CHAPITRE HI
Le temps sensible
$ 1. — Quelles dénominations conviennent au temps.
Hamelin reproche à Kant d’avoir fait à l’espace et au temps un sort séparé, et de ne pas avoir reconnu en eux des concepts (1). Mais quel sens attribuer à ce terme ? S'il s’agit de toute espèce d’objet mental, l’image sensible y rentre. En un sens plus étroit et plus conforme à l’usage, c’est un objet de pensée qui ne correspond à aucune expérience sensible immédiate et individuelle, qui fait allusion à une réalité d’un autre ordre, ou désigne par abstraction des propriétés communes à une suite d'individus, relations ou qualités. Ainsi la nature humaine est un concept, mais non Socrate, ni même l’ensemble des hommes vivants. Mais ce sens est incommode. Le tort de certains philosophes est de faire du concept un type déterminé de réalité mentale; alors que seule a un sens l’expression penser par concepts, c’est-à-dire par signes, symboliquement, suivant des lois formelles.
Un concept n’est en effet qu’un signe, que nous savons manier selon
des règles conventionnelles conjointement à d’autres signes, et auquel nous pourrions trouver en général, mais non nécessairement, une interprétation expérimentale. Suivant la nature de cette interprétation, nous devrons distinguer toute une hiérarchie des concepts : les uns représentent des objets expérimentaux immédiats, collectifs ou même individuels, qu’ils soient des choses ou des qualités des choses. Ainsi tel chien, ou un chien quelconque parmi ceux qui existent actuellement ou pourront exister; ainsi tel attribut d’un chien, conime sa couleur, son aspect ou sa structure; ainsi le nombre ou la grandeur géométrique, — les autres ont un sens physique, mais moins immédiat : ainsi les champs sravifique ou électrique, qui ne sont, pour ainsi dire, que des manières 4e parler. dérivées, — d’autres ne correspondent à peu près à aucune »xpérience directe, ainsi la beauté ou la patrie, — d’autres enfin ne sont pas faits pour être interprétés empiriquement, ainsi certains concepts que nous rencontrons dans les mathématiques les plus abstraites, et qui
(1) « L'espace est, comme le temps, une quantité, ce n’est pas un pur ordre -des coexistants. Aussi n'est-il pas postérieur aux choses, c’est-à-dire à la qualité, mais au contraire antérieur. Sur ces deux points, l’esthétique transcendantale est dans le vrai. Le tort de Kant, pareil à celui que nous lui avons reproché à propos du temps, est de ne pas fonder solidement la réalité de l’espace en le mettant parmi les concepts, au lieu de le mettre hors de l’entendement. » Essai, p. 75) :
ne sont que des symboles sans contenu réel, ainsi les quaternions ou les. espaces d'ordre supérieur.
Ce qui fait le caractère conceptuel de la pensée, c’est la relation qui est aperçue entre la pensée algorithmique et la pensée expérimentale. Le mathématicien pur ne s'intéresse pas au nombre en tant que concept, mais en tant que symbole formel; sa pensée se développe comme un pur jeu. A l’extrême opposé, l’animal use de la nature et la perçoit en dehors de tout concept. Dans l’un et l’autre cas, lexpérience en jeu est à ellemême sa fin, elle est fermée sur elle-même.
En quel sens dirions-nous alors que le temps (ou que l’espace) est un concept? Voulons-nous dire que nous savons représenter notre expérience du temps par un mot, assujetti à certaines règles de discours? La chose n’est pas contestable; il y a un mot, une notion, une variable : temps. Mais qu’en conclure, touchant la chose désignée? Est-elle unique, et dequelle nature? Le concept est-il celui d’une chose, d’une qualité, d’une relation, ou tout cela à ja fois, comme le nombre arithmétique est simultanément le concept d’une qualité, d’une relation, d’une opération? Le problème du temps reste donc entier.
Dirons-nous, au contraire, avec Hamelin, et en un sens extrêmement étroit, que le temps est derrière le devenir et avant lui comme l’animalité: est derrière et avant l’animal (1)? Une formule de ce genre n’a pas de sens expérimental, car le temps pur n’est point aperçu hors des phénomènes; il faut nous référer à un mythe philosophique. Dirons-nous donc avec Platon qu’il est l’image mobile de l'éternité, et participe de l’antériorité que celle-ci a sur le monde? Dirons-nous que le démiurge a eu l’intention de créer un monde temporel avant de choisir tel univers physique? Cesont là des pensées obscures et peu vraisemblables. Faire du temps un concept ne nous avance guère.
Le temps est-il un ordre? Mais que veut dire ce mot? Entendons-nous par là toute construction purement abstraite et idéale (ce qui est d’ailieurs contre l’usage ordinaire)? alors, c’est un synonyme de concept. Appellerons-nous ainsi la propriété qu'ont les objets temporels d’être disposés selon l’avant et l’après, de telle manière que la relation qu'on désigne par « entre » ait les mêmes propriétés formelles que la relation du même nom définie pour l’espace? Assurément, le temps est un ordre, ou si l’on préfère une relation. Mais nous pourrions en dire autant du son, de la couleur, et généralement de toutes les qualités qui peuvent être classées régulièrement. Il y a de l’avant et de l’après comme de l'ici et du là, comme du grave et de l’aigu, de l’obscur et du clair. Nous pouvons dire que parler du temps n’est rien d’autre que parler des phénomènes en tant qu’ils se distribuent selon l’avant et l’après, mais il faut bien qu’il y ait en eux un aspect spécifique qui sous-tende cet avant et cet après, et c’est 1à justement le temps concret. Dire que le temps est un ordre, c’est dire que son axiomatique est celle d’un ordre, ce qui ne nous instruit guère.
(1) Cf. touchant l’espace. Ibid, p. 78.-« L’abstrait se montre nécessairement derrière tout concret, l’animalité par exemple derrière tout animal. Il s'ensuit que, les déterminations spatiales n’échappent pas plus que les autr à cette loi, l’espace abstraït se montre derrière toute étendue déterminée. »