‹ Essai sur Taine, son œuvre et son influenceChapitre 12 sur 86 · ESSAL SUR TAINE · texte numérisé non relu

ESSAL SUR TAINE

n’en plus sortir. En 1842, Emile Saisset traduit et com-

mente avec admiration Spinoza. M. Bénard, — qui fut professeur de Taine au collége Bourbon, — a déja publié

le premier volume de sa traduction de l’E'sthétique de Hegel. Et il n’est pas jusqu’au prudent « directeur » du Dictionnaire des sciences philosophiques, cette Somme de la philosophie éclectique, Adolphe Franck lui-méme, qui ne se détache peu a peu de la pure doctrine cousinienne : plus tard, dans ses Essais de critique, il avouera méme qu’ « il est bien difficile de tracer exactement la limite qui sépare le théisme du panthéisme ». Les Vacherot 1, les Lachelier peuvent maintenant venir: « le joug du spiritualisme officiel », — le mot est de M. Lachelier *, ne pesera plus longtemps sur les esprits; et parmi ceux méme qui défendront l’éclectisme contre Taine, il ne se trouvera personne pour en relever les ruines.

Jamais pourtant doctrinen’eut plus besoin d’unir toutes ses forces contre de plus nombreux et plus redoutables adversaires. Cousin avait cru « mettre A bas », — selon ’amusante expression de Taine dans la premitre édition de ses Philosophes classiques*,’ — la philosophie du xvii"

1. Vacherot, dont Vidéalisme présente de si remarquables rapports avec celui de Renan, — tous deux sont d’ailleurs des disciples de Hegel. - — a été a ]’Ecole normale l’un des maitres de Taine. Dans une note qui nous a été conservée par M. Monod (Renan, Taine et Michelet, p. 7- 68), il a caractérisé avec un rare bonheur et une yive sympathie le talent précoce du jeune normalien. Taine, lui aussi, |’admirait et V’aimait

beaucoup, et il n’est pas douteux qu’il ait fortement subi son influence. Lorsque Vacherot, 4 la suite de sa polémique avec Gratry, dut quitler Ecole, tous les éléves ailérent Jui faire leurs adieux, et ce fut Taine qui porta la parole en leur nom (Livre du centenaire del’ Ecole normale, p. 292). Plus tard, il l’a représenté sous les traits de M. Paul dans les Philosophes classiques. « M. Paul a été peint d’aprés M. Vacherot ; et 4 |’époque de la publication, les amis de M. Vacherot ont reconnu le modéle dans le portrait. » (Note inédite de Taine). ;

a. Premier article sur I’ Idée de Dieu, de Caro.(Revue de Vinstruction publique, 16 juin 1864). '

3. « Comment on met 4 bas une philosophie », lisait-on dans la 1° édilion (p. 363). Et dans les éditions actuelles « Comment périt le sensualisme » (p. 373). Le ton, onle voit, est devenu moins irrespectueux,

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HISTOIRE DE SA PENSEE ET DR SES LIVRES~ It

siecle; et voici que cette philosophic, qui fut celle de Cabanis et de Stendhal, semblait renaitre en méme temps que le vyoltairianisme. Aussi bien, elle n’avait jamais abdiqué : « En 1845, nous’ dit Taine, MM. Saphary "et Valette professaient encore la philosophie de Condillac Ms dans deux lycées de Paris‘; » — et l'un de ces lycées est précisément le collége Bourbon ot Taine fut éléve. Et Yon sait aussi les violentes et souvent victorieuses attaques des socialistes, des positivistes, des spiritualistes chrétiens

ou indépendants, de tous ceux, en un mot, a qui « le moi

solitaire » ne pouvyait suffire. J’ai déja signalé plus haut T’action dissolvante des théories hegeliennes, que Cousin lui-méme avait contribué jadis a faire connaitre, mais qui, maintenant, viennent préter main-forte aux doctrines positivistes et, sous forme de philosophie du « devenir », ruinent, elles aussi, dans les esprits la croyance a Vinfaillibilité de Ja raison individuelle et abstraite, et lear inculquent a leur tour le respect des faits, le gout de la science positive, et le souci de la réalité objective. Gomme pour

-encourager ces aspirations nouvelles, les sciences exactes

font coup sur coup d’ admirables découvertes et, par leurs applications immédiates et pratiques, allument cette fievre d'industrialisme dont le régne de Louis-Philippe restera sans doute dans l'histoire ie vivant symbole. Les premiers cbemins de fer, les premiers télégraphes Glectriques, l’invention de la photographie sur papier datent de cette Gpoque; et, en chimie comme en pliysique, en aslro- Momie comme en histoire naturclle, combien d’autres inyenlions, ‘combien d’autres découvertes se pressent,

‘pour ainsi dire, dans. Vintervalle de ces dix-huit années ! If semble vraiment que la face du monde va étre transformée par la science... Et voila, en effet, que peu a peu,

1. Origines dela France contemporaine, éd. in-8°, t, I, p. 265,

‘mote 1. — Voir aussi Picavet, les Idéologues (Paris, Alcan, 1894, p. 563+

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de toutes ces Gécouvertes, de toutes ces influences et de toules ces doctrines, se dégage une idée unique, grosse d’équivyoques et de mécomptes, mais plus capable qu’aucune autre alors de séduire et d’entrainer les intelligences = Vidée de la SCIENCE va devenir, pour un demi-siécle, Vidée directrice de Vesprit humain. Le réle qu’a joué, dans la conduite et dans la pensée humaines,: lidée chrétienne au moyen age, l'idée de Vart au xvi® siecle, lidée de la régle au xvu°, Vidée de la raison au xvim°, — Vidée de la Science va le jouer dans la seconde moitié du xix°. Encore une fois, pour parler comme Taine, le « modéle régnant » a changé. Ce ne sera plus « Phonnéte homme », comme au xvu° siecle, le « philosophe », comme au xvi’, le héros « mélancolique » et incompris, comme a lépoque d’Oberman et de René: le « savant », « /homme de science » va détréner le poete romantique. Et bientot

Renan, dans l’un des livres les plus curieux quil ait

écrits', va trouver et développer la formule nouvelle =

1, Je ne sais pas, en effet, de livre qui exprime mieux, avec plus de —

force, d’exactitude et de naiveté méme, l'état des esprits et des doctrines yers le milieu du xrx° siécle en France, On y saisit aussi sur le vif Yorigine de certaines idées appelées 4 une grande fortune, et qui sont, d’ailleurs, — on ne |’a pas assez remarqué, — communes A Renan et a

Taine. ‘fous deux, par exemple, ont confondu la science et la philoso- |

phie : voyez dans I’ Avenir de la science, p. 91, les subtiles explications fournies par Kenan sur cetle confusion, — l’une des plus facheuses, selon moi, qu'on puisse faire, — et que lui, du moins, a commise de propos délibéré. — Tous deux se sont fait de Vhistoire, de la littérature, de la critique une conception presque identique : voyez les pages 174,. 175, 191, 211, elc., de l’ Avenis de la science. Citons au moins quelques. lignes caractéristiques ; « ... Comme chaque nation, écrit Renan, a d’ordinaire lié sa vie suprasensible en une gerbe spirituelle, qui est sa litté— ralure,... da vraie psycholoyie de Vhumanité consisterait surtout dans Vhistoire des littératures... La vraie littérature dune époque est celle qui la peint et Verprime... La critique a admiré jusquici les chels-d’ceuvre des littératures, comme nous admirons les belles formes

du corps humain. La eritique de Vaveniv les admirera comme Vana-—

tomiste, qui perce ces beautes sensibles pour trouver au-dela, dans les

secrets de l’organisalion, un ordre de beautés mille fois supérieur. » Cetle

« critique de l’avenir », ce sera celle de Taine, et Renan en parle déja —

la langue : on a la en germe la doctrine dont les Hssais de critique et Whistoive et V Histoire de la littérature anglaise seront les applications

La science est une religion, s écrie-t-il dans Avenir de la science !; et ce mot-la, ses contemporains, et Taine tout le premier, vont le redire et s’en enivrer avec lui.

Cette idée, disons mieux, cette « religion » nouvelle ne pouvait manquer d’exercer son action dans le domaine de Part et de la littérature. On était alors en pleine crise lit-

-téraire : l’échec retentissant des Burgraves, en 1843, venait » de consommer la banqueroute finale du romantisme. Depuis plusieurs années déja, on pouvait pressentir ce dénouement. Discrétement, a petit bruit, quelques-uns dentre les plus chauds partisans de l’école nouvelle, un Sainte-Beuve, un Mérimée, un Vigny, un Gaultier préparaient une « conversion », ménageaient une retraile, ou, simplement las de la lutte et du bruit, s’enfermaient

dédaigneusement dans leur « tour d'ivoire ». D’autres, moins conscients ou moins habiles, un Musset, une George

~ Sand, un Balzac éyoluaient dans le sens de leur tempérament individuel ou de I’ « esprit du siecle » et, dans leur théatre ou dans leurs romans, — romans socialistes ou romans réalistes, — remplacaient les « confessions » d’autrefois par une imitation plus scrupuleuse du réel. —

Les influences ¢trangéres qui, jadis, avaient favorisé et

peut-étre déterminé la prestigieuse fortune duromantisme, agissent maintenant en sens contraire ; et ceux quien ont été chez nous les représentants ou les intermédiaires, les continuateurs de M"¢ de Staél et de son groupe, un Cousin, un Guizot, un Villemain, reviennent et préchent le retour al’ « étude attentive des grands écrivains du xvir® sitcle? »;

suecessives. Mais l’Avenix de la science, écrit en 1848, n’a élé publié qu’en 1890, et l'on ne peut soupgonner Taine de s’étre inspiré de Renan. La vérité est yu’ils s'inspirent |’un et l'autre de’ Hegel, dont ils sont nourris tous deux, au moins autant que du « divin » Spinoza. (Lf. Avenir de la science, p. 84, 172).

a, Villemain, Tableau de la littérature au XVIIL° sitcle, derniére legon (édilion de 1847, t. 1V, p. 410); le cours a été professé en Tolan

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or, depuis M. Brunetiére, nous savons tout ce qu'il entre de vrai « naturalisme » dans |’euvre de ces grands écrivains !. — De fait, le « classicisme » semble renaitre : six semaines apres la représentation des Burgraves, Ponsard fait applaudir sa « tragédie » de Lucréce, — « la chose qu'on joue 4 l’Odéon », comme disait Hugo; — Rachel, au Thédtre-Francais, nous rend Vintelligence des chefsd’guvre de Corneille et de Racine; Augier va donner la Cigué (1844)... Mais on ne remonte pas le cours des Ages ; et les podtes de la seconde moitié du x1x° sitcle ne referont pas plus la Phédre ou le Misanthrope, que Corot, par exemple, —c’est vers le méme temps qu'il s’affranchit de ses premiers maitres, — ne refera les toiles de Claude le Lorrain. Le romantisme littéraire est bien mort en 1843; mais son ceuvre n’aura pas été inutile. Il a échoué dans son effort pour substituer 4 une littérature 4 idées une littérature & images; mais il a éveillé des exigences quil faudra désormais satisfaire: les lecteurs de Hugo et de Michelet ont perdu le gout des idées pures et du langage abstrait ; et la pensée, pour les conyaincre et pour les séduire, aura besoin d’étre revétue de poésie.

a Telles étaient les impressions qui, dans ces fécondes

1828, 1829. Dés 1834, Guizot avait envoyé Nisard « professer 4 l’Ecole normale les doctrines de ses études sur les Poétes latins de la décadence »; cette nomination ayait alors une signification d’autant plus nelte que l'un des candidats a Ja chaire était Victor Hugo en personne : on se demande d’ailleurs avec inquiétude quels cours de littérature frangaise aurait bien pu professer l’auteur de la Preface de Cromwell. Enfin, cest en 1842 que Cousin « découvre » le véritable texte de Pascal et lit 4 l’Académie son mémorable Rapport sur la nécessité dune nouvelle : édilion des Pensées.

1. Voir notamment Brunetiére, tudes critiques sur Vhistoire de la littérature frangaise, 1"° série, 2° édition et sqq., le Naturalisme au XVII? siecle. :

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années de la premitre jeunesse, —* celles ot les fortes personnalités se forment, et prennent ou se donnent le pli de l'avenir; — des quatre coins de-l’horizon venaient

comme assaillir l’esprit du jeune Taine, et s’y graver en

marques ineffagables. Doué d’un « esprit remarquable par la rapidité de conception, la finesse, la subtilité, la force de pensée! », d’une merveilleusé mémoire et d’une rare puissance de yolonté, il avait « une ardeur et une avidité de connaissances » qui faisaient l’admiration de tous ses maitres. Personne n’était mieux, préparé que lui a recueillir tout le bénéfice de la culture classique, telle que l’Uniyersilé d’alors l’entendait et Ja pratiquait. S’il est vrai que

sa « forme d’esprit » fit « frangaise et latine », qu'il ait

eu naturellement le goutdes « classifications progressives » et des développements « oratoires »?, on ne saurait nier que ces prédispositions natives n’aient été encouragées et renforcées par l’éducalion qu’il regut. Amour de la précision et de la clarté, sens et souci de la composition, en un mot, intelligence des grandes ceuvres de l’art classique, ce sont la des qualités qu'il dut pour une bonne part a |’enseignement universitaire. Et de son propre aveu, il luidut

autre chose encore: « Les hommes de notre génération

et de notre métier, disait-il bien longtemps aprés, lui ont

t. L’expression est de Vacherot, dans Ja note dont j’ai déja parlé plus haut. « Esprit net, souple, fertile en ressources », disait de lui Emile Saisset.,

2. Il faut citer ici tout entiére cette note de Taine sur lui-méme (elle date de 1862) qu’a publi¢ée M. Monod (op. cit., p. 98-99): « Ma forme desprit est francaise et latine : elasser les idées en files réguliéres, avec progression, a la fagon des naturalistes, selon les régles des idéologues,| bref oratoirement... Je me souviens fort bien qu’ dix ou onze ans, chez! ma grand’mére, je lisais avec intérét une discussion de je ne sais plus qui sur le Paradis perdu de Milton. C’était un critique du xymt° siécle, qui démontrait, réfutait en partant des principes. L’histoire de la civilisation de Guizot, les cows de Jouffroy m’ont donné Ja premiére grande sensation de plaisir littéraire, 4 cause des classifications progressives. Mon effort est d’atteindre l’essence, comme disent les Allemands, non de primesaut, mais par une grande route, unie, carrossable, Remplacer Vintuition (Insight), Vabstraction subite (Vernunft), par l'analyse oratoire ; mais cette route est dure a creuser. »

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une obligation parliculitre. Si nous avons entrevu gaelques idées en critique et en histoire, cest la rhétorique qui nous les a suggérées. On nous disait que le discours doit étre approprié au caractére de lorateur. Cela nous conduisait 4 étudier ce caractére: nous allions a la bibliothéque, au Musée du Louvre, au Cabinet des estampes ; nous découvrions par degrés en quoi un moderne dilfére d'un ancien, un chrétien d’un paien, un Romain d’un Grec, un Romain contemporain d’Auguste d’un Romain contemporain de Scipion, Nous eadlinerts d’exprimer ces différences, nous commencions 4 deviner la véritable histoire, celle des Ames, la profonde altération que subissent les cceurs et les esprits selon les: changements du milieu physique et moral ou ils sont plongés. Il est possible que nous ayons mal marché dans cette voie ; en ce cas, la faute est a nous. Mais, pour la voie, elle est large, elle méne loin, et nous remercions nos maitres de nous y avoir engagés', » Enfin, quand je songe combien Tainé aimait le latin, avec quelle facilité il écrivait dans cette langue qu'il définissait « l'art vivant d’écrire et de penser? », je me demande si le style qu’on lui connait, — ce style ou «les diverses parties de la pensée sont opposées membre a membre pour que la symétrie des tours mette en lumiére la symétrie des idées » et ou « la phrase, construite avec Ja force d’un systéme, se développe avec la noblesse d'une. période* », —- je me demande si ce style ne devrait pas

1, Discours prononcé au 19° banquet de !’Association des anciens éléves du Lycée Condorcet (29 janvier 1878).

‘a, Cité par M, Albert Sorel, Discours de réception & lV Académie francaise. Dans les derniers temps de sa vie, nous dit M. Sorel, il lisait

-« du César ou du Salluste, revenant au latin, comme Fhocume épuisé revient au lait qui a nourri son enfance, reposant sa pensée indocile sur les mots nets et pleins, dans l’avenue des idées alignées ».

3. C’est en ces termes que, dans un arlicle non ‘ oobeilt de la Reva de Vinstruction publique (12 avril 1855) sur l Histoire de Washington ‘par G. de Witt, Taine caractérise le style de son ami. Il me semble 4ju’on ne saurait mieux définir le style de Taine lui-méme.

quelque chose ala longue pratique des couvres de Cicéron et de Tite—Live!.

Il est un point plus important de la biographie intellectuelle et morale de Taine qu’on aimerait a éclaircir. Il était en rhétorique quand, au sortir d’une crise que nous commencons enfin & mieux connaitre, son futur ami, Renan, quittait Saint-Sulpice pour vivre en toute liberté sa*vie de savant et d’écrivain. Précoce et sérieux comme il Pétait, Taine n’eut-il pas, dés le collége, a se poser la grave question de la croyance? N’eut-il pas, lui aussi, « sa crise religieuse »? Et s’il l’eut, quels en furent les caractéres, et comment en est-il sorti? Question deélicate, complexe entre. toutes, que nous ne pouvons trancher encore, mais qu'il faut dés maintenant soilever. On préte, en général, trop peu d’attention a ces sortes de problémes. On oublie quil n’en est pas de plus important dans la vie des hommes de pensée; et que, suivant l’age et les condi- tions ou il se pose, suivant la nature et la qualité de l’4me qui l’envisage, suivant l’intérét plus ou moins passionné qu'elle y prend, suivant la solution qu’elle en donne ou qu'elle en accepte, c'est non seulement toute la vie intérieure de l’homme qui s’organise et se décide: c’est sa pensée méme qui se fixe, c’est |’ceuvre future qui se dessine et qui s'annonce. J’imagine qu'il dut en étre ainsi pour Taine. Je ne puis rassembler ici tous les indices qui me

font croire, en ce qui le concerne, a une crise sinon plus.

longue, tout au moins plus douloureuse que ne le fut celle de Renan ?. Mais, si l’on sait un jour de lui tout ce

1. Un examen attentif de sa thése latine (De personis platonicis) ne pourrait, je crots, que confirmer cette hypothése. Taine ne serait d’ailleurs pas le premier de nos grands écrivains de qui l’on puisse dire pareille chose; et il suffit de rappeler l’exemple de Descartes et de Bossuet.

2, J’emprunte a une notice sur l’un des camarades d’Ecole normale de Taine, l’abbé Barnave, par M. Charaux, le curieux témoignage suivant : « Un jour, qu’a brile-pourpoint, sans circonloculions ni exorde, comme ¢’était assez son habitude, Taine lui eut dit: « Explique-moi done, Bar-

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qu'il en faut savoir, personne ne doutera plus qu'il y ait eu dans l'homme qui a si bien parlé de Marc-Auréle et de Rembrandt une Ame infiniment plus proche de celle de Pascal que de celle de Béranger. — Un peu plus tard, a I’Ecole normale, aprés avoir causé avec un camarade resté profondément chrétien, il disait: « H... (probablement Heinrich) est fait pour étre catholique comme je suis fait pour ne l’étre pas*. » Je ne sais: mais il ne me semble pas qu il en soit venu: la du premier coup. Aux alentours de la vingtiéme année, on nous le représente demandant aux pottes, puis aux romanciers, a Stendhal, & Balzac, le secret du bonheur, et, dégu par les uns, desséché par les autres, descendant ‘alors « au fond du sceplicisme », trouvant enfin « le repos absolu de ]’ame, qui exclut tout doute, et qui enchaine l’esprit comme avec des noeuds. d’airain » dans « une sorte de piété sombre » pour l’'im— muable Dieu de Spinoza?. A tous ces signes, comme a

nave, l’acte de foi; j’entends la-dessus tant d’insanités qu'il n’est pas possible, que ce soit la l’enseignement de ton Eglise et ta croyance a toi, » Barnave, sans rien dissimuler du mystére et de ses profondeurs insondables a l’eil de ’homme, fit de son mieux le commentaire du rationabile sit obseguium. Taine aussitot de répondre: « Je m’en doutais, on vous calomnie ; rien aprés tout n’est plus logique, rien méme n’est plus scientifique. L'acte de foi tel que tu viens de me l’exposer, c’est un acte de bon sens. Je voudrais croire. » Barnave a rappelé trop souvent, et toujours dans les mémes termes, cette réponse a plusieurs de ses amis pour qu’elle ne soit pas de tout point authentique. » (Annuaire de Vas-

sociation des anciens éléves de l’Heole normale, 1898, p. 66). — Le

méme Annuaire contient une trés inléressante notice du regretté M. Ollé- Laprune sur Vacherot : l’évolution philosophique et morale de Vacherot, quirappelle par plus d’un trait celle de Taine, y est trés exactement décrite ; et l’on s’y rend fort bien compte des « aflinités électives » qui existaient entre l’éléve et le maitre. Cette notice a paru depuis, augmentée de quelques notes, a la librairie Perrin (Paris, 1899).

1, Cité par Th. Kroment, WZ. Taine, sa vie et son euvre (Correspondant, 25 mars 1893).

2. A Sorel, Discour's de réception. — Je crois pouvoir aujourd’hui, en combinant diverses données, dater assez exactement la crise dont je parle; elle a di se produire pendant les mois d’aoit et de septembre 1847. Quand Taine entra, en octobre 1847, dans la classe de M. Bénard, elle devait étre terminée; il était alors en pleine possession de son spinozisme,

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bien d’autres, comme A sa foi toute religicuse dans la « Science », je crois reconnaitre en lui un fond d’exalta— tion mystique qui s'est souvent traduit dans son ceuvre; et je ne puis souscrire & ce jugement de M. Faguet : © « Taine était un positiviste pur, un positiviste sans miysticisme... Personne ne fut moins religieux !. »

Les ames fortes et hautes s’accommodent mal du scepticisme ; si elles y tombent, ce n’est jamais pour bien longtemps. Le doute leur pése et leur devient promptement. insupportable. Elles sont trop passionnément éprises de certitude pour que, une foi venant a leur manquer, elles ne sen forgent pas bien vite une autre. Ce fut le cas de Taine ; « T’estimes-tu assez peu, écrivait-il 4 son compagnon d’angoisses métaphysiques, 4 Paradol, t’estimes-tu assez peu pour confier ta vie aux hasards d’une opinion douteuse } Ht ne sais-tu pas que le doute, si ce n’est celui de Pascal, est une licheté? ? » Et encore: « Avec mon adoralion pour les vérités de raison, et la confiance absolue que jai dans le pouvoir de intelligence, je ressemble a un catholique qui ne sait parler que de l'Eglise et de la foi®. » Mais cette foi nouvelle n’avait pas été conquise sans luttes intimes et sans déchirements douloureux : témoin cette admirable page ot I’on sent passer comme un souffle de la grande Ame tragique et {rémissante de Pascal: « Tu as été, disait Taine a Paradol, tu as été au fond du scepti-

1, E. Faguet, Hippolyte Taine (Revue bleue, 11 mars 1893). M. Fa guet a, depuis, repris et développé la méme pensée dans la longue et, pénétrante étude qu’il a consacrée 4 Taine, et qui fait partie de la Z’roisiémesérie deses Politiques et moralistes du XIX° siécle (Paris, Lecéne et Oudin, 19600) : « Taine, dit-il, peut—étre seul, a eu, dans la science, la piété sans la foi et le zéle sans la croyance, » J’avoue humblement que M. Faguet ne m’a point conyaincu. Au reste, tout l’article est a lire, et de prés, comme d’ailleurs tout ce qu’écrit celui que M. Jules Lemaitre a justement appelé « un des cerveaux supérieurs de ce temps ». Je me demande cependant si Taine se serait bien reconnu dans ce portrait, et s'il n’y etit pas surtout reconnu... M. Faguet lui-méme.

2 Lettre inédite du 1° septembre 1843.

8, Lettre inédite 4 Paradol du 30 mars 1849.

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cisme avec moi; nous en avons rapporté une goutte de liqueur empoisonnée qui flétrira toutes nos croyances, et ne pourra trouver son reméde que dans la science absolue. Tu ne veux pas du reméde ; eh bien! je te jure que la maladie te suivra, et que tu auras beau t’étourdir; elle te prendra a la gorge au milieu de tes efforts les plus passionnés pour le service de tes opinions chéries. Ne te souvienstu pas que nous avons poussé le doute jusqu’aux extrémes limites, que nous avons tout nié, patrie, devoir, pensée, bonheur, et que nous ayons triomphé dans la destruction ? Ce n’est pas impunément qu’on prend une telle nourriture... Je te dis que tu as le scepticisme au cceur, et que tu le conserveras, cet hdte importun, jusqu’a ce que tu veuilles m’imiter... Je saurai! je croirat ! Je sais déja et je crois ! Ah! si tu voulais !... La science est une ancre qui fixe ’homme ; qui ne l’a pas peut étre poussé aux écueils qu'il redoute le moins !. »

De trés bonne heure, on I’a vu, Taine avait choisi pour

maitre celui que longtemps aprés il appelait encore « notre cher et vénéré Spinoza? ». Le génie métaphysique de - Tauteur de l’Ethique, la tranquille hardiesse de sa pensée, laustérité et la volontaire obscurité de sa vie ne pouvaient manquer d’exercer sur lui la puissante séduction qu’ils ont exercée sur tant d’autres?. Sous cette souveraine influence, une certaine idée de la nature et de la vie s’impose, panto Dost toujours, 4 son esprit. Dés le collége,

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