‹ Essai sur quelques caractères des notions d'espace et de tempsChapitre 4 sur 110 · INTÉRIORITÉ ET EXTÉRIORITÉ · texte numérisé non relu

INTÉRIORITÉ ET EXTÉRIORITÉ

re see s We l'instant, nous devons préciser les domaines soumis à l’espace et au temps, et tâcher de définir la différence du monde intérieur et du monde extérieur.

$S 2. — Le moi phénoménal ne se sépare pas du monde sensible.

Je sens et je perçois, j'imagine et je me souviens, je me réjouis et je souffre, je m'inquiète et j'espère, je me forge des idées et des raisons, j’agis et je comprends. Ce sont là des états d'âme, dont le sens commun dit qu’ils sont immatériels, et par là étrangers à l’espace. Mais le monde sensible est dans l’espace et perçu en lui, entendant ici non lespace objectif où se meuvent des atomes, où se propage cet événement abstrait que j’2ppelle lumière ou champ électromagnétique, mais celui dont nous parlons couramment, où sont logés les objets. Or, ce monde extérieur n’est autre que ma perception, c’est-à-dire qu’un état de conscience. Il faut donc dire, semble-t-il, que la pensée même est spatiale, au moins dans un certain domaine. Que croire sur ce point? Pouvons-nous définir l'esprit connaissant de telle manière qu’il échappe tout entier à l’espace, celui-ci constituant une demeure séparée des choses, ou devons-nous, distinguer en lui, par une étrange dualité, un élément spatial, par .equel il participe de la vie des choses extérieures, et un élément purement temporel, fait de certaines de nos pensées et de nos affections, par où il s’évade d’une existence ambiguë et mêlée de matière, et se replie en une existence uniquement intérieure ?

C’est bien ainsi que l’homme raisonne spontanément, lorsqu'il prend pour type de la spiritualité les états les plus faibles du souvenir et de l'imagination, et qu’il essaie ensuite, devant le paradoxe de la perception, de la raccorder au monde purement matériel. Mais cette pensée est presque aussi grossière que celle qui fait de l’âme un petit homme logé dans le cœur.

Je veux donc, un moment, considérer ce que je suis, et où est ma demeure.

La plus simple des perceptions comporte des détails extérieurs les. uns aux autres, mais je ne puis dire qu’elle me représente le monde hors de moi-même. Car je ne suis rien, en cet instant, hors ce ciel et cette mer également pâles, et si-mêlés que nul ne peut dire si cette ligne à peine plus foncée est le profil d’un nuage ou la côte opposée que je sais être devant moi. Et que suis-je encore, si je ne suis ce souffle de vent, si chargé d'humidité et d’ennui, dont le corps et l’âme sont pénétrés, si bien que je ne puis démêler à quelles frontières finit ce qui est des choses et commence ce qui est de moi. Ne suis-je pas dans ce rongement acharné des falaises par la mer, dans cette indignation et ce murmure de l’eau que rien ne lasse, dans son labeur absurde, et toujours déçu, et toujours obstiné ? Quand la brume se dissipe un instant, il semble que la surface de l’eau scintille, qu'ün espace du ciel s’éclaire; mais cet éclat d’un moment est lui-même ambigu, est-il des choses, ou n’est-ce que le reflet sensible d’un instant de joie intérieure? D'ailleurs, puis-je dire que cette joie soit en moi, et non attachée à la surface des choses, ou n’est-ce qu’une manière de langage? C’est plutôt ceci, à ce qu'il semble. Elle vole

par-dessus, et ce que j'appelle mon âme n’est pas pour elle un lieu durable; toutes nos émotions sont éparses dans la lumière des choses visibles, et il n’est pas plus vrai de les loger tout entières en l’âme que de le faire des objets sensibles, et des perceptions qui s’y rapportent.

Ainsi, je ne puis distinguer dans le monde des objets sensibles ce qui -est de moi ou m'est étranger. D’ailleurs, quel est ce moi auquel je voudrais attribuer tels ou tels éléments de la représentation? Est-ce un être qui soit représenté individuellement entre les choses? Est-ce une loi d'organisation, insensible en tant que telle, mais qui nous apparaît après coup comme un postulat inévitable ?

Si je considère ma pensée hors du temps, dans sa multiplicité d’un instant, aucun domaine n’est propre au moi. Dirai-je que c’est ce corps dont l’image m'est toujours présente? Ainsi, suivant Spinoza, l’âme n’est rien que l’idée d’un certain corps existant en acte. Mais rien dans ce corps n’est proprement à nous, rien n’est d’une autre nature que celle -des corps extérieurs. Je l’ai connu avec les autres, j’en ai mesuré le contour et la forme comme ceux des objets matériels qui m’entourent. Et maintenant, il m’apparaît, mêlé à eux, et sur le même plan de réalité et de possession. Qu’il soit une image, ou un objet, ni mes sens, ni ma raison ne peuvent le séparer du reste de la création, lui faire une retraite spéciale, un lieu de repli pour lui-même. Il n’a pas de frontière capable de le limiter. Il est visible au milieu des choses visibles, tangible au milieu des choses tangibles, et, si nous le considérons plus théori- -quement, il est un assemblage de molécules en échange perpétuel avec le reste du monde physique.

Ainsi tout ce monde des perceptions et des corps est, en chacune de ses parties, également proche du moi, et également lointain ; car le moi s’est, en lui, exercé, dispersé et perdu; cette nature, si nous laissons le langage et les croyances vulgaires, est également nôtre, et nous est également étrangère, elle est d’une seule source, et le moi n’y a point de demeure qui lui soit propre. À ce moment nous comprenons -dans toute sa profondeur cette parole que cite La Vallée-Poussin dans -son livre sur la morale bouddhique : « On dit que Devadatta connaît ou souffre parce que la connaissance ou douleur se produit en lui, comme dit que la forêt fleurit, parce que des fleurs se produisent sur les arpres >».

Mais n'est-il pas, dans notre conscience, dans cette vie mentale tantôt chargée de lumière et tantôt obscure, d’autres plans de réalité, d’autres événements qui sont notre partage vrai ? Cet univers animé et souvent douloureux de nos émotions, ce peuple bizarre et déraisonnable de nos rêves et de nos souvenirs, toutes ces créatures imaginaires qui se jouent en nous, Où nous poursuivent de leurs figures acharnées, ne sont-ils pas quelque chose de plus profondément nôtre, quelque chose que nous ne sommes pas contraints de partager avec une nature extérieure, et en lesquelles nous prenons contact avec notre nature intérieure? S’il en est ainsi, nous pouvons essayer de voir dans quelle mesure ce moi est étranger à l’espace, et comment, appliqué à lui seul, le temps reprend sa véritable essence.

Mais il n’en est pas ainsi, et non seulement en aucune partie de la perception, mais en aucune figure de la vie mentale, nous ne sommes

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