous avons dit au chapitre I est exact, toutes nos sensations. nous représentent en un sens notre corps, en un autre sens et d’emblée le monde extérieur, elles sont des figures de son extériorité. Alors nous pouvons dire que le rêve met en pleine lumière, en ces sensations émotives, diffuses et presque poignantes, existant obscurément dans la perception normale, ou reléguées au second plan, la trame secrète, et, d’un certain point de vue, la forme même de l’espace sensible.

$ 5. — L'espace des déplacements objectifs. Son prolongement. Le problème de l'unité sensible de l’espace.

Tels sont les objets principaux de cette intuition de l’espace corps, que tant d’auteurs anciens croyaient claire. Mais à côté d’elle se constitue, par des voies un peu différentes, une notion de l’espace où l’image des. intervalles passe au second plan, où nous sommes moins attentifs à eux

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