Lettre inédite 4 Paradol du 18 avril
2, Ce qu'on pourrait appeler la période spinoziste de la pensée de Taine parait avoir été précédée d’une trés courte période seasualiste et presque matérialiste. Dans une lettre 4 Paradol, il gradue les diverses philosophies. Au plus bas degré est, selon lui, la philosophie sensualiste et matérialiste ; vient ensuite le spiritualisme ; et enfin, le panthéisme. A propos de la premiere conception, il écrit: « C’est la ou tu en es, o&% jen étais il y a dix-huit mois, oa en était le monde au temps de Lupee et au commencement du x1x® siécle. » (Lettre inédite du 25 mars 1849).
3. Voir, entre autres, le Spinoza de M. Brunschvicg (Paris. Alean, 1894).
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HISTOIRE DE SA PENSEE ET DE SES LIVRES at
on aurait pu dire de lui ce que Vacherot, un peu plus tard, en a dit: « La devise de Spinoza sera la sienne ; Vivre pour penser. » Quand, en 1847, il entra en philosophie, il était déja philosophe, et déja disciple fervent de Spinoza: sa foi au spinozisme était inébranlable ; il s'y était enfermé comme dans une forteresse, dont jamais plus, si j’en crois un de ses maitres !, il n’est sorti: la négation absolue du libre arbitre était le premier article de son credo, et, sur ce point surtout, on venait se heurter a un parti pris, 4 « une fermeté d’esprit indomptable ». On congoit d’ailleurs trés bien qu’une philosophie toute spéculative, et qui, prétendant expliquer avec la derniére rigueur l’énigme du monde, met linfini dans la nature et, sans jamais cesser de faire appel et de satisfaire aux plus impérieuses exigences de |’ « esprit géométrique », ouyre en méme temps a l’imagination les plus. vastes et les plus hautes perspectives, on concoit, dis-je, qu'une pareille doctrine ait du étre accueillie et saluée comme une libératrice par une jeune intelligence, encore. inéprouvée par la vie, allamée de « yérité pure », éprise de logique abstraite et d’ardentes ou somptueuses images. « Les premitres idées paraissent aussi belles que J’or ; leur éclat enivre; on ne se lasse pas de les manier et de les accumuler; on les fait rouler les unes sur les autres, et chatoyer au soleil; on ¢blouit ceux deyant qui on répand son trésor, et on s éblouit soi-méme. Luxe heureux dont nous nous corrigeons trop certainement et trop vite, et que nous reprochons aux autres en regrettant de ne plus l’avoir *. »
rt. Feu M. Charles Bénard qui fut, comme je I'ai dit, son professeur A Bourbon, et dont je résume ici une trés intéressante letlre qu’il m’avait fait Vhonneur de m’écrire(voir aux Appendices), M. Bénard déclarait que si Taine « avait profité de ses lecons sur les différentes parties du cours de philosophie classique, il ne croyail pas avoir exercé sur son éléve, quant au fond, la moindre influence ». . ;
2. Article sur le Ménandre de Guillaume Guizot (Revue de UIn-
struction publique du 10 mai 1855).
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aoe ESSAI SUR TAINE :
De ce luxe-la, Taine ne s’est jamais corrigé ; et si on peut lui adresser un reproche, c’est d’étre resté trop fidéle & ces: premiéres idées générales, « les filles ainées de sonesprit, les plus chéres, si charmantes » qu'il n’a jamais pu se dérober & leur séduisant et. obsédant souvenir. Si son « gotit immodéré pour les classifications, les abstractions et les formules », son amour passionné de la démonstration et de la preuve, — cet amour qui lui faisait dire d’une sonale de Beethoven: « C’est beau comme un. syllogisme », — ne datent pas de cette premitre rencontreavec Spinoza, il n’est guére douteux que son phi-
losophe de prédilection ne l’ait encouragé a « sacrifier trop
souvent la réalité » aux formules, et iz faits aux abstractions.
Il semble qu il faille rapporter & la méme époque la premiere action sur son esprit des théories condillaciennes, action dont on retrouve la trace jusque dans la dernitre édition de l’Intelligence. Si, dans l’Ancien Régime, il a fini par se montrer assez sévére pour l’ingénieuse, tpereee et « dangereuse » doctrine du seul vrai philosenhe frangais du xvi’ siécle, il a commencé par le loucr beaucoup, — peut-étre par réaction contre Cousin et son école, — et par lui beaucoup emprunter. Sil a toujours attaché une trés grande importance a l'étude des sensations, si sa premitre ceuvre philosophique, sa these, a failli étre un nouveau Trauté des Sensations, on reconnait Ja l’influence de Condillac. — Enfin, il n’est pas jusqu’a cet éclectisme si impatiemment « subi », si spirituellement raillé auquel Taine ne soit plus redevable qu’on ne le croit d’ordinaire, et qwil ne le croyait apparemment lui-méme. Je sais qu'on trouve de tout dans l’éclectisme, et qu'il ne faut pas s’exagérer la portée de certaines coincidences. Néanmoins, par la prédominance singuliére qu'il a constamment accordée a la psychologie sur toutes les autres branches de la philosophie, par l’ambition, assurément bien
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HISTOIRE DE SA PENSEE ET DE SES LIVRES 23 injustifiée, qu’il avait eue dela constituer comme «science», par le souci constant qu'il a montré de rapprocher les unes des autres, et méme d’assimiler, au moins dans leurs méthodes, les « sciences morales » aux « sciences physiques », Cousin est souvent tout prés de Taine! ; et celui-ci, plus d’une fois, n’a fait que derneurer plus fidele que Cousin lui-méme aux premiers dieux de Victor Cousin.
C’est au milieu de ces préoccupations d’un ordre tout spéculatif que surgirent les événements de 1848. Taine, qui fut témoin de « l’écroulement d’hommes et d’idées qui se donnait alors en spectacle & Paris », en fut-il aussi
« troublé et excité » que son ami Prévost-Paradol?? Se
1. Il serait facile de multiplier les citations et les preuves, M. Brunetigre a exhumé (Evolution de la critique, p. 202, 203) une page curieuse de l’Introduction a Vhistoire de la philosophie, ou la théorie de Vinfluence souyeraine du climat et du milieu physique est déja trés nettement exposée. — Ailleurs, c’est en se fondant sur l’expérience, que Cousin, « dans la science de l’homme comme dans celle de la nature », prétend arriver 4 des « classifications exactes ». Et, dans les Fragments de philosophie contemporaine (préface de la 1*° édition), il songe a réa- Jiser « Valliance tant cherchée des sciences mélaphysiques et physiques non par le sacrifice systématique des unes aux autres, mais par l’unité de leur méthode ». — On notera que des préoccupations du méme ordre ont toujours hanté la pensée du P. Gratry (voyez 4 ce sujet yn intéressant article de Frédéric Morin sur la Discussion de MM. Saisset et Gratry, dans la Revue deV Instruction publique du 20 décembre 1855). Toutes ces idées qui me paraissent en grande partie de provenance alle-
mande et hezelienne étaient alors dans l’air, et |’un des grands mérites ~
de Taine a été de les préciser, de les systématiser, de leur préter l’autorité de sa dialectique et de son style. 2. Voyez Je beau livre de M. Gréard sur Frévost-Paradol (Paris, Hfachetle, 1894, p. 16). M. Gréard y compléte un peu Jes indications que nous a fournies M. Sorel sur « la crise intellectuelle et morale » que Taine, vers celle méme époque, venait de traverser: « Prévost- Paradol, nous dit-il, achevait 4 peine sa seconde rhétorique, quand il avait abordé avec Taine Jes plus hauts problémes de la métaphysique . Aprés des discussions prolongées avee Vinfatigable élan de la jeunesse durant de longues promenades et poursuivies parfois jusqu’au milieu de la nuit, « ils avaient d’un méme mouvement jeté toutes leurs idées, toutes leurs croyances dans l’abime du scepticisme », Pour Taine, ce n’était que le scepticisme cartésien, le doute par provision ; et dés son entrée A l’Ecole, il avait travaillé froidement, géométriquement, 4 renouer I’enchainement de sa penséey,4 se refaire des principes ».
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crut-il appelé comme lui a chercher un reméde au périsocial ? Il semble bien que le mot de Pascal : « Travaillons donc a bien penser » fut la seule legon qu il tirat du spectacle des faits, la seule réponse qu'il opposat aux ralsonnements pressants de son ambitieux ami. Sa foi toute juvénile dans « les inébranlables données ‘de la métaphysique » était encore trop ardente, il se sentait trop peu fait pour l’action, pour quil en fut autrement. Mais il apprit des lors 2 se défier de la foule, de ses instincts obscurs, de ses violences toujours prétes; sous l'homme civilisé, il vit Vhomme de la nature: il en fut moins enchanté gue Jean-Jacques‘; et, de cette premitre rencontre avec la « réalité humaine », il emporta surtout l’ardent désir et limpérieux besoin de « rentrer définitivement au couvent », de vivre de la pure vie de l’esprit, « & mille lieues au-dessus de' la pratique et de la vie active », dans une cité tout idéale, ot les cceurs et les volontés fussent toujours étroitement soumis aux rigides arréts de lVintelligence.
Cette cité tout idéale, ce fut I'Ecole normale qui lui en,
offrit le premier modéle. Comme beaucoup de jeunes gens épris des choses de intelligence, et qu'une saine éducation familiale et un. caractére paisible ont mal préparés aux hasards dela carriére d’homme de lettres, Taine voyait dans le professorat le meilleur moyen de concilier avec sa passion pour l'étude ses gouits de vie réguliére et son sin-
1. Sainte-Beuv> remarque bien profondément quelque part, 4 propos de Montesquieu (Causeries du Lund, t. VII, p. 54) que !’auteur de VEsprit des Lois « aurait eu besoin d’une réyolution (ne {it-ce que dune Vronde comme en vit Pascal) pour lui rafraichir Vidde de la réalité humaine, cette idee qui se recouvre si aisément durant les temps calmes et civilisés. », Cette salutaire « expérience », qui a manqué 4 Montesquicu, n’a pas manqué 4 Taine ; et c’est 1a, M. Sorel !’a finement note, qu'il faut chercher Vorigine de ses conceptions sociales. Ajoutons, pour ¢lre complet, que cette premiére expérience deyait élre suivie d’une seconde, plus douloureuse encore, celle de la Commune, dont on ne sau-) rait, je crois, s’exagérer V’influence sur la pensée de Taine.
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cére désir d’étre utile. Entré en 1848 & I’Ecole, le premier d’une promotion fameuse, aimé et bientot respecté de tous ses camarades et méme de ses-maitres, dans ce nouyeau milieu dont les idées et les aspirations répondaient
si bien aux siennes, il s’épanouit, se développa en tous
sens; sa pensée se murit, se fixa, prit confiance en elleméme et dans sa force. Et ceux de ses condisciples qui lui oat survécu le revoient encore tel quil était alors, le Taine de leurs jeunes années, « dont le pur et calme visage, écrit l’un d’eux, le regard doux et un peu voilé, la + iéte légerement penchée, l’attitude ordinaire, celle du disciple qui écoute etqui médite, sont encore aussi présents 4 mon esprit que si je venais de le quitter hier! ». Ce qu’était, a cetle époque, ce milieu de l’Ecole normale, tant d'autres, depuis Sainte-Beuve, l’ont dit et si bien dit, qu’on n’y saurait rien ajouter. Lorsqu’il quitta
l’Ecole, en 1838, “Michelet disait d’elle: « J’aimais ce
grand et noble auditoire, unique au monde pour l’intelli-
gence rapide, qui comprenait toujours au premier mot, |
méme d’ayance, out la parole semblait si peu nécessaire, ou ma pensée, indiquée seulement, me revenait plus vive dans |’éclair du regard ?. » Peu de promotions, sans doute, auraient mieux mérilé pareil témoignage que celles ou, avec les noms de Taine et d’About (je ne parle ici que des morts), se pressaient ceux de Challemel-Lacour et de J.-J. Weiss, d’Eugtne Yung et de Paul Albert, de Prévost- Paradol, de Sarcey et de J'ustel de Coulanges*. L’Kcole
x. J’emprunte ce joli et vivant portrait 4 une lettre qu’a bien youlu m’écrire M. C. Charaux.
2. Cilé par F. Bouquet, Notice sur Chéruel (Annuaire de Vassociation des anciens éléves de U’ Ecole normale, 1892, p. 6). .
3. Voici en quels termes, dans un article des Débats (2 mai 1866) sur un ouvrage posthume de Gérusez, les Mélanges et Pensées, Prévost- Paradol parle de I’Ecole normale de son temps: « .., Au milieu de cette jeunesse curieuse et hardie qui ne voyait partout que des problémes a
résoudre et qui se flatlait bien d’en venir 4 bout, qui ent fait volontiens dater de son entrée dans le monde toute science et toute philosophic,
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