IAS) / ESSAI SUR TAINE
sation A ses déboires académiques !; il succédait & Viollet— le-Duc dans la chaire d’esthétique et ‘d'histoire de l’art. Cette nomination fut, nous dit-on, « une des grandes joies de sa vie ». Taine était né professeur : il aimait l’enseignement pour les commodités de tout genre qu il procure ceux qui veulent apprendre ; il l’aimait aussi pour l’ensei- gnement lui-méme, pour la joie de voir sa pensée féconder d’autres pensées, se prolonger et revivre en elles, se réchauffer et se rajeunir a leur foyer ; il l’aimait enfin pour les responsabilités, souvent si lourdes, quil implique et qu il entraine, et dont il allait prendre de jour en jour une conscience plus nette, plus scrupuleuse et plus inquiete. Le professorat est, de toutes les fonctions sociales, celle ful s'accommode le moins du dilettantisme esthétique ou méme scientifique. Taine avait une nalure morale trop fine et trop élevée pour tarder bien longtemps a s’en apercevoir.
Au premier abord cependant, il semble qu’il ait vu surtout dans ses occupations nouvelles l’occasion d’appliquer a un nouveau sujet d'études la méthode quil venait de. pratiquer avec tant de succes. Et, de fait, il devait étre bien tentant pour un esprit de sa trempe d’expliquer par la, « race », le « milieu » et le « moment » la production des, cuvres d'art. « Parmi les' euvres humaines, l’ceuvre d’art semble la plus fortuite » : combien il serait « utile », — ct intéressant et glorieux, — de « déméler les conditions précises et les lois fixes » qui en déterminent la délicate éclosion, d’en définir exaclement la nature et Vobjet, le caractére et le rdle, bref, de constituer une esthélique vraiment « moderne, historique et non dogmatique, nimposant pas de préceptes, mais constatant des lois »! Taine, il est vrai, dans cette ambiticuse tentative, avait eu un|
; On sait que Académie s‘était refusée A décerner le prix Bordin
4 V Histoire de la littérature anglaise. 2
HISTOIRE DE SA PENSEE ET’ DE*SES LIVRES vi ‘ - “3
devancier et un maitre!, —un maitre dont il devait fortement s'inspirer, — Hegel lui-méme, et l’on ne sait pas assez tout ce que la Philosophie de l'art a du au Cours d’esihétique que, quarante ans auparavant, professait a l’Université de Berlin le philosophe allemand. Mais dans cette euyre, la moins caduque peut-¢tre d’un penseur de génie,
il y avait bien des généralisations hatives, bien des vues
paradoxales, ou insuflisamment poussées, ou peu conformes a Ja réalité des faits, en un mot, bien des parties vieillies et que des recherches ultérieures 2 étaient venues démentir :
1. Disons : deux maitres, pour étre juste envers tout le monde ; et.le: second de ces maitres. — jen vais emprunter l’aveu 4 Taine, — n’est ni plus ni moins que Théodore Jouflroy. Voici, en effet, en quels termes Yauteur des Philosophes classiques parlait du Cours d’esthétique de: Jouffroy : « Pour tout dire, él est le seul livre sur le beau qu’on puisse lire aprés VEsthétique de Hegel. Nulle part M. Jouffroy n’a mieux montré son genre de talent... Nulle part il n’a touché de plus prés la vérifé. Pour |’y faire entrer, il suffirait presque de supprimer sa mauyaise métaphysique, de traduire ses formules, de les réduire par l’analyse. Il n’y aurait qu’une notation 4 changer. Cela fait, on fondrait aisément les idées de Hegel et les siennes, et om verrait qu’aux deux extrémités de Ja science, la description anatomique de nos sentiments et Ja construc- ‘tion métaphysique du monde s’accordent pour conclure que la beauté est un développement apparent ou réel (c'est Taine qui souligne), lequel, étant concu par nous, passe en nous. » (Les Philosophes francais au XIX? siécle, 1'* édition, p. 231). — Iln’est pas mauvais d’observer que ces lignes, qui pourraient servir de préface a la Philosophie de Vart
Yont ete écrites en 1836, et quwainsi, A cette date, Taine avait déja dans -Jesprit les grandes lignes de sa méthode et de sa doctrine esthélique. 3 2. Une page que Taine a cru devoir supprimer en recueillant en vo—
-Zlume, sous le titre de Philosophie deVart en Gréce, huit articles qu’il
Sayait d’abord publiés dans les Dédats en 1869, donnera bien, je crois, fune idée de la maniére dont il a utilisé les études des érudits, surtout
¢ allemands, ses devanciers. Ces articles ont pour titre la Civilisation et
Part en Gréce,.et portent pour sous-titre la hibliographie suivante :
« Geschichte der Griechischen Plastik, yon J. Overbeck. et Kiinstler Geschichte, von Brunn, — Griechische Geschichte, von Curtius. — Griechische Mythologie, von Preller, etc, — Becker’s Charicles. »
Voici cette page : elle forme le début du premier article (3 juin): « L’an- ‘tiquité classique et surtout Ja Grece antique sont depuis cent ans une sorte de bien propre et de patrimoine de V’érudition allemande ; outro, les recherches de détail et les éditions savantes, on voit parailre au dela du Khin, presque chaque année, des résumés, des vues d’ensemble, de grands manuels, quelque histoire compléte; le lecteur n’a qu’a jeter les
" yeux sur Ja savante traduction d’Ott, Miller, par M. Hillebrand, pour;
savoir combien |a-bas le travail est quotidien et incessant. Mais quand on