DA . ESSAI SUR TAINE
mirables critiques, disait J.-J. Weiss, quand. ils ne man-. quent pas de style et ne tombent pas dans le systeme ». - Mais par contre, nt en France’, malgré les exemples de “Stendhal, de Sainte-Beuve et Pe Montégut, ni en Be lacs malgré celui de Carlyle, on ne sétait bien
pehavise dé tout ce que l'histoire littéraire pourrait, dans cette
voie, découvrir de vérités ou d’idées nouvelles, de rapports féconds et inapercus : il y avait donc 1a une place a prendre, une tradition a raffermir et & renouer, presque une école A créer. Joignez a cela que la littérature frangaise, si sociale, si classique, et, comme telle, plus « humaine » encore que « nationale », se prétait moins, sans doute,
u’aucune autre & une « expérience » ,comme celle que Taine voulait tenter 2 ; que d’ailleurs, chez nous, il exis—
avec eux se sont faite de l’histoire littéraire de celle d’un autre hegelien, Francesco De Sanctis, dans sa Storia della letter atura italiana (2 vol., 1870), ouvrage qui, pour l’ingéniosité pénétrante de Ja méthode et l’ampleur des vues générales, vaut presque |’ Histoire de la littérature anch ah Voir sur De Sanctis un article de Marc-Monnier dans la Revwe des Deux-Mondes du 1° avril 1884, et dans les Seritti vari de M. P. Villari (Bologne, 1894), l’étude intitulée Francesco De Sanctis e la eritica in Italia, et parue d’abord dans la Nuova Antologia du x* février angL . Je vois pourtant signalé dans la Revue de l’ Instruction publique ak g mars 1854 un ouvrage frangais qu’on dit médiocre, mais dont le titre, a cette date, ne laisse pas d’étre assez significatif: Tableau histo-
wique des littératures anciennes et des liltératures modernes, consi-
dérées en elles-mémes et dans leurs rapports avec le climat, la religion, les mceur's et les institutions sociales, par Camille Turles (1 vol. in-12, Paris, 1854, chez M™* veuve Maire-Nyon). Si Taine, ce qui est probable en lisant co numéro de la Revue, a laquelle il devait bientot collaborer, a vu ce titre, Jimagine qu'il a da réver quelque peu li-dessus.
2. « Chose étrange, disait 'éja Emile Montégut en 1857, le peuple frangais est le seul qui n’ait pas d’instinct de race, » (Libres opinions morales et historiques, Du génie francais ; Sédition de 1858, p. 35). Voir du méme, dans la Revwe des Denx- Mandes du 15 septembre 1851 etdu 15 novembre 1856, les études intitulées: Du génie de la race anglo-saxonne et de ses destinées ; le Caractere anglais jugé par un Américain (Emerson). Ce dernier article a été recueilli dans les Lssais sur la littérature anglaise, qui contiennent aussi sur |’ Histoire de la littérature anglaise de Taine une étude admirable d’intelligence, de sympathio et de mesure. On ne dira, je crois, jamais assez toul ce que Taine (il en sonvenait volontiers lui-méme) a di 4 Emile Montégut.
tait déja une grande histoire systématique de notre littérature, celle de Nisard, et qu’il ett été peut-étre imprudent de la-refaire sitot. Au contraire, l’Angleterre elle-méme ne possédait pas l’équivalent, méme lointain, — les Anglais en convinrent de bonne grace!, — du livre qu il se proposait d’écrire sur elle. La littérature anglaise, sl originale, et, comme on I’a trés bien dit, si individualiste, si fortement empreinte du méme génie national, lui offrait, d’autre part, mille secours divers pour la démonstration de sa tliese. Enfin et surtout, il y avait, si je l’ose dire, accommodation parfaite et comme une sorte d’harmonie préétablie entre le génie anglais et celui de Taine. Dans aucune autre littérature, en effet, il n’aurait pu trouver des ceuvres et des écrivains dont V'intelligence lui fit plus accessible, dans l’intimité desquels il put mieux entrer comme de plain-pied. La, du moins, I’ « esprit classique » n’avait pas ou avait peu exercé de ravages, et lon pouvait médire de Pope sans se faire accuser de trop d’injustice enyers l’esprit anglais. A Shakspeare, 4 Milton, a Swift, 4 Byron, il pouvait payer sans complter le juste tribut d’admiration que, par un reste de romantisme persistant, il etit été tenté de refuser 4 Racine ou a Bossuet. Son gott grandissant de réalité positive, son amour de la force, de l’« énergie » allait trouver ou se prendre; en méme temps, son amour des somptueuses images, de la poésie pure allaient trouver a se satisfaire. Bien loin d’étre
- Mais qui donc nous donnera sur cet esprit encyclopédique, si ingénieux, si pénétrant, si fécond en idées, et en idées justes et élevées, l’étude détaillée, précise, définilive qui le mettrait 4 son vrai rang, et a4 laquelle il aurait tant de droits ?
1. Voir aux Appendices les extraits d’articles de la Revue d’Edimbourg et de M. W. F. Rae sur le livre de Taine. En francais, il existait un ouvrage fort estimable, mais assez incomplet, sur Je sujet qu’allait aborder Taine: c’était une Histoire critique de la littérature anglaise depuis. Bacon jusqu’aucommencement du XLX°* siecle ( Morale, roman, genre épistolaire), par L. Méziéres (Paris, Baudry, 1834, 3 vol. in-8°), Le livre méme avait eu en 1841 les honneurs d’une seconde édition.
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dépaysé, comme tant d’autres auraient pu Tétre, il va se rencontrer la avec des génies de sa race; son demi-germanisme est aussi le leur; pour les bien comprendre et pour les bien expliquer, il n’aura qu’a traduire fidélement, nai— vement, ses impressions de lecteur; son instinct lui servira de gout. De la tant d’ expressions trouvées de génie, tant de jugements detinitifs, et dont nul ne dépassera
‘Theureuse exactitude; de la, cette « enthousiaste violence
de paroles » et ce « chaud jaillissement d’images » qu’admirait Emile Montégut et qui lui ‘aisait dire de |’Histowre de la lilléralure anglaise, qu'elle était « le résultat d'une lune de miel littéraire ». Et puis, quelle joie pour le critique d’initier. ses compatriotes a ces merveilles encore presque inconnues pour eux, de leur révéler ce génie distinct du lear et dans lequel il pénetre si bien lui-méme, et, tout en démontrant une these qui lui est chére, d’enrichir leur dine, leur esprit et leur gott!... — Si comme je le crois, pour écrire un chef-d’ceuvre, il faut une étroite. adaptation de l’auteur & son sujet, Taine a été bien inspiré pour sa gloire de se faire l’historien de la Littérature anglaise. ‘ Kt cependant, ce livre qui marque une date si impor-
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tante dans I’histoire’ littéraire et dans I’histoire des idées, °
du siécle qui vient de linir, si Taine avait été entiérement libre d’organiser comme il l’ettt voulu sa vie intellectuelle, il ne l’aurait probablement pas écrit. Il s’était promis de « suivre sa vocation », et sa vocation, il le croyait du moins, était d’étre uniquement philosophe, S’il avait consenti 2 suivre sa fortune d’écrivain et de critique littéraire, a prendre part aux concours académiques, a écrire des articies, & souhaiter le succes, c’était pour vivre d’abord; c’était aussi pour se préparer un pubiic, pour conquérir des lecteurs : «J’ai remercié, disait-il, Préyost de son obligeant article.
~ Critiques ou louanges, cela m’estégal. L’essentiel, c’est de:
faire jouer un peu ue lrompette... Mon seul but est de ga-
Lee DN IS t - -HISTOIRE DE SA PENSEE ET DE SES LIVRES 57
gner une autorité. Je voudrais, quand jécrirai ma psychologie, qu'une partie du public se dise: I] y aun animal a deux pieds muni d’une plume, ayant les idées d’une telle couleur et le style d'une 'telle fagon. Ce bipéde dira peutétre la-dessus des choses claires et nouvelles. Lisons!. » Mais le moment n’était pas venu encore d’écrire, ou tout
au moins de publier sa psychologie. Il fallait encore quel-
que temps se résigner a la littérature. Il eut Vidée d’un livre sur Shakspeare. Son éditeur lui demanda une His— toire de la littérature anglaise?. {1 semble avoir hésité longtemps a entreprendre une ceuvre d’aussi longue haleine. Enfin, il accepta quand il vit sans doute tout le parti que sa philosophie méme pourrait tirer d’un sujet pareil. Mais,
plus d’une fois, au cours de son travail, la lassitude le
prenait ; la philosophie pure se vengeait d’étre ainsi involontairement ajournée; exilé dans la critique littéraire, la spéculation abstraite lui semblait de loin si attirante et ‘si belle! « Que de temps j’ai mis & ce livre! écrivait-il
quand il fut achevé, Ai-je eu raison? J’y ai appris beau-.