L’IDÉE DU MONDE PHYSIQUE
de positivisme, la grande majorité des savants contemporains est, provisoirement, mais résolument, réaliste. Nous n’insisterons pas sur ce point, que les beaux travaux de M. Meyerson ont mis en pleine lumière. Mais il faut avouer que l'unanimité est d’autant plus belle que le sens du mot « réalisme » est plus mal défini.
S'agit-il, en effet, d’un réalisme purement expérimental? On voudra dire sans doute que le progrès de l’expérience nous permettra de mettre directement en évidence des objets supposés réels; ainsi les atomes ont été jusqu'à ce siècle-ci une hypothèse commode, mais ils ont acquis désormais une réalité expérimentale. Ce point de vue est légitime, mais il semble insuffisant. Tout d’abord il n’y a jamais d’intuition directe d'un objet théorique; nous ne sommes jamais en présence que d’effets plus ou moins lointains de causes hypothétiques. En réalité, il n’y a pas de passage brusque d’une existence théorique à une existence expérimentale, il vient seulement un moment où l'hypothèse théorique devient la seule possible, et où elle n’est plus seulement rendue plausible par induction, mais prouvée par élimination des autres. D’autre part, l’expérience ne peut pénétrer indéfiniment au sein des phénomènes; de tout temps, les philosophes se sont rendu compte que les lois physiques ne pouvaient être justifiées que dans les limites d’une certaine précision, et que le perfectionnement de nos méthodes d’observation et d’expérimentation n'irait pas à l’infini. Cette pensée a trouvé une expression audacieuse dans certains principes d’indétermination dont nous parlerons à la fin de ce livre. Faut-il donc croire qu’au delà d’une certaine limite, l'analyse des phénomènes n’a plus de sens, et que les hypothèses de structure ne correspondent plus à aucune réalité ? Cela est beaucoup dire, et cette interdiction d'imaginer semble arbitraire, parce qu’elle repose sur une définition arbitraire de la réalité physique : il y a des choses qui par nature ne peuvent être objets d’expérience directe; ce sont celles du genre des forces, qui ne peuvent être perçues que dans les accélérations ; des corps du genre de l’éther, dont seul le mouvement a un sens physique (peu importe ici que la théorie correspondante soit ou non en faveur.) Il en est dans l’ordre physique comme dans l’ordre mental : certains auteurs ne veulent retenir de l’esprit que les images, conscientes ou inconscientes, dont il est peuplé. Mais il est quelque chose qui en guide le devenir, qui les évoque suivant des lois mécaniques ou providentielles, qui n’est pas lui-même image, qui ne peut être objet de conscience. C’est pourtant là une « réalité physique ».
Mais quel autre sens donner au mot « réalité physique » ? Ce ne peut être qu’un sens en quelque sorte théologique : le monde réel est l’image qu'une pensée surhumaine et pourtant analogue à celle de l’homme, localement analogue pourrions-nous dire, ayant même structure infinitésimale, peut avoir du devenir, parallèlement à notre sensation. Ou bien le mot réalité est un mot vide, et n’a qu’un sens purement pragmatique et symbolique, ou bien il est une allusion à la manière dont Dieu pense le monde (nous prenons le mot Dieu dans un sens entièrement indéterminé mais quasi transcendant). Dire que la science est profondément réaliste, c’est admettre qu’elle se prolonge implicitement, mais d’une manière inévitable, en une métaphysique du réel.
Il faut, en tout cas, nous affranchir d’une illusion tenace, celle qui nous montre la réalité physique immanente au monde sensible, et
consubstantielle à lui, transfigurée en ce qui touche le divers dont elle est peuplée, mais adéquatement perçue en son cadre spatio- -temporel. Nous aurions là deux aspects complémentaires et corrélatifs de la réalité, nécessairement doués d’une structure commune; ainsi le temps. physique devrait imiter le temps de l’âme, et être figuré en lui. Mais si ce que nous avons dit au début de ce travail est exact, le réel n’est pas au sensible ce qu’un tableau impressionniste vu de près est à son apparence, lorsqu'il est vu de loin; entre le monde de la représentation, tissé de notre passé et de la réalité extérieure par un ouvrier inconnu, et le monde de jugements, invention commune des esprits, qui est l’expérience du savant, il y a une différence foncière. Le second représente peut-être une réalité objective, mais transcendante au premier, et que nous ne pouvons lui raccorder que par allégorie. De même que la réflexion du savant arrête le soleil dont la perception ordinaire s’obstine à nous montrer le mouvement, ainsi la réflexion métaphysique doit restituer au réalisme scientifique sa véritable signification; il faut nous défaire de l'idée d’un monde réel perçu sous les espèces sensibles, et ne point prétendre lui imposer de lois sous prétexte de rendre possible cette singulière transfiguration. L’espace et le temps eux-mêmes sont soumis à cette destinée; et sans doute il y a dans la réalité première quelque élément qui leur correspond et en détermine l’apparence; maïs il y a sans doute autant de différence entre eux et lui qu'entre le divers sensible et le divers physique qu’il symbolise.
A vrai dire, la réalité du physicien ne semble pas sur le chemin de la réalité première, bien que le sens commun y voie parfois le terme dernier accessible à l’homme dans la direction de celle-ci, C’est un schéma de mesures, de concepts, de lois, plus ou moins proches du sensible, une invention de l’esprit, qui fait plutôt vis-à-vis à la réalité métaphysique, qu’elle n’en est l’image imparfaite mais directe. Elle possède une objectivité qui semble dépasser sa simple valeur pragmatique. Mais de quelle nature est-elle, s’il ne s’agit pas d’un acheminement vers le réel ? Kant croyait l'avoir définie d’une manière inébranlable, par les exigences fondamentales de lesprit, par sa conformité aux principes a priori. Mais si les thèses que nous avons soutenues jusqu'ici sont exactes, cet a priori n’a rien de solide. Il faut donc, ou bien accepter un empirisme radical, ou chercher de nouveau l’objectivité de la physique dans sa valeur d’allusion au métaphysique. C’est à celle-ci que se rattachent toutes les conditions non strictement expérimentales qui peuvent être imposées à la reconstruction intellectuelle du monde sensible.
L'espace et le temps objectifs suivent le sort de la réalité physique, prise indivisément, et à chaque aspect de celle-ci correspond pour eux une apparence et un rôle différents. Au terme extrême de l’objectivité, nous trouvons la figure métaphysique du réel : il prend une forme spirituelle, qu’il s’agisse des idées platoniciennes ou des monades de Leibniz. L'espace lui aussi dépouille alors sa nature corporelle, il devient un ordre idéal de coexistence; lieu des esprit, il tend à s’incorporer à Dieu. C’est dire que l’analogie de l’espace- corps nous semble désormais grossière, sans qu'une intuition plus précise la remplace. Le temps, au contraire, prend une réalité singulière, une nature créatrice, il détermine le devenir, comme le déploiément d’une conscience; il n’est pas simple disposition, mais élan et invention.