‹ Essai sur quelques caractères des notions d'espace et de tempsChapitre 43 sur 110 · CHAPITRE T · texte numérisé non relu

CHAPITRE T

Le problème traditionnel

Nous pouvons résumer en quelques mots les remarques auxquelles nous sommes arrivés jusqu'ici. Tout d’abord, nous avons essayé de saisir dans l’espace et le temps l’élément intuitif qui fait l’unité du monde sensible et celle du moi. Il nous est resté, de cet effort pour appréhender dans l’expérience une trame solide, un sentiment assez étrange. L'esprit est dispersé à travers le monde, sur les routes de l’espace et du temps; son unité n’est pas celle d’un objet, mais celle d’une clarté, répandue sur la face des choses extérieures; il est prisonnier des images, et celles-ci se jouent en lui comme des oiseaux sur un arbre; et l’âme n’est pas moins égarée dans son propre temps, incapable de saisir son unité et son enchaînement intérieurs; elle n’est pas plus proche d’ellemême dans les paroles de la mémoire que dans les battements du cœur ou les rayons du soleil. Espace et temps ne sont que des unités de perception et de discours, qui ne nous révèlent rien de substantiel, et se défont à l’analyse.

Nous avons soumis à une étude semblable la raison géométrique par laquelle, suivant une opinion très ancienne nous accédons à un monde solide et comme éternel; mais l’esprit, nous l’avons vu, n’accède pas à deux ordres de réalité. Le mathématicien considère des architectures de signes, dont l’apparence est souvent si curieuse qu’elle semble nous révéler une intention, une sorte de prédestination, comme si nous retrouvions les vestiges d’un monde oublié, comme si nous revivions une expérience d’un ordre plus élevé. Mais nous ne sommes en face que d’inventions ingénieuses, d’un admirable artifice, d’une œuvre profondément terrestre. Ni l’espace du géomètre, ni celui de la sensation ne sont les colonnes clairement aperçues d’une demeure réelle.

Qu'importe, cependant, si nous pouvons définir par une autre voie ia nature véritable des choses, la connaître par la science au moins dans ses grandes lignes, avoir une idée claire de sa structure spatio-temporelle? Que nous importe aussi le caractère purement logique et symbotique des géométries si nous pouvons, par une autre voie, par intuition ou par raison, choisir entre celles qui sont théoriquement possibles celle qui nous décrit l’armature géométrique du monde ? Mais en est-il vrai-

ment ainsi ?

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