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L'UNITÉ SENSIBLE DE L'ESPACE

des dimensions, de la distance, etc., se fait si rapidement qu’il est impossible de surprendre les deux phases ainsi séparées »; ensuite parce que le dosage des éléments constitutifs est incertain. « Nous touchons ici à une question embarrassante : dans la nature d’une sensation, quelle est la part qu'il faut considérer comme le résultat nécessaire du mode d’excitation nerveux particulier au moment, ainsi que des lois de la sensibilité, et quelle est la part qu’il faut attribuer à la réaction de l'esprit sous forme d’attention et de discrimination ? » (1)

Helmholtz a, dans l’ordre de l’espace visuel, fait de fréquentes allusions à un mécanisme intellectuel, et à l’intervention des jugements dans la perception. Les thèmes de la sensation-signe et du jugement silencieux reviennent perpétuellement dans son œuvre, bien qu’à la fin il se soit exprimé avec plus de réserve. Ce qu’il nomme jugement ou inférence consiste d’ailleurs souvent en la prévision spontanée d’un phénomène suivant des associations antérieures. De même, en acoustique, il a toujours voulu montrer la tendance de l’esprit à former des unités indissolubles, -où les éléments sont presque transfigurés, c’est ainsi que le timbre des instruments et celui de la voix humaine sont des unités mentales qu’une longur éducation a formées et que seule une longue éducation peut défaire.

Sans doute, il y a beaucoup d’artificiel dans cette reconstitution trop savante de la perception; l’inconscient y raisonne trop, comme raisonnent trop les animaux dans certaines théories de l'instinct. Plus d’un auteur, à l’exemple de M. Piéron, a raillé le roman intellectualiste ou sensualiste de la perception, en s'appuyant sur le caractère immédiat, inévitable, radical de la synthèse perceptive. Mais qu’ont-ils mis à la place? L'espoir d’une explication physiologique, la synthèse mentale ayant son origine dans la composition des excitations elles-mêmes. Mais c’est une thèse très vague. Si bien des illusions visuelles peuvent être expliquées par des raisons de cet ordre, comme les faits de contraste, d’images consécutives, et bien d’autres, il en est qui semblent rester irréductibles, Le serpent qui nous effrayait perd ses yeux, quand nous avons reconnu en lui une corde, le mouvement de ses anneaux disparaît subitement, et d’une manière définitive. Le 8 perd ses boucles disproportionnées quand nous le remettons à l'endroit, le papier qui nous semblait rose parce que nous pensions

- le voir à travers un écran vert nous semble gris, quand nous savons qu’il est vu directement. L’hallucination croît et varie avec la sensation qui lui donne naissance, mais elle la dépasse infiniment; l’image consécutive ’s’agrandit quand le plan de fixation s’éloigne, l’œil paralysé qu’un malade s'efforce de mouvoir vers la gauche, voit les objets fuir vers la droite. Mille exemples analogues semblent requérir un mécanisme proprement psychologique. Ainsi nous ne devons pas nous laisser rebuter par les insuccès des théories sur la structure mentale de la perception, mais plutôt songer qu’elles sont encore à cette période semblable à ce que fut “autrefois pour la physique, la période ionienne. L’atomisme de Démocrite, les homœæoméries d’Anaxagore, la cosmologie du Timée étaient, en leur temps, des doctrines extrêmement curieuses, également imprécises; mais deux d’entre elles sont mortes, et l’autre a survécu, et elle est -devenue le thème principal de toute notre physique. Aussi, ni la théorie

) Les illusions des sens et de l'esprit, pp. 19-32.

110 ESSAI SUR L'ESPACE ET LE TEMPS de la perception obscure, ni celle même de l’atomisme mental ne nous semblent destinées à périr tout à fait.

D'ailleurs, la théorie physiologique a un double sens. En effet, elle peut signifier que l’origine de toutes les illusions visuelles, de tout le complément intuitif apporté à la sensation brute est dans un phénomène rétinien, dans une prédisposition de l’organe sensoriel lui-même. Mais elle peut signifier aussi que la raison de ces faits réside dans un phénomène cérébral caractéristique ; mais, en ce cas, nous ne dépassons pas l’affirmation très générale de l’épiphénoménisme, ou simplement du parallélisme, si l’on admet que le langage psychologique est également acceptable. En tout cas, comment une thèse de ce genre rendrait-elle compte de l’unité propre à l’espace sensible? Car la synthèse n’en est pas toujours immédiate et profonde. Dans l’exemple de l’arbre, et de ses rides, les données visuelles et tactiles sont, il est vrai, aussi étroitement associées que le bleu et le jaune dans la sensation du vert, les diverses figures de l’espace sont si exactement unies que nous ne pouvons les séparer, si ce n’est à l’occasion de certaines illusions, comme un arbre si parfaitement greffé que toute cicatrice a disparu, révèle dans ses surgeons la sauvagerie de sa racine. Mais si nous laissons ces expériences privilégiées, l'unité de l’espace change de nature. Il faudrait la comparer à celle des pièces du « Clavecin bien tempéré », où plusieurs voix alternent, se répondent et s’entrelacent indéfiniment. La perception de l’espace n’est pas d'ordinaire achevée dans l’unité d’une intuition, elle n’apparait que par scintillements. La science de la nature n’est pas infuse à la perception, elle lui est sous-jacente, et nous passons de l’un à l’autre plans de réalité et de pensée, parce qu’ils symbolisent entre eux, étant les uns aux autres une allusion perpétuelle.

11 en est ici comme de toute forme de la vie mentale : un concept nous. semble cohérent et bien défini, bien que nous ne réalisions pas à la fois. les diverses parties de sa compréhension : sa signification logique et sa puissance d’évocation intuitive. Nous parlons de notre tristesse, de notre: regret, comme si c’étaient là des unités massives intérieures à l’Ââme, et pourtant il n’en est rien : car ce n’est pas telle pensée particulière qui a la nuance vraie du regret, mais seulement leur suite; le réconfort d’une ancienne amitié appelle la détresse de la sentir perdue, et c’est le mou: vement de l’âme qui en définit les assemblages réels, comme ce ne sont pas les notes ou même les accords isolés qui nous touchent, mais leurs résonances et leurs enchaînements temporels. Ainsi de l’espace ; il y a en lui trois éléments fondamentaux d’unité : la persistance de nos mouvements, de nos conduites et de nos intentions, que nous emportons avec nous, quand nous imaginons les régions les plus lointaines, les plus abstraites, les plus inhumaines, et dont nous les peuplons insensiblement: le discours, sur lequel notre attention se concentre, et qui est uniforme, bien que les perceptions soient diverses (car si percevoir n’est souvent qu’une occasion de se souvenir, c’est avant tout une occasion de vivre et de raisonner. Discours sage et utile, à n’en pas douter, mais qui change l’ordre des réalités). C’est enfin cet élément d'unité purement sensible, qui correspond dans l’ordre du simultané à ce qu'est le rythme dans. l’ordre temporel. Il suit toute pensée, et nous en ornons par l’imagination: toute Gemeure de l’espace. Pourtant, nous ne le comprenons pas.

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