A) L'IDÉE DU MONDE PHYSIQUE. — L'ESPACE PHYSIQUE
Jetons encore un coup d’œil sur la doctrine kantienne, et sur le rôle qu'y joue la théorie de l’espace et du temps. L’esthétique transcendantale a un double intérêt immédiat : D’une part elle met en lumière l’unité sensible de l’espace et du temps, pris comme des notions claires et distinctes, à la manière de Descartes : c’est en fait, et implicitement, la consécration métaphysique du nativisme. D’autre part, elle sous-tend la théorie de la connaissance géométrique, elle donne une matière aux jugements synthétiques a priori, et rend possible une certitude intuitive en quelque sorte « sublimée ».
Mais elle a une portée lointaine, et plus considérable encore : l’espace et le temps sont les cadres mêmes de la connaissance profonde de la nature. Ils se combinent aux principes de l’entendement pur, et forment les schèmes, grâce auxquels l’enchaînement des phénomènes nous devient intelligible. Ils sont aussi le cadre où nous reconstruisons, derrière les apparences sensibles, une nature objective et abstraite, celui de la théorie physique.
C’est ici la tâche principale de l'esprit, car les mathématiques, en elles-mêmes, peuvent n’être qu’un jeu, la perception peut n'être qu’un faisceau d’apparences curieuses ou utiles, mais lesprit humain peut-il renoncer à comprendre la nature et le sens du monde extérieur, sans abandonner toute sa dignité?
Comment entendons-nous d’ailleurs la réalité du monde physique?
Les apparences sensibles varient, et les objets que nous désignons d’un même nom ne peuvent être définis d’une manière uniforme et fixe. Le même son paraît intense à l’un, et presque imperceptible à l’autre; l'observateur immobile le trouve grave, mais celui qui se meut juge qu’il est aigu. La connaissance vulgaire est donc une langue mal faite. Mais l’homme cherche dans la science objective une langue meïlleure où le même terme exprime pour tous les hommes la même réalité, il invente un monde d’objets absolus; quant aux apparences variables désignées autrefois d’un même nom, nous jugeons qu’elles correspondent à des phénomènes en réalité différents, liés au phénomène objectif, dont elles sont à la fois l’effet et l’image. En ce sens, nous pouvons dire que la science, dans la mesure où elle cherche à établir une correspondance univoque entre les noms et les choses, incline nécessairement vers l’invention d’un monde physique absolu.
Or, ce monde peut être considéré de deux manières. Les uns n’y voient qu’un ensemble de symboles, une construction purement allégorique, une loi de correspondance abstraite entre des schémas, qui nous permet d’unifier, d’ordonner, de prévoir les faits physiques, c’est-à-dire en définitive, des ensembles de sensations. C’est ainsi que l’indo-européen n’est pour les linguistes qu’un système de correspondance entre les racines de diverses langues.
Les autres jugent, au contraire, que ce monde des phénomènes théoriques est la réalité même, et l’on peut dire qu'après une longue période