‹ Essai sur quelques modes de thérapeutique d'un usage courant chez les indigènes de TunisieChapitre 12 sur 27 · LA RÉVULSION · texte numérisé non relu

LA RÉVULSION

« Les humeurs qu’il faut évacuer, les évacuer du côté où elles tendent le plus, par les voies convenables ».

HirpPocrATE, Aphor., Sect. I, 21.

Dans le langage hippocratique faire révulsion signifiait arracher le mal ou mieux l’attirer au dehors, le transporter vers une partie où sa présence peut-être moins nuisible. Favoriser la crise en attirant à l'extérieur les humeurs qui menacent de se porter vers un organe important, provoquer dans le corps malade ces mouvements, ces déplacements des humeurs dont l’équilibre est nécessaire à la santé : tels étaient les principes qui guidaient Hippocrate dans la pratique de la révulsion.

Ainsi prise dans un sens général nous retrouvons la révulsion sous loutes ses formes comme base de traitement chez les indigènes : ventouses, pointes de feu, saignées, vésication, cautères, sétons, frictions, onctions, tatouages sont les procédés les -plus fréquemment employés. Nous allons les passer en

revue.

Ventouses et Scarifications

Pour enlever du sang, les malades s'adressent en général au barbier ou à des indigènes exerçant une

profession quelconque, connus dans le quartier pour leur habileté manuelle. Les barbiers arabes ont de tout jeunes apprentis, des enfants de huit à dix ans qu’on voit attendre la clientèle. Placés près des banquettes destinés aux clients ils apprennent très vite à manier le rasoir et à mettre des ventouses. En se promenant dans les quartiers arabes il n’est pas rare de voir ces jeunes apprentis à genoux devant le client dont les jambes nues sont pendantes, faire des scarifications superficielles au rasoir de chaque côté du genoux, puis appliquer rapidement des ventouses chauffées avec un petit bout de papier roulé en cornet. |

Ces ventouses sont en métal blanc. Deur forme est celle des petites tasses dans lesquelles les arabes ont l'habitude de faire leur'café, mais elles n’en possèdent pas la longue tige.

Le sang tiré est versé dans le plat à barbe, montré au client avant d'être jeté dans le ruisseau qui passe devant la porte de la boutique toujours ouverte.

Dans certains quartiers plus pauvres, les barbiers ont des boutiques en plein air, dans la rue, près des places publiques fréquentées.

Quelques planches supportées par deux tréteaux et protégés par une tente en toile placée au-dessus, composent toute la boutique. Une petite caisse en bois contient les rasoirs, un miroir, un plat à barbe et un récipient pour l’eau composent tout l’ameublement. Un chiffon de toile ou une sorte de tablier

que certains nouent autour de la ceinture sert à essuyer les instruments après usage.

C'est le plus souvent au niveau de la région occipitale que sont placées les ventouses scarifiées. Le barbier commente par raser la peau de très près en faisant deux petits rectangles de chaque côté de la crête occipitale externe au-dessus de la ligne courbe supérieure et de la protubérance occipitale externe. Il scarifie avec son rasoir et pose des ventouses d’une forme spéciale, fabriquées par les ferblantiers indigènes. Ce sont des petits cylindres en fer blanc de 6 centimètres de long, diamètre 1 centimètre, fermés à l’une des extrémités et munis près de leur ouverture d’un tube long de 14 centimètres environ, effilé à son bout, recourbé et implanté sur la ventouse à angle obtus. L’extrémité libre de ce tube est entourée par un morceau de cuir souple fixé par dufil, et mouillé abondamment avec la salive du barbier avant qu’il ne s’en serve. Le barbier fait le vide en aspirant avec sa bouche de toutes ses forces, et le maintient en roulant entre ses doigts le morceau de cuir mouillé.

Ce système maintient un vide suffisant pour le fonctionnement de la ventouse pendant cinq à dix minutes. |

La ventouse enlevée, la plaie est frottée à la main et recouverte d’un bout de journal ou de ouate hydrophile.

Lorsqu'il s’agit d’un mai de tête diffus, de lourdeur de tête, de vertiges, d’éblouissements, les malades se

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font appliquer les ventouses scarifiées au niveau de la région occipitale.

Ils les emploient de même pour les lésions inflammatoires de l'œil s’accompagnant d’ecchymoses sous conjonctivales, restés fidèles sans s’en douter à la théorie de la dérivation. Lorsqu'il s'agit d’une céphalée localisée les malades font faire des scarifications simples loco dolenti : gommes, exostoses syphilitiques, névralgies, points migraineux et surtout céphalée frontale des maladies aiguës (typhus, grippe, paludisme). On retrouve très souvent sur le front des malades, des cicatrices blanchâtres verticales, en forme de point d'exclamation, plus grosses vers la racine des cheveux, effilées du bas, tassées les unes contre les autres, qui ne sont autres que des traces de scarifications faites au rasoir, au cours des maladies que nous avons énumérées ou pour guérir du «coup de soleil » (1) si fréquerament invoqué pour expliquer les maladies infectieuses et les céphalées du début de diverses affections.

Dans la plupart des cas, ces scarifications enlevant peu de sang et n'étant pas souvent répétées ne sont pas nuisibles. Cependant, en dehors des cas d’infectioa que nous avons signalés, nous avons vu assez

1. En réalité malgré la chaleur accablante de l'été et l’ardeur des rayons solaires, le coup de soleil, l’insolation est extrêmement rare chez les indigènes. Pourtant qu'y a-t-il de moins efficace pour se protéger la tête que le port de la chéchia. Plus pratiques sont les Indigènes de ;a campagne qui arborent pendant la saison chaude un immense chapeau ou « mdalla » en feuilles de palmier tressées,

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souvent des malades atteints, de bourdonnements d'oreilles par otite scléreuse, d’anémie intense et de céphalée, véritablement saignés à blanc par de petites saignées répétées : scarifications frontales ou ventouses scarifiées de la région occipitale.

Plus ils se saignent plus le mal de tête augmente.

Ils arrivent ainsi à un état d’anémie considérable, conjonctives décolorées, teint jaune, faiblesse générale, et venus à l’hôpilal ils réclament encore des saignées pour enlever leurs douleurs de tête et leurs atouphènes.

Le front et la région occipitale sont les deux principaux endroits des scarifications. Mais on en trouve souvent des traces sur le reste du corps, le dos et surtout les membres autour des articulations, faites à la suite de contusions, entorses, luxations. Alors que les scarifications faites sur le front ou à l’occiput s’infectent rarement, celles faites à la suite de traumatismes donnent fréquemment lieu a des plaies infectées, lymphangiles, adénites, érysipèle, abcès. Dans ces cas le point de départ de l'infection se voit très facilement; toutes les scarifications restent ouvertes, tuméfiées, entourées d’un bourrelet inflammatoire rouge vif; le fond secrète un liquide séro- purulent et des cordons lymphatiques rouges et enflammés remontent jusqu'aux ganglions correspondants. |

Souak. — Au niveau de la région frontale la révulsion est souvent obtenue, surtout chez les nègres, au moyen du souak. Dans ce cas le front est

strié de larges raies verticales descendant jusqu'aux sourcils, de teinte brun jaunâtre qui persistent plusieurs jours. :

Le souak est l’écorce intérieure de divers noyers (juglans regia, juglans cinerea). L’écorce extérieure est simplement astringente, la seconde écorce ou écorce intérieure est émétique, irritante et rubéfiante et le devient davantage d’après [Hoffmann quand on la fait tremper dans du vinaigre. Son effet peut aller jusqu’à la vésication (juglans cinérea), dont la seconde écorce séchée et pulvérisée, a été proposé par Macartan pour remplacer les cantharides.

Ventouses sèches. — Cataplasmes *

Les ventouses sèches (vides) sont d’un usage courant pour toutes les maladies de la poitrine, aiguës ou chroniques, emphysème, bronchites aiguës, tuberculose pulmonaire, dyspnée, névralgies intercosiales, etc.

Elles sont aussi en faveur que les cataplasmes sinapisés ou simples que les Arabes achètent chez les épiciers djerbiens et qu’ils appliquent chez les enfants dans toutes les maladies de poitrine, et chez les adultes pour toutes les douleurs, coliques néphrétiques et surtout pour les furoncles, abcès, phlegmons, érysipèle.

C'est la farine de lin qui est la plus employée (le lin est cultivé par les indigènes de temps immémorial) mais on voit de temps en temps employer la mie de

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pain, le chocolat pour la rougeole, et pour les plaies et abcès, des feuilles de plantes d’arbustes, feuilles de sureau, feuilles de navets, salades, en général des feuilles épaisses, aqueuses, grasses, qui donnent une sensation de fraicheur sur la peau irritée ou enflammée.

Sangsuês

Chez les jeunes enfants les scarifications frontales sont assez souvent employées. Pour les autres parties du corps on utilise plutôt les sangsues qu’on trouve chez les coiffeurs, chez certains israélites en même temps ferblantiers, et chez les pharmaciens. Les sangsues sont très répandues sur les bords des oueds, fesguias, etc..., et les Arabes de la campagne connaissent bien leur action sur les animaux et sur eux-mêmes. Tous les ans on voit se présenter à la consultation de l’hôpital Sadiki des malades qui se plaignent d’avoir une sangsue dans le nez ou la gorge. Ce sont de jeunes enfants ou des adultes ayant bu directement dans les réserves d’eau, les mares, où pullulent les sangsues très petites qui viennent à la surface, dès qu’on remue la vase ou l’eau. Cette sangue est la Limnatis nilotica. C’est celle qui est employée par les pharmaciens qui l’achètent aux indigènes.

Elle peut rester fixée dans le nez, sur les amygdales, le cavum, le pharynx ou sur les cordes vocales, pendant des semaines, provoquant une salivation

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teintée de sang très abondante, des quintes de toux, un peu de dysphonie. RON

Ingérées très petites, elles finissent par prendre un certain volume, mais n'entraînent pas de graves lésions locales.

Les sangsues sont employées pour les mêmes cas que les ventouses scarifiées. Cependant sur les abcès, inflammations, contusions avec ecchymoses, elles sont placées de préférence à ces dernières, sans doute en raison de la douleur que celle-ci provoquerait sur des régions enflammées, ou à cause de la difficulté d'application sur un tissu œdématié. Elles peuvent encore, en application sur la vulve, faire venir un flux menstruel en retard.

L’amadou et la toile d’araignée si souvent employés autrefois en France pour faire cesser les hémorragies qui surviennent après la chute des sangsues, sont inconnus en Tunisie. Les indigènes emploient du coton et surtout des fèves sèches. On sépare les deux cotylédons avec la pointe d’un couteau en suivant la séparation naturelle et on les applique sur la petite plaie par leur face interne, lisse. La fève sèche absorbe le sang, se gonfle et adhère fortement à la peau. La plupart du temps l’hémorargie s’arrête mieux qu'avec l’antipyrine ou l’eau oxygénée.

Saignées

Les saignées sont aussi fréquemment employées et pratiquées sans plus d’asepsie que les interventions

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précédentes. Aussi voit-on de temps en temps des Jymphangites aiguës, abcès, phlegmons, suivre cette petite opération et se terminer parfois par des raideurs et ankyloses.

Nous avons vu une fois l'inflammation aiguë de. venir chronique et donner lieu à la formation d’un œdème persistant, avec épaisissement de la peau, sorte d’éléphantiasis du membre supérieur.

La plupart des opérateurs emploient le rasoir, et font la saignée en un seul temps. Les anciennes lancettes aux formes si diverses, myrtiformes, olivaires, etc., dont chacune avait une indication spéciale ne sont plus employées. Disparu aussi le Fossorium usité au temps d'Albucasiz.

C'était une sorte de flamme triangulaire qu’on appliquait d'abord sur la peau au-devant dela veine à ouvrir. Puis par un coup sec porté sur le dos de cet instrument au moyen d'un petit bâton, on en projetait la pointe jusque dans la lumière du vaissau sanguin.

La saignée se fait généralement au pli du coude. Nous l’avons vu faire également au pied et au front.

Un malade se faisait saigner sur le terre-plein de la station de tramway du Kram par un indigène dont la chéchia s’ornait des insignes de la Compagnie des Tramways. Le patient s'était mis à genoux, la Lête en avant, le front relevé. L'opérateur était assis à la turque.

Après avoir creusé dans le sable une petite

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