N° II
Inscription d'Alise.
Martialis Dannotali ieuru Ucuete sosin celicnon— Etic.go bedbi dugiiontiio. — ucuetin in alisia.
En comparant la première partie de cette inscription avec la précédente, on ne peut manquer de reconnaître leur parfaite similitude, ainsi que l'a fait observer déjà M. Roget de Belloguet. La construction est absolument la même de part et d'autre.
Segomaros Villoneos... eiôr ou Bêlêsami sosin neméton.
Martialis Dannotali ieuru Ucuete sosin celicnon.
Il en résulte immédiatement que Ucuete doit être le datif d'un nom de divinité, et celicnon un terme d'un sens analogue à celui de neméton. La seconde partie, qui a résisté à tous les efforts d'interprétation de M. Roget de Belloguet est nouvelle, et par cela même plus difficile.
Le nom de Dannotalus se retrouve au féminin, et avec un n simple, dans celui de Danotala (Grut. 746, 6) in
Arecomicis. Il est composé comme Argiotalus (Stein. 598) Worms Carotalus, Carrotala (Mém. de l'acad. de Besançon, 1, 91, 92). Besançon et Luxueil, Viipotalo (De la Saussaye, Not. sur les méd. des Eduens, pi. H. n° 12), etc. f t.e premier élément du nom se montre isolément dans Danus (Grut. 804, 8), Medae in dit. Mediol. (Stein. 1652). Rottenburg, ou, avec Yn double, Dannus (Grut. 922, 2), Nemaus. (Stein. 1960), Arlon; Dannius (Stein. 359),Mogunt.; Dannicus, civis rauracensis(Archaeol.Soc. of London,XXVII, 211). Watermore, Gloucestershire. Ces noms peuvent appartenir également à l'irlandais et au cymrique. Le talus des premiers est le cymrique tal, front, qui figure dans ceux de Taliesin, front-brillant, Talhaiarn, front de fer, Talaryant, front d'argent, Tallwch, front de lumière, etc. ; mais il se trouve aussi dans l'irlandais tul, toi, front, face = tal, et le nom de Tolarg (Ann. Tigh. 226) ou Talorg (Ann. Ulton. 63) littér. front-blanc, est composé, par inversion, comme le gaulois Argiotalus. Pour Danus, Dannus, on peut comparer l'irlandais Den (IV Mag. 35), et le cymrique Danoc (Lib. Land. 171) et Dannwc (Archœol. of Wales. II, 39). En irlandais dan signifie fort, impérieux, dana, hardi, intrépide, audacieux; et dan, en cymrique, a le sens de charme, d'objet beau et attrayaniDanota/ws peut s'interpréter par front-hardi ou par beau-front.
Le génitif Dannotali est aussi bien gaulois que latin; car, en ancien irlandais, les thèmes masculins en a formaient leur génitif en t, et le D r Graves a trouvé maqi, flii, du nomin. maqas, dans deux inscriptions en ogham*.
4 Gluck, p. 473, donne une forme Vepotalus sans en indiquer la provenance locale.
8 Cf. Ebel, Beitr. f. vergl. Spr. I, 164. Stokes, ibid., 334.
Nous verrons plus loin d'autres exemples de génitifs gaulois en t.
A la suite de ieuru, forme moins correcte que le «capot» déjà expliqué, vient Ucuete qui doit être un datif, et qui me paraît appartenir à un thème en t, au nomin. Ucuetis, ce qui se confirmera par YUcuetin de la fin de l'inscription. Cette désinence 0, dont l'ancien irlandais n'offre plus d'exemple à moi connu, correspondrait à Yê des datifs sanscrit et zend, ou plutôt ne serait qu'un débris de la forme ayê au datif des thèmes masculins en t, comme patayé de pati, au nomin. patis. Une réduction tout aussi forte de cette désinence se remarque dans lï du latin kosti 1 . Cet Ucuetis était-il un dieu topique? C'est probable, car il est d'ailleurs complètement inconnu. Comme le reste de l'inscription paraît jeter quelque jour sur son caractère, je m'abstiens, pour le moment, de toute conjecture étymologique.
Le pronom démonstratif sosin nous est connu.
Reste celicnon, qui doit, sans aucun doute, désigner l'objet consacré, comme le neméton de Vaison. Par la même raison que pour Ucuetis, je n'en ferai l'examen qu'un peu plus loin.
La suite de l'inscription, dont tous les termes sont inconnus, forme un paragraphe particulier, ce qu'indiquent les deux feuilles placées avant et après. Je crois y découvrir, avec le secours de l'irlandais, une indication succincte de la nature de l'objet consacré, ou du celicnon.
Etic me paraît être l'irlandais eîtheach, chêne (O'Reilly, Dict.) subst. masculin, tandis que le synonyme dair est féminin, comme le nom de cet arbre en grec, en latin et en germanique'. Si le terme gaulois était également mas-
1 Bopp, Vergl. Gramm., p« 344, 2 me édition.
f En slave et en lithuanien le chêne est masculin comme en français. Le cymrique a les deux genres, derw m. et derwen f-
culin, il devait se terminer en os, et le vide qui reste au bout de la ligne de l'inscription, peut faire présumer que cette désinence a disparu. Un examen attentif de la pierre éclaircirait le doute à cet égard.
Le go bedbi qui suit appuie le sens présumé; car il est difficile de ne pas reconnaître dans bedbi un datif ou un ablatif pluriel, auquel correspond de tout point l'irlandais bedib, de béd, fruit (O'Reilly, Dict.) Ainsi go bedbi serait, en irlandais, go ou co bedib, cum fructibus. La désinence bi tout à fait semblable au <p< des datifs grecs, se rattache au sanscrit bhyas, ou, mieux encore, à l'instrumental bhis, et a précédé sans doute, en irlandais, la forme ib 9 usitée déjà dans les textes les plus anciens \
Le gaulois bedbi semble indiquer un thème monosyllabique bed identique à sa racine, laquelle est, peut-être, le sanscrit bhad, exhilarare, gaudere, d'où bhadra, excellent. Il serait ainsi parfaitement analogue, pour la forme, à padbhis, pedibus, depad*.
La préposition go, cum, régit le datif en irlandais; mais on aurait dû, ce semble, trouver ici la forme ancienne co (Zeuss, 585) , dont go est un affaiblissement plus récent. Le G et C des inscriptions se ressemblent souvent beaucoup, et il peut y avoir erreur dans la lecture. Il est possible aussi, cependant, que la consonne ait déjà varié en
* Cf. Zeuss, Gramm. celt., 244, 266 ; etEbel, Celt. stud. Beitrœge z. vergL Spr. I, 173.
* M. Roget de Belloguet cherche l'explication àegobedbi dans le cymrique gobaith, espérance, gobeithiaw, espérer, puis ensuite dans l'irlandais gubha, lamentation. Mais gobaith, littér. vue partielle, est pour go-paith ; et paith, vue, aspect, pexthiaw, paraître, explorer, chercher, a perdu une gutturale, comme le prouve la comparaison du latin specto, de l'anc. allem. spehôn, et du sanscrit spaç et paç. Nous voilà donc bien loin de gobedbi qui n'en figure pas moins dans le tableau final (n° 242) comme appartenant au cymrique.
gaulois même ; car on a d'autres exemples de la confusion du c et du </, comme dans YOrcetirix des médailles à côté à'Orgetorix, etc.
Le mot dugiiontiio, qui termine la phrase, est le mot le plus difficile à expliquer, du moins quant à sa formation. Vi redoublé, qui lui donne un air étrange, n'est probablement qu'un procédé graphique, comme plus bas dans Alisiia pour Alisia, et destiné peut-être à exprimer une prononciation marquée de Yi comme semi-voyelle — y sanscrit 1 . On pourrait voir alors dans dugiontio le nominatif d'un thème en tion, semblable à celui de plusieurs noms de lieux, tels que Vesontio, Tinnetio, Brigantio, Saletio, etc., et analogue au latin tion que Bopp considère comme une forme augmentée du suffixe sanscrit ti ( Vergl. Gramm. p. 1195). En irlandais, on peut comparer le ftn, tinn des substantifs abstraits et de Finfinitif, qui forme son nominatif en tiu, et que Ebel considère comme provenu de tian, ainsi qu'en osque et en ombrien 5 . Nous aurions ainsi, dans dugiontio, un substantif abstrait, dont la racine me paraît être la même que celle de l'irlandais dughachtadh, transmission, legs, donation, de dughachtaim, je lègue, je donne, dénominatif d'un thème plus simple dugkacht , que je ne trouve pas dans O'Reilly.
Cette seconde partie de l'inscription semble donc signifier : Un chêne avec ses fruits (telle est) V offrande. Cette interprétation n'a rien d'improbable si l'on se souvient du rôle que jouait le chêne dans le culte gaulois, et paraît appuyée d'ailleurs par la présence des trois feuilles sculptées
« La vraie valeur de Vi redoublé, sur les médailles gauloises, est encore incertaine. Quelquefois il remplace un e ; mais la terminaison teo, qui résulterait ici de cette valeur, resterait sans analogie connue. ,
* Beitrœge, etc. I, 168.
qui divisent l'inscription, et qui ont saps doute quelque rapport avec l'objet consacré- Les fruits dont il est question peuvent n'être pas précisément les glands, mais aussi, et surtout, le gui du chêne considéré comme un produit de l'arbre, et qui était tenu en si haute vénération. On sait que, d'après Pline (XVI, 44) son nom gaulois signifiait omnia sanans, et il est curieux que ce sens soit exactement celui de l'irlandais uile-iceadh, de l'erse uifioc, et du cymrique olliach, qui désignent encore le gui 1 .
Cette explication, à laquelle on ne saurait refuser un haut degré de vraisemblance, peut conduire, comme je l'ai dit, à mieux se rendre compte du mot celicnon. Il devient impossible d'y chercher, avec M. Roget de Belloguet, soit un lieu de retraite religieuse, soit un tumulus, soit un édifice de forme circulaire 5 . Ce terme peut être dérivé ou composé. Dans le premier cas, on pourrait penser à l'irlandais ceal y ciel, et celicnon serait alors un synonyme de neméton, qui dérive de nem, ciel. Mais, en dépit de quelques noms de formation analogue en apparence, cités par Zeuss (p. 774), tels que bue wixvwv obcpov, Ap-nxvou, Gohannicno, Taranucnus, j'ai peine à croire à l'existence d'un suffixe icno ou cno auquel rien ne répond dans les langues néo-celtiques, et nous verrons plus loin que deux de ces formes au moins s'expliquent autrement. J'aimerais mieux voir dans celicnon un composé de cel et de icnon, et chercher dans icnon un
4 L'existence de ce nom, dans trois dialectes celtiques, doit éloigner l'idée qu'il aitété fabriqué d'après Pline, comme le soupçonneM. Roget de Belloguet(p. 174). t
* Pour ces divers sens, M. Roget de Belloguet s'appuie sur l'irlandais ceilim. cymr. celu, cacher, ou sur ceall église, qui n'est que le latin cella, en composition avec le cymrique cna , ce qui est arrondi (signification inventée par Owen pour expliquer le sens propre de nœud rond, de bouton de porte), ou avec l'irlandais cnoc colline, dont le c final aurait ainsi disparu. On voit à quel point tout cela est incertain.
dérivé de la racine irlandaise te, sanare, en cymrique iach> laquelle figure déjà dans les noms néo-celtiques du gui cités plus haut. Pour Yn de dérivation, voir Zeuss, 737, où Ton trouve les suffixes ne, nœ, na, ni, combinés avec les racines simples. Icnon signifierait ainsi qui guérit, ou remède; et comme ceal, en irlandais, présente entre autres sens celui de maladie et de mort, on arrive à une explication très-plausible. Un celicnon aurait été un chêne consacré où les malades venaient chercher la guérison, par l'emploi du gui probablement.
Quant à la forme du composé, la voyelle finale du masculin ceal, perdue en irlandais, a dû être un a ou un o, si l'on compare le sanscrit kâla, mors; mais cette voyelle aura été supprimée devant Yi de tenon, de même que l'on trouve Brivisarœ pour Briva Isarœ, et comme cela se remarque dans les composés latins où il y a rencontre de voyelles, unanimus, multmgulus, magnopere, centoculus, etc.
Après ce second paragraphe, explicatif du premier, l'inscription se termine par : Ucuetin in Alisiia, qu'il semblerait tout naturel de traduire : A Ucuetis dans Alise, la préposition in étant celtique aussi bien que latine et germanique. Cependant Ucuetin ne saurait être un datif, puisque nous avons déjà Ucuete employé comme tel. Le rapprochement que tente M. Roget de Belloguet (Éthnog. gaul. p. 203) avec le datif irlandais menmin, au nomin. menme, mens, porte à faux, parce que menmin n'est en fait que le thème du mot, menman — sansc. manman, avec un affaiblissement de la voyelle causée par l'influence rétroactive de Yi supprimé du datif; menmin pour menmani = sansc. manmani. Il faudrait donc admettre un thème Ucuetan, dont le datif n'aurait, jamais pu être Ucuete. Si l'on part, au contraire, du nominatif Ucuetis, indiqué par ce dernier datif, on doit
reconnaître dans Ucuetin un instrumental, dont la désinence correspond à ïind sanscrit des masculins en i, comme patina de pâli, au nominatif patis, etc. Si cette analogie n'est pas trompeuse , il serait intéressant de retrouver clans le gaulois un suffixe de déclinaison qui a disparu de toutes les langues ariennes, excepté du sanscrit.
Le sens de l'instrumental se rapproche de ceux du datif et de l'ablatif, et le <p< ou ?<v grec, qui répond au bhis sanscrit, exprime tour à tour les trois cas 1 . Ucuetin pourrait donc bien avoir signifié : à Ucuetis. Ce ne serait là toutefois, ce semble, qu'une répétition un peu oiseuse, et il est plus probable qu'il faut traduire : par Ucuetis (c'est-à-dire par la faveur de ce dieu) dans Alise.
J'en viens maintenant à considérer encore le nom même d' Ucuetis. La teneur de l'inscription peut faire présumer que c'était là quelque dieu de la médecine, puisqu'on lui consacrait un lieu de guérison pour les maladies. Or, Fétymologie probable de son nom semble appuyer cette conjecture. Je vois, en effet, dans we, le cymrique uch, haut, élevé, que l'irlandais n'a conservé que dans les dérivés uchd 7 uchdach, montée, uckdan, colline, uachdar— uchdar, en cymrique uchder, sommité, uachdarach, supérieur. (Cf. sanscrit ulchtcha, haut, élevé.) La seconde partie du nom me paraît être l'irlandais uait, remède, médecine, plus anciennement sans doute uati, si Ton compare le sanscrit ûti, auxilium. La diphtongue irlandaise ua s'explique même par le fait que ûti, de la racine av, juvare, tueri, est une contraction de avati. L'aspiration du c, si fréquente dans les deux dialectes néo-celtiques, paraît
4 Cf. Bopp, Vergl. Gramm. p. 433, 2"»° édition.
avoir été étrangère au gaulois, de sorte que Ucuetis répondrait exactement à Uchuati, Uchuait, avec le sens de summum remedium tenens ou prœbens, nom parfaitement convenable pour un dieu de la médecine.
Je traduis maintenant toute l'inscription comme suit, en y laissant le mot celicmm, difficile â rendre par un composé latin, mais dont le sens a été indiqué.
Martialis Dannotali (filius) vovit Ucueti kocce celicnum, — Quercus cum fructibus (est) donatio. — Per Ucuetim in Alisia.