L'ESPACE TOTAL
en quelque manière irréelles. Le soleil appartient à un espace redevenu (par l'effet d’un savoir) presque purement visuel.
La même chose vaut d’ailleurs des astres. Quand nous les regardons en songeant à ce qu'ils sont en réalité, en évitant de les confondre en imagination avec les lueurs de veilleuses; ou d’étincelles, nous ne leur attribuons plus à proprement parler de distance. Le monde de la sensation et celui de l'astronomie sont disjoints, ils ne se correspondent plus qu'indirectement, par l'intermédiaire d’une théorie abstraite, par une suite de conventions géométriques.
Maintenant, pouvons-nous parler de l’espace sensible pris dans son ensemble, et lui attribuer des propriétés? La chose est douteuse. La géométrie de celui qui nous enveloppe immédiatement peut être développée, bien qu’elle soit imprécise; mais celle de l’au-delà, des prolongements imaginaires, demeure indéterminée intuitivement. Ce n’est que par raison et par convention que nous lui attribuons une forme et des limites; l'intuition sensible est muette. Si nous nous transportons en pensée aux frontières extrêmes de la perception, nous entraînons avec nous notre univers proche et notre au-delà. C’est pourquoi l’espace est homogène et indéfini, notions purement négatives qui expriment simplement que rien ne nous empêche de transporter en tout point une expérience imaginaire semblable à la nôtre, et de la prolonger ainsi sans qu’il nous soit possible de lui reconnaître des bornes. Certains croient que par une intuition claire, nous pouvons imaginer un développement indéfini de l’espace par sphères concentriques, dont les surfaces vont en se dépioyant à l'infini. Mais c’est une erreur. Si nous sommes immobiles, nous ne pouvons nous les représenter que par perspective ou plutôt nous ne nous représentons qu’une voûte à laquelle nous prêtons des distances variables, sans savoir si ces distances peuvent croître indéfiniment. Si nous nous déplaçons, nous pouvons affirmer qu’à aucun moment, une limitation ou un retour aux régions primitives ne sera nécessaire pour des raisons tirées de notre mode de perception. Mais tout le reste demeure indéterminé. L'image d’une sphère de rayon croissant, claire dans l’espace proche, quand nous la regardons du dehors, ne peut être a priori indéfiniment prolongée, il n’est pas sûr que nous puissions indéfiniment lui rester extérieur, et que cet agrandissement et son contrôle imaginaire correspondent à une réalité (1).
Nous voyons, en résumé, non seulement combien les éléments de l’espace sensible sont complexes, mais combien ils varient avec les domaines de cet espace. Peut-être conviendrait-il maintenant de réfléchir à l’unité qui lui est propre.
Nous n’avons pas ordinairement conscience de l’espace total; l’essentiel est de vivre, et notre perception adhère à nos conduites, mais presque toujours par fragments : tantôt c’est un aspect visuel, et tantôt une sensation musculaire, et plus souvent encore, c’est un simple thème de discours. Pourtant, quand nous regardons le monde extérieur d’une manière désintéressée, nous sentons que l’unité de l’espace est profonde, substantielle; elle nous saisit, et nous sommes tentés de dire, transposant le mot célèbre de Pascal : c’est le cœur qui sent l’unité réelle de l’espace.
(1) On voit combien il est difficile de justifier cette pensée de Kant suivant laquelle espace et temps sont donnés comme ïinfinis en tant qu’intuitifs.
Les anciens auteurs avaient cru donner un corps à cette apparence en inventant une étendue, perçue directement à travers les figures sensibles, en distinguant entre les qualités premières et les qualités secondes. Mais. nous savons que c’est une pensée tout à fait vaine : aucun de nos sens ne nous fait toucher un élément privilégié, fondamental de la nature, tout en celle-ci est phénomène et rien n’est substance. Pourtant, notre espace n’est pas simplement une architecture d’apparences, de même qu’un objet n’est pas simplement une juxtaposition de sensations. Je puis me démontrer que, mon image visuelle n’ayant que deux dimensions, la profondeur est chose inférée, et que je n’ai pas de prise aussi directe sur elle; mais si je vois un vieil arbre, à l’écorce creusée de rides, mes yeux pénètrent jusqu’en elles, et leur profondeur m'est aussi sensible que leur largeur, ou leur longueur. J’analyse l’image en dimensions non suivant mes yeux, mais suivant les objets et elles me semblent égales. Et je ne sépare pas les sensations visuelles qui sont éprouvées en acte des sensations tactiles ou motrices qui ne sont en moi qu’en puissance, mais je saisis clairement, dans leur unité, la solidité du corps et celle du lieu. Ainsi, plus je me persuade qu’il ne peut y avoir de grandeur absolue des. objets, et plus elle m’apparaît irréfutablement. J’ai prise directeraent sur la profondeur du monde, je vois cette route s’éloigner ; au moment où je reconnais qu’un paysage était en réalité peint sur un décoï, quelque chose est détruit que je ne puis définir : toute la perception est nouvelle bien que rien n’ait changé en elle.
Mais plus l’unité de l’espace est certaine, et plus elle est paradoxale et indéfinissable, et nous n’entendons pas ici une définition constructive; nous voulons dire simplement que nous n’arrivons pas à séparer, par une suite de réflexions, nous pourrions presque dire, de cristallisations mentales, l’élément qui caractérise l’unité spatiale des objets phénomènes, que nous les prenions dans leur étendue ou dans leur mouvement.
Une ‘telle pensée nous étonne et nous déçoit. Faut-il croire que notre connaissance des choses et de nous-mêmes ne soit qu'un instrument commode pour la vie matérielle et pour l’usage théorique de la nature et qu’elle se disperse dès que nous essayons d'en démêler l'architecture et d'arriver par elle à l’intelligence des phénomènes? Nous avons défait, en décrivant les aspects simples de l’espace sensible, les fils dont était tressée notre expérience; devons-nous renoncer à les assembler de nouveau, ou faut-il entreprendre courageusement l’étude du mécanisme mental de la synthèse spatiale ?
Certains auteurs s’y sont résignés. C’est ainsi que James Sully a essayé de préciser les démarches successives de la perception et d’en déterminer les lois, sans se dissimuler les difficultés de la tâche. Nul n’a mieux marqué, et en termes plus simples, le progrès de la préperception à la perception proprement dite, et comment celle-ci, de sensation devient inférence? Et cela dans les cas les plus simples en apparence; dans la vue d’un objet matériel où la présentation, la reconnaissance spécifique et la reconnaissance individuelle s’enchaînent et se complètent. Nul n’a mieux vu les difficultés du problème. S'il est vrai que « le percept se forme par ia fusion d’une sensation réelle avec des représentations intellectuelles ou images de sensation », le phénomène est difficile à comprendre, «abord parce que « dans la plupart des cas, la reconnaïssance