‹ Essai sur quelques caractères des notions d'espace et de tempsChapitre 5 sur 110 · INTÉRIORITÉ ET EXTÉRIORITÉ PAT · texte numérisé non relu

INTÉRIORITÉ ET EXTÉRIORITÉ PAT

arrachés aux formes de l’extériorité et du monde objectif et rendus à nous-mêmes. Quelle que soit notre méthode, que nous partions de l’âme, distinguée du corps, pour dire son lien particulier à l’espace et au temps, ou que nous tentions de la définir justement par ce qu’elle a de non spatial, nous échouons à lui fixer des limites particulières, et même à concevoir ce que signifie la frontière du moi et du non moi.

Je veux me considérer maintenant un moment, moi qui réfléchis, assis dans ce fauteuil, et les mains jointes, dans un grand silence, et voir ce que je puis réclamer pour moi. Non ce ciel, assurément, ni ces toits où les ardoises s’accrochent, ni cet arbre au feuillage incertain, ni même ce corps tangible, ces mains qui ont une forme, un poids comme si elles étaient d’un autre. Mais cette chaude pression &e mes doigts enlacés, ou cette lourdeur de mes bras appuyés sur les bras du fauteuil, cela n’est-il pas hors de l’espace, et vraiment intérieur ? Et cette humidité du ciel m'est aussi une douceur qui entre en moi, et s’étend, comme la brume dans une vallée, en un regret sensible de l’été, en un sentiment du cours irréparable de l’année, en un reproche silencieux. Dans cette substitution imperceptible des sentiments aux objets, ne suis-je pas en train de me regagner à moi-même, et ne quitté-je pas les choses pour retrouver mon âme secrète ?

11 le semble, et pourtant cet espoir est vain.

Assurément, souffrances et joies, enthousiasmes et regrets, élans de confiance et amitiés déçues, toutes ces choses semblent hors du lieu et de simples nuances de notre âme. Mais que voulons-nous dire au juste? Uniquement ceci : elles ne sont pas des choses maniables, elles ne correspondent pas à des objets que nous puissions fabriquer ou détruire, placer ici ou là, comme nous faisons des corps solides. Mais gardons-nous de voir là un signe tout à fait extraordinaire, et la marque d’un règne particulier. En vérité, les émotions, les affections humaines sont aussi objectives, aussi extérieures, aussi matérielles que les images que nous nommons représentatives, et elles ne forment avec celles-ci qu’un seul univers Dirai-je que l’ombre portée par les corps ou que l’arc-en-ciel ne sont pas des choses objectives et spatiales, parce que je ne puis les étreindre de mes mains, et agir sur eux directement? Les exclurai-je de cette nature matérielle qui m’entoure ? Assurément non. Or, il n’est rien en mes affections qui soit plus radicalement détaché de la matière. Ce tressaillement de l’âme dans l’inquiétude, cette lourdeur des migraines, avec le creusement douloureux de la tête, l’assoupissement et sa douceur où se mêle toujours un peu d’angoisse, quand nous nous abandonnons au sommeil, sans être sûrs de renaître autrement que par une attente vulgaire, je ne les touche ni ne les meus directement, et je ne puis marcher vers eux. Mais puis-je marcher vers mon ombre ou vers l’arc-en-ciel, puis-je même marcher vers un astre ? Ils sont dans la nature, objectivement, liés à telles ou telles images, et insaisissables comme sont mille choses que je reconnais cependant pour être du monde extérieur.

Parmi ces émotions, il en est naturellement qui prennent corps hors de nous, et auxquelles nous pouvons donner un lieu comme à un objet tangible. Car le soleil est douloureux au regard, comme il est clair, ou circulaire, ou comme il est un corps. Et de même l'air étouffe comme il est immobile ou chaud. Tout ce qui existe pour nous existe comme

image, et, dans ces images, des qualités et des nuances diverses sont inscrites, mais elles n’ont qu’une même sorte de réalité. Et de même que certaines représentations ne correspondent à rien de solide, mais à des excitations de nos organes, sans que pourtant il y ait, en tant que figures sensibles, aucune différence avec les images ordinaires des objets, ainsi nos émotions les plus humaines ne font jamais que nous décrire un certain état du corps, ou des corps, car qui dira la frontière du nôtre? Et s’il en est ainsi de la crainte, ou de l’indignation, ou du désir, qui ne conviendra que les nuances les plus légères de notre sensibilité, que tout ce qu’il y a d’affectif dans nos sentiments, n’est qu’une peinture de notre corps? Et même ces émotions intellectuelles, le doute, l'attente, la confiance ne nous représentent rien de plus profond, et de plus intérieur.

Considérons donc comme illusoire la théorie suivant laquelle les représentations sont objectives et les affections subjectives, les unes correspondant à des corps, les autres demeurant de simples états d'âme, les unes ayant un lieu, les autres n’étant que des scintillements temporels de notre moi. Seule une réflexion imparfaite et vulgaire nous fait admettre cette distinction. Le sens commun va plus au fond des choses, quand il traite toutes les données mentales comme si elles étaient du même ordre et, foncièrement, de même nature, quand il les traite comme correspondant à des objets.

Il est vrai que nous pouvons donner au mot objectif un sens plus profond. Une représentation mentale serait objective si elle avait un homologue spécifique dans les données qui définissent le monde abstrait du savant, le monde de la physique théorique. Seules en effet, celles qui correspondent à des éléments ayant place dans l’espace du physicien peuvent être dites elles-mêmes objectives et localisées. Or, qui songera à attribuer aux événements abstraits des qualités affectives, comme d’être pénibles ou réconfortants, anxieux ou délibérés ? N’avons-nous pas là une règle indirecte pour dire ce qui est purement subjectif ?

Mais il faut craindre, ici encore, d’être dupes d’une illusion, car de ce monde théorique toutes les qualités que nous considérons d’ordinaire comme représentatives et objectives sont également exclues. La couleur, la continuité visible, n’y figurent que par des corrélatifs lointains et allégoriques. Et nous essaierons justement de montrer, dans la troisième partie de ce livre, que cet univers sans figure du physicien ne nous définit pas la réalité objective, sous-jacente à la sensation, mais un simple schéma intellectuel. Aucune sensation, contrairement à l'illusion cartésienne, ne nous approche jamais de l’objectif, ne nous révèle la nature profonde des choses, mais toutes se jouent à la surface du monde, comme I: lumière sur celle d’une rivière. Le monde physique est un monde de causes allégoriques, qui ne sont pas enveloppées dans leur reflet, et ne l’enveloppent pas.

Aucune de nos perceptions n’est réelle absolument parlant, et ne nous donne le monde extérieur, aucune ne nous donne les rapports d'espace absolu. Mais, si nous parlons de l’espace sensible, rien n’en est préjugé par les considérations tirées du monde abstrait de la science, et toutes nos sensations y ont leur place. L'espace et le temps en sont des formes communes et générales, et cet espace n’est pas hors du moi, mais coextensif à lui.

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