XII ESSAI SUR TAINE
tres heureux si, en effet, mes livres avaient eu sur
Ta jeunesse l’influence .qu’on m/’attribue; nous ne travaillons que pour cela, mais comme les ouvriers des Gobelins, derriére notre toile, sans jamais savoir avec exactitude si les spectateurs, qui sont devant la toile et qui en parlent avec bruit, ont daigné comprendre ov méme regarder.
Je remercie donc beaucoup votre jeune ami, et je lui avoue que j'ai toujours aimé, sinon la métaphysique proprement dite, du moins la philosophie, c’est-a-dire les yues sur l’ensemble et sur le fond des choses. Mais le point de départ de mes études n’est pas une conception 4 priori, une hypothése sur la nature; c’est une remarque toute
expérimentale et tres simple, 4 savoir que tout abstrait — est un extrait, retiré et arraché d'un concret, cas ou individu, dans lequel il réside; d’ou il suit que, pour le bien~
voir, il faut l’observer dans ce cas ou individu, qui est son milieu naturel; ce qui conduit a pratiquer les mono-
graphies, a insister sur les exemples circonstanciés, & étu-. dier chaque généralité dans un ou plusieurs spécimens
bien choisis et aussi significatifs que possible. — La doc-
trine, si jen ai une, n’est venue qu’ensuite; la méthode ~
a précédé; c’est par elle que mes recherches se sont trou-
vées convergentes. M. V. Giraud a trés bien vu leur liaison et leur unité; en somme, depuis quarante ans, je n'ai fait que de la psychologie appliquée ou pure.
Je le remercie aussi de ne m’avoir pas rangé, comme
l’a fait M. Bourget, parmi les pessimistes. Etre pessimiste ou optimiste, cela ‘est permis aux poetes et aux artistes, non aux hommes qui ont l’esprit scientifique. — Pour —
la religion, ce qui me semble incompatible avec la science
moderne, ce n’est pas le christianisme, mais le catholicisme actuel et romain; au contraire, avec le protestantisme large et libéral la conciliation est possible. — Quant au déterminisme, M, Giraud a grandement raison de dire,
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5 PREFACE DE LA PREMIERS EDITION Fo oa XE
: qu’ & mes yeux, il n’exclut pas la responsabilité horslet: ‘ bien au contraire, il la fonde; sclon moi, les dificil ts) th apparer.tes de la question sont toutes verbales; on ne fait
pas attention au sens exact des mots nécessité, contrainte, initiative, obligation, etc. — Trés probablement, je n’aurai pas la force d’écrire le traité de la volonté auquel il fait allusion; je suis trop vieux et trop fatigué pour porter ce dernier fardeau; je le laisse 4 d'autres len jeunes:
Jai pris la liberté de noter au crayon sur le manuscrit;
“quelques reclifications ou indications peu inporian tess
Bien cordialement A vous.
H.. Taine.
Cette lettre fit naitre en moi une pensée bien natu- “relle: Ces pages ott le maitre qui avait passionné ma premiere jeunesse avait bien youlu voir un portrait peut—étre « flatté », mais reconnaissable de lui-méme, pourquoi ne Set ren altos pas le point de départ d’une étude plus compléte, plus approfondie, plus miirie surtout, d’une véritable monographie en un
mot? Et depuis cette époque, il ne s’est gueére passé, d’année ou la réflexion, la lecture n’enrichit de quelque
trait nouveau, de quelque nuance encore inapergue Vimage intérieure que je me formais du génie de:
Taine et de son ceuvre. Moins de deux ans aprés le
jour ou, dans le simple raccourci d’une lettre familiére,
‘il faisait tenir cette sorte de testament intellectuel qu’on
vient de ee il nous quittait, et la mort, si cruelle de-
ox ah ESSAI SUR. TAINE
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-surgir ee toutes parts les témoignages émus de la re- connaissante admiration qu’il avait conquise, les preuves
de plus en plus palpables du profond et large sillon
quil avait tracé dans l'histoire des idées de son temps.
Puis, quelques publications posthumes vinrent nous,
donner Villusion que le grand mort était encore des ndtres, qu’il n’avait pas encore dit son dernier mot sur toutes les questions qui nous agitent et nous obsédent. De tout cela, j’essayais de faire mon profit. De jour en jour, l'image que je portals en moi me sem-
blait devenir plus vivante, plus exacte et plus nette.
\Aujourd’hui, je sens bien que le relief n’en pourrait
plus guére que décroitre. Telle qu’elle est, je voudrais
essayer de la fixer sur la toile, du moins mal que je ‘vais pouvoir.
Je sais les objections qui m/’attendent. Eh quoi! dira-t-on, moins de dix ans aprés la mort de Taine,
tenter une étude d’ensemble sur cette ceuvre considé-—
rable, aux aspects multiples et variés, n’est-ce pas bien.
téméraire, et méme quelque peu chimérique? Est-ce
qu’une foule de faits importants, essentiels, de docu- -
ments révélateurs ne nous font pas, ne nous feront pas encore longtemps défaut, et comment, sans ces faits, sans ces documents, faire ceuvre sérieuse de critique et d’historien? Et surtout, ne sommes-nous pas trop
prés encore de l’auteur des Origines? Est-ce que le recul, la perspective ne nous manquent pas pour le |
‘juger avec clairvoyance, avec sérénité, avec équité?
Est-ce que son ceuvre a produit toute la série de ses
es hanes poner iuontess ms aurons-nous donc la
Sasece
Toutes ces objections sont trés fortes, trés spé-—
: cieuses ; ; je me les suis oven sdrteaten 4 moi-méme.
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nadie comment j’ai essayé d’y répondre, ce sera dire, en méme temps, comment j’ai concu ma tache.
Il est bien évident que cet « essai de monographie » ne saurait, en aucune facon, se présenter comme dé-
finitif, D’abord, il n’y a pas de monographie « défini-
tive ». Quand bien méme on entendrait par mono-
graphie une simple collection de faits ou d’anecdotes,. une longue suite d’analyses, un copieux inventaire bi-
bliographique, quel érudit pourrait se vanter d’avoir, sur un sujet donné, épuisé in xternum toutes les infor-
mations qu’il comporte? Les faits nouveaux, les textes
inédits, les documents uniques, les éditions rares sortent tous les jours des archives, des bibiotheques publiques ou privées, — et jusqu’au jugement dernier,
. comme chacun sait, l’on découvrira des lettres de Vol-
taire. Mais si une « monographie » vraiment digne de ce nom consiste essentiellement dans la mise en ceuvre personnelle de ces données toutes matérielles de Pérudition positive, dans une étude approfondie et dans une interprétation originale des ouvrages d’un grand écrivain, enfin dans un jugement molivé sur sa per- ‘sonne et sur son génie, sur son ceuvre et sur son in-
fluence, comment le mot: « définitif » peut-il venir a
la pensée et sous la plume de celui qui se rend loyale-
ment compte des conditions mémes de son entreprisc? Non seulement les données positives augmentent; non seulement les esprits different de justesse et d’envergure ; mais les idées changent, mais les points de pers- ‘pective se renouvellent. Telle portion d’une ceuvre -auprés de laquelle nos péres passaient inattentils ou ‘tailleurs, au choc d’un esprit plus pénélrant, d’un
ir.
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“XVI dy i : ESSAI SUR TAINE
événement inattendu ou, simplement, x préoceupa-
tions nouvelles, s’éclaire tout 4 coup d’une vive lu-. miére, se charge en quelque sorte d’un sens tout nou-
veau; telle autre, au contraire, rentre dans l’ombre—
pour n’en plus jamais sorlir. Chaque génération,
pourrait-on dire, concoit ses grands hommes a sa ma- miére: elle a besoin, pour se les représenter, d’une —
« monographie » 4 son usage, qui durera autant
qu’elle —et qu’on refera aprés elle. Nous ne parlons plus de Bossuet ni de Voltaire comme lon en parlait il y aun demi-siécle. Il fut un temps ou les études de Saint-Marc-Girardin sur Rousseau paraissaient sufli-— santes; et il-y a trente ans, le Pascal que vient de
nous donner M. Boutroux aurait quelque peu surpris
jes lecteurs de Renan -et de Scherer. us
i \ ‘ ae ) Et, sans doute, il y a la, comme en tout, une quéstion de mesure; assurément, il est des monographics »
qui peuvent 4 bon droit étre considérées comme a peu pres définitives: par exemple, tel livre récent sur Du. Bellay' qu’on ne reféra probablement jamais; tout au,
plus en récrira-t-on quelques chapitres. Mais la méme
conscience et le méme talent appliqués A Rabelais, a; Calvin ou 4 Montaigne auraient-ils abouti au méme, résultat? Les trés grands écrivains sont ceux qui ont. agité les plus hauts et les plus vastes problémes, pro- Slémes insolubles peut-ctre, mais problémes que l’humanité ne saurait se dispenser d’examiner bien | en face, sans abdiquer toute noblesse et sans se renoncer elle-méme, et problémes, enfin, qui communiquent de
- Joachim du Bellay, par Henri Chamard (Lille, Le Bigot fbb aeey
PREFACE DE LA PREMIERE EDITION xvir
leur éternité 4 ceux qui en ont été anxieusement préoc-
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cupés. Voila pourquoi les trés grands écrivains sont
toujours pour nous des contemporains, mélés A notre existence, vivant de notre vie, changeant avec nous, évoluant 4 mesure que nous évoluons nous-mémes.
Voila pourquoi, quels que soient la probité et l’art des
peintres qui se succédent, leur portrait est éternellement a l’étude; toujours, quelque part, un ou plusieurs | chevalets sont dressés pour fixer quelque trait nouveau de leur physionomie ‘changeante. Leur survivance est le signe et la mesure de leur grandeur. J’ai quelque raison de croire que Taine est du nombre de ceux dont on tracera bien des portraits.
Mais il faut bien que quelqu’un. commence. Et l’on a, d’ailleurs, commencé dés le lendemain de la mort de Taine. Pourtant, il manquait alors — et il manque
‘toujours — bien des éléments d'information qui ne
Mmanqueront assurément pas aux biographes de !’avenir. Ne parlons pas, si l’on veut, des témoignages contemporains et des travaux critiques, lesquels ont, du reste, bien leur importance, et dont nous possédons déja un assez grand nombre. Mais la publication des ceuvres posthumes de Taine n’en est encore qu’a ses débuts, et, 4 en juger par ce que nous en connaissons aujour-
d’hui, — quelques fragments de la Correspondance,
quelques pages échappées des fameux « carnets » ou il consignait réguliérement ses impressions sur les hommes et sur les choses, — elle sera pour le critique
et pour Vhistorien du plus vif, du plus précieux intérét.
Elle leur permettra, sur bien des points, de préciser, de confirmer ce que nous autres, nous ne faisons guere que pressentir ; elle leur fera découvrir dans son ceuvre:
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des intentions inapercues, des « dessous » insoupgonnés; et le portrait qwils pourront tracer gagnera en richesse de nuances, en complexité et en profondeur, bref, en vérité et en vie. Ils seront bien heureux ! Mais, tout de méme, les ceuvres sont 1a, et on ne saurait en aucun cas en négliger l’étude*. Cette étude, jai essayé de la faire aussi consciencieuse, aussi approfondie qu’il m’a été possible. Je ne me suis pas contenté de lire — ou de relire — dans une édition quel-
conque les livres de Taine. J’ai comparé entre elles les
éditions successives qu’il en a données, j’en ai examiné les variantes. Méme, lorsque l’ouvrage avait tout d’abord paru dans un journal ou dans une Revue, je me suis. reporté le plus souvent que j’ai pu au texte primitif, afin de saisir tout prés de la source le premier état de la pensée de Taine. En un mot, j’ai traité auteur des Origines comme on ne traite guére que les anciens, ou tout au plus les grands écrivains de notre xv’. siécle frangais. Je ne me vante pas d’avoir épuisé tout ce que ces recherches, 4 la fois trés minutieuses et trés intéressantes, peuvent fournir de renseignements utiles,’ pariois essentiels, sur les idées et sur le style d’un auteur de premier ordre. Je suis, au contraire, persuadé que je laisse beaucoup, je ne dis pas 4 glaner, mais & récolter aprés moi. Il me suffirait d’avoir mis en gout les chercheurs.
1. «... Par dela ces renseignements si minutieux et tellement circonstanciés qui nous montrent les dehors visibles de l’homme, nous avons, lorsqu’il s’agit d’un grand écrivain, des documents despéce unique qui nous introduisent jusque dans son fond le plus intime, qui nous révélent les limites et la portée de son intelligence, Jes préférences secrétes de son ame, les plus vives et les plus délicates impressions de sa
‘sensibilité, l’allure et les élans de son imagination, bref, tout le train ‘courant de sa pensée. Ces documents, ce sont ses livres. » (Taine, Sur
'T'étude de la littérature anglaise, Débats du 1g janvier 1887).