‹ Essai sur Taine, son œuvre et son influenceChapitre 14 sur 86 · ESSAI SUR TAINS · texte numérisé non relu

ESSAI SUR TAINS

normale fut pour Taine ce quelle a été pour bien d’au-

tres, « la chére patrie de l’intelligence » et de Vamitié. Mais, comme pour bien d’autres aussi, les avantages quil en retira n’allérent pas sans quelques inconvénients : il y

-contracta, et pour bien longtemps (je laisse ici la parole a

Sainte-Beuve), « un peu de violence ou de superbe intcl-lectuelle, trop de confiance aux livres, a ce qui est écrit, trop d’assurance en la plume et en ce qui en sort ». Les. « séminaires », méme « intellectuels », — le mot est encore de Sainte-Beuve, — n’apprennent pas la vie; on s'y persuade trop aisément que ce sont les idées abstraites qui menent le monde ct les hommes. Et Taine tout le premier a fini par le reconnaitre: « Il faut aller a I'Ecole, aimait-il 4 dire, mais il n’y faut pas rester '. »

Dés les premiers mois de son séjour rue d’Ulm, sa vocation était déclarée, et son plan d’études nettement. -tracé. « Je veux étre philosophe », écrivait-il 4 Paradol; et, pour mériter ce nom, il « voulait une instruction compléte » : études philosophiques, historiques, littéraires, théologiques ? méme, son ambition était de devenir

et qui cependant était plus ou moins pénétrée de philosophie allemande... »

1. Cité par G. Monod, Notice sur Taine (Annuaire de Vassociation des anciens éleves de V Ecole normale, 1894, p. ho).

2. J’ai eu entre les mains une liasse de notes sur le Christianisme qui ont été prises 4 Ecole normale, et dont la simple vue est déja fort instructive. Ce sont, pour une bonne part, des analyses et des extraits

de Evangile et des Péres de l’Eglise, le tout accompagné de réflexions —

personnelles et de commentaires, Si ces notes témoignent ¢d et la de

quelque inexpérience, d’un manque d’initiation préalable, dun peu de —

précipitation et d’impatience a conclure, et 4 conclure dans Je sens d’un

certain dogmatisme philosophique, elles manifestent, par contre, d’excel- ;

lentes habitudes d’esprit, le gout de l’étude directe et personnelle des. questions, le besoin de recourir aux textes originaux, bref, le sens et le souci des méthodes historiques et critiques. Mais surtout elles nous font toucher du doigt extraordinaire puissance de travail que Taine a déployée durant ses trois ans d’Ecole (il disait plus tard qu'il avait alors consacré une année environ A étude des origines chréltiennés), et elles.

mous montrent combien a cette époque sa pensée était préoccupée du probléme religienx.

« spécial en toutes choses » ; il se réservait, aprés sa sortie ind de I’Ecole, l’étude « des sciences sociales, de l’économie politique et des sciences physiques ». Nous sayons par ses ea biographes avec quelle ardeur méthodique il réalisace =~ vaste programme: ses camarades comme ses maitres, ‘aes chacun devait l’aider & le remplir. Quel que fat d’ailleurs : le mérite personnel d’hommes comme Jules Simon, Sais- ae set, Berger, Chéruel, Egger, Havet!, — je mets a part a Vacherot, & qui il dut assurément beaucoup, — on ne : voit pas quils aieut exercé la moindre influence sur la direction générale de sa pensée, et qu'il leur ait di autre chose que des vues et des connaissances de détail. Tout au plus, en le mettant en garde contre les tendances sim— plistes et a prioristes de son esprit, — ses registres dalois. témoignent de ces irrésistibles tendances, — IJ'ont-ils quelque peu incliné A une étude plus scrupuleuse: des

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é faits, 2 une observation plus attentive du réel. Mais si les ‘ maitres ont commencé cette réforme, ce sont les camara~,,

des qui l’ont acheyvée. « Un souffle puissant, écrit M. Gréard, ) agitait 4 celte Gpoque et pénétrait V'Ecole... L’observation

des faits en philosophie, en morale, en histoire, en littérature » était devenue la passion dominante. « On dévorait les articles de Sainte-Beuve. Balzac excitait l’enthousiasme... On suivait avec la méme curiosité réfléchie les

1. Peut-ttre ne serait-il pas impossible de préciser ce que Taine a di |. fe 4 quelques-uns de ses maitres a l’Ecole normale. C’est M. Jacquinoet, on ame le sait, qui lui a révélé Stendhal. Ne seraient-ce pas Berger et Chéruel, ay tous deux élaves, et éléves enthousiastes de Michelet, qui lui auraient appris 4 admirer et 4 aimer le grand historien? Enfin, je soupgonne Se ae VEssai sur Tite-Live d’étre redevable en plus d’un point a l’enseigne- , ment de Berger . les lecons de ce dernier sur l’écrivain Jatin, en particulier sur les harangues dont il a parsemé son ceuyre, élaient, parait-il, ; tout a fait remarquables. Trés au courant, sur toutes les questions de , \ litlérature et d’histoire romaines, des derniers résultats de |’érudition . allemande, peut-étre ce professeur, qu’on s’accorde 4 nous représenter 4 commie si sa ant et si modeste, n’est-il pas sans avoir comme collaboré & Yeeuvre ct 4 Ja gloire de Taine et de Fustel de Coulanges. (Voyez sur Berger dans l Annuaire des anciens éléves de V Ecole normale, en 1870, ri la notice de Vacherot).

découvertes de la chimie et de I’histcire naturelle, les progrés de la physiologie... On lisait un physiologiste allemand fort en vogue, le professeur Burdach. Prévost-Paradol, rtré fort avant dans ce mouvement d’idées, se

dérobait aux explications de Boissonade pour suivre les

démonstrations de Magendie. » Chose curieuse! il semble que ce soit Paradol qui ait entrainé Taine, qui lui ait appris que « la grande loi de lunité du monde, philosophiquement démontrée par Spinoza, était confirmée par les résultats de l’observation scientifique contemporaine ‘», et qui ait contribué a faire de lui, le métaphysicien endurci, un adepte et un fervent de la science positive. « Je t’ai donné Spinoza, disait Taine ; tu m’as donné Burdach et Geoffroy Saint-Hilaire. Je tai initié & la métaphysique ; tu m’as appris la physique et la physiologie. Freres en philosophie, en politique, en littérature, nos deux esprits sont nés ensemble et Pun pour l'autre, et si je te perdais, il me semble que je perdrais tout mon passé?. » Crest vers le méme temps que, de lui-méme ou par Vintermédiaire de M. Bénard*, de Vacherot ou de J.-J. Weiss, il découvre Hegel et fait probablement plus ample connaissance avec Goethe, « le pére de la grande culture contemporaine » * ; il se met a l’allemand pour lire dans le texte les ceuvres du philosophe et du povte ; et,

1, Cette idée, si contestable 4 mon gré, et qui a au moins le trés grand tort d’étre une idée de « philosophe » peut-étre insuffisamment informé ~ des choses de la science, et non pas une idée de vrai « savant », Taine et Paradol ne devaient malheureusement pas en étre les derniers adeptes. Je la retrouve dans un livre tout récent, et d’ailleurs assez médiocre, /a. Doctrine de Spinoza exposée et commentée c& la lumicre des faits scientifiques, pac Kmile Ferriére (2 vol., Paris, Alean, 1899).

2. M, Gréard, 4 qui j’emprunte toutes ces cilations (voyez son #7 évust- Paradol, p. 14-19), nous dit que « Paradol avait copié ces lignes sur une carte qu'il a longtemps portée avec lui parmi ses notes inlimes »).

3. Pendant son séjour a l’Ecole normale, M. Bénard lui prétait des ouvrages de Hegel.

4. L’intluence de Goethe sur Taine a été trés finement mise en lumiére ~ par M. Barzellotti, op. cit., p. 35-43, .

sous cette double influence longtemps et fortement subie, viennent peu a peu s’atténuer les contrastes de son esprit, s‘ordonner et se fondre les éléments divers, parfois contradictoires, qu'il a empruntés aux autres systtmes. Déja, sans doute, s’esquisse et se précise dans sa pensée l’idée de la « science » telle qu’il va la concevoir et l’exprimer bientot, et tous ses contemporains avec ou d’aprés lui. Aces influences, toutes philosophiques et scientifiques, il en faut joindre d'autres, surtout littéraires : « A la vérité, dit trés justement M. Faguet, V’Ecole normale n’avait jamais été romantique; en général, elle ne Pétait pas plus en 1850 qu’elle ne l’avait été en 1830; mais certains écrivains, 4 demi romantiques seulement, semblent avoir eu sur elle beaucoup d’influence a cette date. Je veux parler de Balzac, de Stendhal, de George Sand, des deux premiers surtout. » Et M. Faguet, dans une page que j aimerais a reproduire, montre trés bien en quoi la généralité, la simplicité, la vigoureuse largeur des types créés par Balzac, et la fine, exacte et minutieuse psychologie de Beyle ne pouvaient manquer de ravir d’aise le demi-classicisme des normaliens de 1850!. On sait de reste qu’a cet égard Taine fut et demeura le plus normalien des normaliens. Et il le fut encore en professant toujours une trés vive admiration pour Sainte-Beuve?, qui, revenant alors

1, Emile Faguet, les Normaliens dans le thdtre et le roman (Livre du centenaire de Ecole normale, p. 603-604).

2. Les mémorables articles de Taine sur Balzac ont d’abord paru dans Jes Débats en février et mars 1858 ; en les recueillant dans les Nouveauw Essais de critique et d’histoire, il les a remaniés et retouchés comme, du reste, la plupart de ses autres articles ; personne n’a fait avec plus de conscience et de scrupules son rude meétier d’écrivain. — fla souvent parlé incidemment de Stendhal et de Sainte-Beuve ; sur ce dernier, on trouvera dans les Derniers Wssais toute une étude, et, dans la L’¢face de la premiére édition des Hssais de critique, une admirable page qui n’a pas été conservée dans les éditions uitérieures, et qui aurait bien mérité de l’étre. On sait que Taine s‘était chargé da Sainte-Beuve de la collection des Grands écrivains franguis : M. Gréard a pris sa succession. Voir dans le Zemps du 30 mars 189% un fort bel article de M. A.

de Liége (septembre 1849), commengait dans te Constitutionnel ses Causeries du Lundi, et, maintenant allégé de bien des illusions, guéri de bien des blessures, s’apprétait a devenir « le Sainte-Beuve psychologue, physiologiste, le grand botaniste moral de la fin ». En 1875, & un « stendhalien » qui luidemandait un article sur Beyle et Sainte- Beuve, Taine répondait, déclinant cet « honneur »: « Ce sont nos deux maitres en critique, et j’ai plusieurs fois apercu dans le lointain une étude compléte sur eux; ce serail en raccourci toute la psychologie moderne; l'un a fait les races, les groupes, les époques, la psychologie générale; l’autre, les individus, la psychologie biographique... Ils sont les deux fondateurs de la critique psychologique et de l’histoire naturelle de homme’. » C’est dire avec assez de précision ce qu'il leur a dé a tous deux.

Mais si toutes ces influences ont laissé leur trace, — et leur trace profonde, — sur la pensée comme sur le stylede Taine, elles ont le tort, a nos yeux, de lui étre trop communes avec d’autres esprits, ses contemporains. Si elles ne lui ont pas été imposées du dehors, — on ne subit jamais que les influences qu’on est comme prédestiné a subir, — du moins on voudrait en trouver d’autres qui lui fussent plus personnelles, qui nous fissent pénétrer davantage dans l’intimité de son esprit et de son cceur. Et ces influences existent. Rappelons-nous en quels termes émus, tout vibrants d’une admiration communicative, il

Sorel sur Taine et Sainte-Beuve. — Sur Stendhal, on trouvera un trés intéressant article de Taine dans la seconde édition des Essais de eritique (1866) . c’est la seule qui le contienne, avec la toute récente édition definitive des Deyniers sais; Varticle avait d’abord paru dans le second numéro de la Nouvelle Revue de Paris (1* mars 1864), — La Revue des cours et conférences a publié, en 1896, une série de lecons sur Taine, dues 4 M. Edouard Droz, l’auteur d’une thése distinguée sur le Scepticisme de Pascal; \V'une de ces legons est consacrée a J'aine et Stendhal.

1, Lettre 4 M Albert Collignon, rédacteur en chef de la Vie littéraire

(Vie littérwive du 28 octobre 1875).

Vitae we a NS iat a Cee she “Ss ahs 3 ' Y , 1 .

iA . 1 ee RE * ¥ | ae HISTOIRE DE SA PENSEE ET DE SES LIVRES 3% : ee

a parlé, a plusieurs reprises, de Musset, son poete préléré, de Marc-Auréle, son moraliste de prédilection: « Je lis Musset et Marc-Auréle, écrivait-il. Je trouve dans l’un tous les

ennuis, dans l’autre Je reméde universel... C’est mon ‘ catéchisme, c’est nous-mémés... » — « C’est moi-méme», +. ~

aurait-il pu dire; et le noble empereur a fait peu d’éléves qui fussent plus dignes de lui. Enfin, l’on n’a pas assez dit tout ce que Taine doit 4 Michelet, & Guizot, & Macau-. lay. Il aimait et admirait Michelet, au point de s’en faire ; blamer par Sainte-Beuve, et il lui fut presque aussi redevable que Renan‘; le premier, il lui a rendu justice, en yn le placant au rang de nos grands écrivains et de nos grands poetes, et en définissant son histoire « l’épopée lyrique de

la France? ». D’autre part, les vastes généralisations his- ; toriques de Guizotvet ses « classifications progressives »,

«la précision, la male énergie », et.parfois « léloquence - r admirable, entrainante et contenue » de son style, « la ,

t. M. Faguet, dans son étude sur Ernest Renan (Politiques et moralistes du X1X* siécle, 3° série), a trés finement analysé la profonde influence qu’a exercée Michelet sur l’auteur de la Vie de Jésus. Le i La Fontaine, sous sa forme primitive, /’Hssai sur Tite-Live reflétent avec une grande fidélité cette méme influence. Et l’on croirait entendre f Michelet quand on lit dans la Pyéface de l Ancien Régime cet aveu significalif : « Avec de telles ressources, on devient presque le contemporain des hommes dont on fait histoire, et plus d’une fois, aux Archives, en suivant sur le papier jauni leurs vieilles écritures, j’/tais tenté de

leur parler tout haut. »

2. Nous pardonnera-t-on de faire un peu de « critique de texte »? L’épithéte : Jyrigue, qui exprime d’ailleurs si bien Ja nature du génie de Michelet, a été ajoutée aprés coup; et si l’on se reporte au texte primitif de article (Revue de (Instruction publique du 22 février 1855), on voit que Taine avait d’abord écrit: « l'épopée de la France ». — Les citations qui suivent concernant Guizot sont empruntées pour la plupart 4 un article déja cité sur le Washington de Cornélis de Witt, et ou J’on trouve une trés belle page sur Guizot, qui serait 4 rapprocher du célébre article des Essais de erctique et d’histoire. — Pour les ressemblances entre Macaulay et Taine, voir surtout Littér. angl., V. p. 172, 174, 175, 189. Quand Taine s’occupa plus tard de l'éducation littéraire de ses “eveux ou de ses enfants, il leur donnait a analyser tantot quelque [ vovinciale de Pascal, tantot un sermon de Bourdaloue, tantot un discours de Macaulay.

grandeur de ses vues, son élévation morale, l’autorité et

-Vascendant de sa science et de sa conviction », son gout trés vif pour les choses d’ Angleterre, tout, dans ce « Bossuet protestant », devait plaire Sihimase au futur auteur de l’Histoire de la littérature anglaise. On caractériserait assez -bien son ceuvre et son génie d’historien philosophe en disant qu'il a essayé d’unir et de fondre en lui les dons si divers de Guizot et de Michelet. Et c’est peut-étre parce qu'il avait trouvé dans Macaulay comme la premiére ébauche de son propre idéal, qu'il a su si bien comprendre le grand écrivain anglais, et que, dans les pages si pénétrantes et si sympathiques qu‘il a écrites sur lui, on serait parfois tenté de chercher son propre portrait.

Si j’écrivais ici la biographie en quelque sorte tout extérieure de Taine, j’aurais a insister sur son échec al’agréga— tion et sur les premiers déboires de sa vie universitaire. Mais ces événements ne nous intéressent qu’autant qu ‘ils ont eu un retentissement dans sa vie intellectuelle et morale. Or, 4 ce point de vue, il ne faut pas. plus s’en exagérer qu’en diminuer de parti pris l’importance. Il est. vrai, Taine ne s’est jamais posé en martyr. Quand il crut | devoir quitter l'Université, il le fit sans fracas, avec une simplicité tranquille et ferme, digne de tout éloge; et, d’autre part, « il était incapable de céder consciemment a des ressentiments personnels ». Mais les échecs immé- rités et les tracasseries mesquines n’étaient pas faits non plus pour le réconcilier avec « le spiritualisme officiel », et pour le détacher d’une philosophie 4 tout prendre plus conséquente et plus haute : Spinoza et Marc-Auréle valaient bien Victor Cousin, — je dis méme comme précepteurs de morale. « Si par bonheur tu peux t’affranchir, lui écrivait Paradol, viens tenfermer ici & Babylone et sape dés demain leur Jérusalem. » Le conseil fut entendu: et ce furent les Philosophes classiques. — Mais, en attendant le jour de la revanche, Taine était allé professer la philoso-

phie 4 Nevers. Et 18, loin de tous les siens, loin de ses amis, « loin de la liberté et de la science », « gaté par Ecole », condamné 4 Ja solitude intellectuelle, en butte a mille petits ou gros ennuis, il congut pour la vie de province et pour lexistence du fonctionnaire ce mépris un peu facile, « aristocratique », —l'aveu est de lui, — et hautain qui,

renforcé par dix autres années de vie parisienne, devait.

plus tard s’étaler presque naivement dans ses Carnets de voyage. Ajoutez a tout cela le contre-coup nécessaire des

événements politiques : le coup d?Etat de 1851, l’établisse-

ment brutal du second Empire, « l’oppression pesant sur tout caracteére indépendant, sur tout ‘esprit libre », -« l’Eglise catholique alliée a un gouvernement répressif, et son clergé apparaissant non seulement comme I’organe efficace, mais encore comme le promoteur central de toute répression » : a la vivacité méme de ces paroles, empruntées pourtant aux beaux et impartiaux articles sur I’Eglise, on peut mesurer la profondeur et la durée de l'impresston produite; on entrevoit la raison de certains dédains et de certaines représailles; on~s’explique les longs partis pris du penseur froissé par la vie, exilé de Vaction, a l’égard des nécessités religieuses ou sociales; et l’on comprend toute la portée et tout le sens de son mot a Paradol : « Taisons—nous, obéissons, vivons dans la science! ».

Cette « science » ou il voulait vivre, elle venait justement de lui apparaitre dans toute sa radieuse et austere beauté. « J’ai lu Hegel, nous a-t-il avoué, tous les jours, pendant une année entiére, en province; il est probable que je ne retrouverai jamais des sensations égales a celles quil m’a données. De tous les philosophes, il ‘n’en est aucun qui soit monté a des hauteurs pareilles, ou dont le génie approche de cette prodigicuse immensité. C'est Spinoza multiplié par Aristote, et assis sur cette pyramide

r. Leltre du 11 décembre 1851,

oh | ESSAI SUR TAINE

de sciences que l’expérience moderne construit depuis trois cents ans'. » Et ailleurs, dans une lettre intime : « J’essaie de me consoler du présent en lisant les Allemands, Ils sont par rapport 4 nous ce qu’était l’Angleterre par rapport a la France au temps de Voltaire. J’y trouve ‘des idées 4 défrayer tout un siécle... » Et il aura beau, un

. peu plus tard, se ressaisir, multiplier les néserves, songer,

en lisant Hegel, & Condillac ect & Voltaire, et déclarer enfin la Philosophie de !Histouwe « une belle chose, quoique hypothétique et pas assez précise »; entrainé, et séduit, etrepris, si je puis dire, par l’un des génies de sa race, il va lui confier, sinon pour toujours, au moins pour bien

longtemps, la direction générale de sa pensée; il se propo- , sera de préciser et de clarifier, de « reforger » les idées

allemandes, de les « exposer en style frangais », et cest a une tache de ce genre qu'il va convier tous les penseurs. — Est-il vrai, comme il l’a prétendu, qu’a ce systeme (celui de Hegel) venait aboutir tout Je mouvement de la pensée publique? En tout cas, c'est bien a ce systtme que

venait aboutir tout le mouvement de sa propre pensée: les.

idées de Spinoza et celles de Goethe, celles de Condillac et

celles de Marc-Auréle, celles de Vacherot et celles de Sainte- —

Beuve, Balzac et Stendhal, Michelet et Guizot, Musset et Macaulay, Burdach et Geoflroy Saint-Hilaire, — en attendant Auguste Comte, Stuart Mill et Carlyle, — quels contrastes d’idées et de sentiments, de lectures et d’études, et de ~ styles enfin n’aurait pu concilier et unir cette audacieuse et ‘subtile philosophie qui, confondant la métaphysique et la science, le réel et le rationnel, lidée et le fait, V’absolu et le relatif, identifiant les contradictoires, renouvelait dans

les esprits leur idée dela nature et de 'homme? « Si on -

x. Philosophes classiques, 1"° édition, p. 126-127. — II avait tout d’abord songé & consacrer sa thése frangaise & « une exposition de Ja etree Hegel ». (Lettre du 30 octobre 1851, citée par G. Monod, op. cit., p. 81). ;

> = x S Xx =) , Vapplique 4 Ja nature, on arrive A considérer le monde

comme une échelle de formes et comme une suite d’états... composant par leur ensemble un tout indivisible... qui ressemble par son harmonie et sa magnificence & quelque Dieu tout-puissant et immortel. Si on l’applique &

5 ries ar ’ Vhomme, on arrive 4 considérer les sentiments et les pen-

sées comme des produits naturels et nécessaires, enchainés ,

entre eux comme les transformations d’un animal ou d’une

plante; ce qui conduit a concevoir les religions, les philosophies, les littératures, toutes les conceptions et toutes les émotions humaines comme les suiles obligées d'un état d’esprit qui les emporte en s’en allant, qui, s'ilrevient, lesraméne, et qui, si nous pouvons le reproduire, nous donne par contre-coup les moyens de les reproduire 4 volonté!. » Ces lignes sont de 1860; mais elles ne sont que le déve-

loppement et le commentaire de celles-ci, qui sont de

1. Histoire de la littér. angl., t. V, p. 273. 274. — Voyez encore sur Hegel un court, mais substantiel article de M. Herr dans la Grande Eneyclopédie, et surtout Vétude déja citée d’Edmond Scherer. Apres plus de trente années écoulées, je ne crois pas guil ait paru en frangais une exposilion plus compléte et, 4 tout prendre, plus claire de cette philosophie. 1] suffit presque de la lire pour se convaincre que Vidée et

Ja « religion de la Science », telles qu’elles ont régné chez nous de

1850 4 1880 environ, sont en grande partie d’origine allemande et hegelienne: A cet égard, Ja plupart de ceux qui se sont fait un nom dans Je domaine des idées, — lés Taine, les Renan, les Scherer tous les premiers, — sont beaucoup plus les tributaires intellectuels de Hegel que d@ Auguste Comte. — L’histoire si intéressante de l’influence heyelienne en France n’est pas faite encore [Il semble que chez nous cette influence se soit particuliérement exereée, — en dehors de lordre pro-

prement philosophique, — dans trois principaux domaines ; en exégése,

— en histoire, — et en esthétique ; et peut-étre pourrait-on dislinguer trois principaux moments dans I’histoire de son développement ; 1° vers 1830 (aprés les célébres cours de Cousin) ; — 2° vers 1850 (c’est l’epoque ou Taine, Renan, Scherer découyrent Hegel); — 3° vers 1860 (aprés Jes tentatives de vulgarisation de ces trois écrivains), Et comme s1 le débat cdeyait mettre aux prises quelques—uns des plus grands écrivains: du siécle, il faut noter que, dés 1333, Lamennais pressentait et dénongait par avance le parti que « les ennemis de la religion » allaient tirer de ces idées d’oulre-Rhin (Voir une lettre presque prophétique de Lamennais A Montalembert, 31 aodt 1833, dans la Revue de Paris du 1° nog.

oh

1851 : « La psychologie vraie et libre est une science magnifique sur qui se fonde Ja philosophie de V’histoire, qui vivilie la physiologie et fonde la métaphysique ». — Sous l’influence de Hegel, Taine a trouvé sa vole; il est désormais en possession de ses idées maitresses : la philosophie I’a conduit 4 la psychologie, et il va considérer Vimmense domaine et les innombrables dépendances de Vhistoire comme un vaste champ d’expériences psycholosiques. Quel que soit le sujet qu il traite, il ne sera nulle part dépaysé, puisque l’4me humaine est partout et tou- » jours son objet direct ou lointain, et que toute voie lui est bonne pour en constituer la science. Que cette science de Vhomme, comme celle de la nature, aboutisse a d’inébranlables certitudes, c'est ce qu’il ne met pas un instant en -doute, puisque, comme l'autre, elle est fondée sur l’universel déterminisme. Et en attendant qu'elle fournisse un jour a l’humanité « une morale, une politique, une religion nouvelle », elle pacifie l’esprit du penseur, elle en chasse le doute, elle lui donne un suflisant et noble emploi de la vie. Bien plus tard, dans une lettre que, de concert avec Renan, il publiait, un peu avant la guerre de 1870, pour patronner une souscription destinée & élever un monument a Hegel, il disait : « Hegel reste encore, malgré ce que son ceuvre eut de hasardeux et d’inachevé, le premier penseur du X1X® siécle. Sa conception de lunivers fut la plus large et la plus haute: elle a donné la paix et des motifs sufjisants de vertu d un. foule d’dmes, en développant leur sympathie pour tout ce qui est et tout ce qui peut étre’. » N’y a-t-il pas la comme un écho et un vivant souvenir des fortes « sensations » éprouvées, des grandes lumiéres entrevues, et des énergiques résolutions prises plus de vingt-cing ans auparavant?

En 1852, Taine a vingt-quatre ans. Il est & Ja yeille de

Débats du 25 janvier 1870.

revenir 2 Paris et de commencer sa earritre d’écrivain. L’esprit le plus ployable en tous sens, le plus sensible aux actions du dehors, doué d’une faculté d’absorption et d’assimilation incroyable, et en méme temps d’une constance et d’une fidélité & lui-méme singulitres, toutes les “influences! qui s’exercaient autour de lui, il les a non pas subies, mais acceptées, mais accueillies ; sans jamais laisser fléchir la rigidité de ses cadres, il se les est « converties en sanz et en nourrilure »; il en a enrichi la substance méme de sa pensée, il en a forgé le dur et brillant métal de son style. A lage ot tant d’autres commencent a penser, iui, ila trouvé et il va « suivre sa vocalion »; il a découvert « dans Je vaste champ du travail l’endroit ou il peut étre le plus utile » ; il est prét a y « creuser son sillon ou sa fosse » ; pour lui, « le reste est indillérent *», — Si, comme Renan, il avait, a ce moment-la, songé a écrire tout un livre pour y exprimer les « pensées de la vingt-cinquiéme arinée », l’ouvrage, sans doute, etit été dun autre ton; il y aurait eu moins de philologie et moins d’exégése ; mais on y eit trouvé autant didées, autant d’érudition précoce ; on y aurait vu aussi « dans son naturel, attcint d'une forte encéphalite, un jeune homme vivant uniquement dans sa téte et croyant frénétiquement A la vérité »; et, entre autres ressemblances, le livre aurait pu avoir le méme titre: [Avenir de la Science.

S’il fallait en croire un de ses camarades d’Kcole nor-

1. Sauf pourtant celle du criticisme kantien qui, peut-étre, ne donnait pas une suflisante satisfaction aux besoins dle certitude absolue qu’éprouvail cette puissante intelligence, l'une des moins disposées au sceptizisme que l’on connaisse (voir G. Barzeliotti, op. cit., p 33).

2. Philosuphes classiques, 1° édition, p. 337. Crest de Vacherot que Taine parlait en ces termes,

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