LES DÉPLACEMENTS
qu'aux faits qui les déterminent, c’est-à-dire aux solides, à leurs positions, à leurs mouvements : c'est ce que nous nommerons l’espace des déplacements.
Certains diront que nous passons ainsi d’une image substantielle de: l’espace à une conception relationnelle, qui est la véritable. C’est abuser des mots et des oppositions. De ce que nous nous attachions plus particu-. . lièrement à tel ou tel élément de l’expérience, il ne suit pas que les autres: deviennent irréels; de ce que nous négligeons partiellement la nature des intervalles, il ne suit pas que les corps solides ne soient séparés que par des relations abstraites, et que le lieu pris en lui-même ne soit riem physiquement; il y a continuité et corrélation entre les deux aspects de l’espace, et l’un n’est pas plus abstrait, plus relationnel que l’autre : dans. ia mesure où les corps sont des choses, l’espace est une chose, et si le: mouvement des corps suit certaines lois, c’est que l’espace où ils sont logés à une certaine structure. Nous ne pouvons même pas dire que cette structure ne nous est connue que par les propriétés des corps, car nous: en avons par ailleurs une intuition partiellement claire, partiellement confuse, Mais il est intéressant de considérer l’espace sous l’angle des déplacements, parce que certains caractères peuvent en être définis d’une: manière plus précise. C’est le cas des dimensions, dont nous avons une image immédiate, mais imparfaite. Considérons donc un solide libre. fixons-en trois points, il est immobile; fixons-en deux seulement, chaque: point éloigné de l’axe des deux autres décrit un cercle; n’en fixons qu’un, chaque point à distance finie de celui-là peut se mouvoir sur une sphère. Une définition équivalente des trois dimensions de l’espace est la suivante : donnons-nous des liaisons rigides : un point est fixé lorsqu'il est lié rigidement à trois autres. Nous pouvons encore raisonner de la manière: suivante : dans ce continuum amorphe qu'est l’espace, une région est limitée par une courbe fermée. Sur cette courbe, il faut deux points pour déterminer un segment. Le point lui-même n’a point de äimensions.
Nous arrivons ainsi à une vue différente sur l’espace : les propriétés. que nous lui attribuons désignent, par abstraction, certaines propriétés. des phénomènes, en particulier des mouvements. Et tout d’abord, elles ne. font que préciser, que mesurer des qualités perçues directement, comme la vibration enregistrée sur un cylindre correspond au son entendu parl’oreille. C’est parce que nous avons une image confuse des directions de l’espace que les expériences sur les solides prennent leur signification géométrique. Quant à savoir si la définition par les déplacements est plus. réelle que la définition intuitive, cela n’a aucun sens; elle est seulement plus précise.
Il est vrai que parfois, lorsque nous parlons de l’espace, nous négiligeons entièrement l’image sensible correspondante; nous raisonnons alors dans l’abstrait, c’est-à-dire que nous employons certains termes suivant des règles conventionnelles, et que nous construisons ainsi des formules nouvelles. Mais nous ne saurions ici encore séparer l’espace des objets: qu’il contient.
Il arrive aussi que l’on attribue à l’espace certains caractères qui désignent des propriétés complexes des phénomènes physiques; ainsi nous parlerons de l’espace de la gravitation, de l’espace des forces comme nous parlions de celui des déplacements. Ce n’est là qu’un changement de définitions, d’ailleurs fâcheux : nous appelons désormais espace ce:
que nous nommions auparavant univers physique, et cette notion, qui ne correspond à aucune intuition homogène, n’est plus qu’une figure du discours, mais ne correspond évidemment pas à un degré supérieur d’abstraction.
Cette diversité des aspects de l’espace est plus frappante encore si nous quittons la zone de l’espace proche, maniable, qui comprend les corps que nous pouvons déplacer, dont nous pouvons apprécier immédiatement la distance. Cette zone se prolonge insensiblement en une autre, que nous pouvons nommer l’espace approchable : c’est celui des objets qui , semblables par nature à ceux de l’espace proche, sont, par accident, éloignés et hors de notre contact. Ainsi, les arbres, les maisons, et toute cette nature qui s'étend jusqu’à l’horizon. Si lointaine qu’elle soit, l’imagination nous la montre présente; nous sentons confusément que par un déplacement du type normal, nous pourrions la rendre proche. La continuité des apparences nous fait éprouver, pressentir l’unité foncière qui la lie à l’univers où nous vivons en ce moment; nous la peuplons de mouvements imaginaires, et bien qu’elle soit plus reculée, elle est encore nôtre.
Mais il est d’autres demeures spatiales que nous n’atteignons qu’en pensée, et les objets qui les occupent ne ressemblent, en rien à ceux de. l'expérience courante. C’est un au-delà qui nous dépasse, étant démesuré à notre imagination.
Chacun de nous a ressenti assurément ces divers plans de réalité si inégaux de lPespace. Ainsi quand nous marchons vers le soir, à travers une campagne vide, à côté de nous un taillis, une gerbe proche sont comine dans notre main. Nous les percevons aussi clairement que notre corps, ils sont immédiatement nôtres. Suivons l’échelonnement des terres : insensiblement nous sommes menés jusque vers un horizon matériel, qui nous reste familier malgré sa distance. Mais le soleil couchant, s’il nous paraît dans l’espace, ne l’est pas de la même manière : il ne nous semble pas un objet saisissable; entre sa figure sensible telle que nous la percevons par nos yeux et l’objet géométrique, tel qu’il est étudié par les astronomes ou les astrophysiciens, il y a tant de différence, qu’une image corporelle, un lieu matériel ne peuvent guère jouer le rôle de médiateur . intuitif. Sans doute, il n’y a là rien d’absolu. Les anciens qui croyaient le soleil gros comme un corps sublunaire, ne sentaient guère cette démesure entre l’espace approchable et l’espace des astres; pourtant leur espace sensible ne devait pas différer radicalement du nôtre. Nous-mêmes, en certains cas, lorsque, dans un ciel pluvieux, le soleil semble rouge, n’avons-nous pas l'illusion qu'il est tout proche, qu’il est exactement au-dessus de l’horizon? Tout ceci est exact, et notre vue d’ensemble de l’espace a toujours quelque chose d’ambigu. Cette figure un peu irréelle de l’espace lointain n’est qu’une certain savoir incorporé au sensible. Ce qui la caractérise. c’est que nous sentons plus ou moins obscurément, que nos intuitions ordinaires de distance ne s’appliquent plus; si le soleil n’est pas à distance comme l’est un arbre ou une montagne, c’est que nous avons du moins appris à ne plus nous le représenter ainsi; il n’y a pas d’élan, de mouvement possibles vers lui. Si les distances astronomiques, abstraïtement parlant, sont seulement des distances très grandes; intuitivement parlant, elles sortent des cadres de notre imagination, elles sont