L'ESPACE PHYSIQUE
Nous pouvons prendre la réalité sous une forme plus proche de nous et de notre expérience sensible, qu’elle se présente comme du métaphysiquè transposé (c’est alors la cosmologie du Timée, la figure matérielle de la monadologie, le Dieu de Spinoza pris dans son attribut d’étendue), ou qu’elle soit construite sans appel à une métaphysique explicite, suivant les seules lois de l’esprit (c’est le système kantien de la nature, et c’est même, au fond, le mécanisme cartésien). L’espace revêt alors un être plus concret, le temps perd sa nature vivante et devient lui aussi un cadre matériel. Tous deux gardent pourtant une valeur explicative singulière; ils guident le devenir; le déplacement spatiotemporel est l’élément primordial auquel la nature se réfère dans la détermination du devenir; c’est pourquoi la géométrisation des phénoimènes nous semble représenter un gain dans l’ordre formel et dans l'ordre rationnel à la fois.
Enfin, le progrès des sciences nous incline à représenter le divers physique par des schémas faits de nombres et de grandeurs abstraites. Espace et temps finissent à leur tour par n’être plus que des variables abstraites, se référant indirectement à des expériences réelles ou virtuelles, ils ne sont plus que les éléments d’une figuration symbolique, et sont affranchis dès lors de toute loi de forme intuitive. Rien ne nous empêche d'introduire des espaces de configuration, de parler d’un espace-temps à cinq dimensions, où l'électricité définisse une dimension, le dédoubler le temps en deux paramètres. Si l’idée de géométrisation continue à nous émouvoir, si l’inertie dans de telles multiplicités nous semble encore le type d’un phénomène intelligible, c’est parce que nous nous référons, implicitement, à l’image semi-métaphysique de l’espace et du temps, et que nous lui conservons son ancien prestige.
C’est ainsi que se reflète, dans ces notions mêmes, le passage d’une définition métaphysique de la réalité à sa figuration intuitive et à sa représentation purement symbolique.
Nous veyons maintenant ce que signifie, sur le plan objectif, l’opposition des théories relationnelles aux théories réalistes de l’espace et du temps, et pourquoi Leibniz et Clarke, dans une polémique célèbre, n’ont jamais pu s’accorder, faute de raisonner dans le même plan de réalité. Laissons tout d’abord certains arguments d’un type assez étrange : Leibniz demande pourquoi Dieu aurait créé le monde ici plutôt que là, maintenant plutôt qu’en une autre époque du temps. Ceci suppose que l’espace et le temps ont une substance distincte de celle du monde physique, et que la création en est antérieure à celle de ce monde ; hypoihèse peu intelligible, en effet. S'il s’agit simplement de comprendre pourquoi dans un milieu corporel uniforme la matière est ici et non ailleurs, on répondra que c’est là un fait irrationnel, comme il en existe nécessairement. Si nous voulions appliquer aussi radicalement le principe de raison suffisante, nous prouverions (out aussi bien que l’espace ne peut avoir un nombre déterminé de dimensions, l’univers un nombre déterminé de molécules. Un argument de ce genre ne pourrait guère avoir une valeur que dans l'hypothèse d’un espace et d’un temps infinis et vides. où notre univers occuperait une place unique. Ce qui nous choque au fond, c’est l’anthropocentrisme de cette conception. Mais rien
ne nous contraint d'admettre que l’espace ne soit pas une substance physique, corpérelle, et qu’il soit infini et vide. S'il est infini, il est probable que les mondes aussi sont en nombre infini.
Laissons encore les arguments liés à une conception purement prédicative des relations qui prouvent surtout l'insuffisance de la logique de l'attribution (1) et venons-en au fond des choses. Leibniz considère le réel comme formé de monades spirituelles. Celles-ci ne peuvent être logées dans un espace corporel, substantiel. Que serait donc l’intervalle, le lieu des esprits, s’il était une chose? un vide métaphysique, c’est-à-dire un néant. Il faut donc qu’il soit une pure relation de coexistence. Or, le monde physique n’est rien que le monde métaphysique, vu en quelque sorte à l’envers. Les monades y apparaissent comme corps, mais l’espace et le temps y conservent leur nature purement relationnelle. Quant au monde sensible, qui n’est rien que la description de la monade ellemême, il symbolise avec le monde physique, et le représente. C’est ainsi qu’il faut, semble-t-il, interpréter la théorie singulièrement obscure de l’auteur de la Théodicée. On voit aussitôt quel en est le point faible : certes le lieu des esprits n’est pas une chose au sens matériel; c’est un lieu spirituel, dans la mesure où ces deux mots ont un sens défini. Malebranche et Spinoza l’ont bien compris, qui, en des sens très différents, ont fait de Dieu ou de l’un de ses attributs, le lieu des âmes et l'unité substantielle des modes. Nul ne songerait pourtant à dire que Dieu est une relation entre les esprits. Maintenant il est bien difficile de comprendre comment un lieu métaphysique peut se transfigurer en espace physique, mais il ne l’est pas moins de comprendre comment des monades obscures peuvent se présenter comme des corps, et avoir des attributs mécaniques, comment le conatus intérieur peut apparaître sous. forme d’inertie.
En fait, si nous renonçons à lier le monde physique à une théorie métaphysique de la réalité, la nature de l’espace objectif est aussi simple que celle de l’espace sensible : il est un corps indéfini et doué de quelque homogénéité, pénétrable aux autres corps et déterminant leur mouvement d'inertie. Nous verrons plus loin en quel sens il peut être dit absolu ou relatif; mais de toute manière, il possède une existence objective, réelle, et non relationnelle.
N’est-il pas une abstraction? Assurément, il peut être considéré comme tel, c’est-à-dire que nous pouvons raisonner à son sujet en négligeant toute l'expérience directe que nous pouvons en avoir, le traiter comme un simple paramètre. Mais c’est le sort de tous nos concepts physiques : la matière, l’électricité, la masse, les forces sont aussi des abstractions. Le monde physique se présente à nous soit comme une chose, connue d’ailleurs par simple allégorie, soit comme un schéma verbal et numérique, qui seul peut correspondre exactement à l’expérience. Les phénoménistes prétendent que le second seul a une réalité, purement mentale d’ailleurs, et qu’il n’y a pas de monde physique objectif. La chose est un peu étrange; cet accord entre les perceptions des hommes, ces
pote logisticiens, comme Russell défendent souvent une théorie de l’espace absolu.