ESSAL SURTTAINE
il fallait élaguer, préciser, corriger, compléter : il fallait surtout repenser 4 la francaise cette immense « patée » germanique, la transposer et la traduire a lusage des « honnétes gens », « écrire en style exact » — et poétique — une esthétique qui, par sa richesse, son éloquence et sa profondeur, fut digne a la fois de Phidias et de Vinci, de
Rubens et de Rembrandt. On sait de reste si Taine y a.
‘réussi.
Crest que, avec cetle admirable sincérité qu'il portait en toutes choses, il s'est peint lui-méme au naturel dans cette ceuvre nouvelle, y mettant sans doute toute son expérience des livres, mais aussi toute son expérience de Ja vie et de l'art. Lui-méme, dans une page mémorable, a pris soin de nous décrire les dispositions foncitres de sa nature d’artiste, de démonter en quelque sorte sous nos yeux l’ « instrument, Ame ou esprit », qu il portait en lai. « En poésie comme en musique, en architecture ou en peinture, ce qui le touche par excellence, c'est le naturel, l’élan spontané des pulssances humaines, quelles qu’elles soient'et sous quelque forme qu’elles se manifes—
tient... L’instrument ainsi. construit a été promené dans-
histoire, surtout parmi les ceuvres: littéraires, longtemps aussi parmi les ceuvres d’art, a travers les estampes et les musées de France, de Belgique, de Hollande, d’Angleterre et d’Allemagne. Comparaison faite, il s’est trouvé sensible d’abord et au-dessus de tout & la force héroique ou effrénée... C’est cet instrument que jemporte aujourd’hui
vent en rendre compte au public, on s’apergoit que dans un journal on dans une revue frangaise ordinaire, la chose est presque impossible ; VYoeuvre est trop technique ou trop abstraite ; presque jamais pour nous elle n’est assez littéraire ; nous sommes obligés de la repenser pour la comprendre ; le moule de notre esprit est différent. Voila pourquoi, au lieu d’analyser les doctes et minutieuses histoires d’Overbeck et de Brunn, je vais tacher ici de présenter au lecteur les idées @’ensemble que ta lecture des principaux ouvrages allemands, jointe & Vétude per-
sonnelle des monuments et des textes, peut suggérer suv la civilisation,,
Part ct notamment sur la statuaire des ancions Grecs. »
en Italie (février 1864)... » Nous saisissons maintenant Vorigine des « impressions » et des jugements esthétiques, toujours si personnels et parfois si tranchants, dont Taine a parsemé la Philosophie de l'art, et qui font de ce livre le’ digne pendant de |’Histoire de la littérature anglaise. Nous Saisissons en méme temps le lien étroit qui le rattache a ceux de ses ouvrages que j’appellerais volontiers exotéri-. ques, les Notes sur la province, sur la Belgique et la Hollande, sur U Angleterre, le Voyage en Italie. En un certain sens, ces « Notes de voyage » sont comme les cartons ot le grand peintre auquel nous deyons de si beaux portraits de: Rubens et de Rembrandt a puisé les éléments de ses. grandes toiles, le « papier-journal » de ses « expériences » artistiques. ;
Mais dans ce long journal en plusieurs volumes, — « journal auquel il manque des pages, et, de plus,, tout personnel », — l'homme se révéle & nous par ses saillies’ d’observateur morose, par la vivacité un peu paienne de ses impressions de nature et d’art, par son besoin insatia— ble et tenace d’interroger, de comprendre ct de juger, surtout peut-étre par linaltérable candeur de sa confiance en autrui. Si l’on veut connaitre Taine tout entier, si l’on veut, vers ces années de la pleine maturité, se rendre un compte exact de sa nature d’esprit, du tour particulier de sa philosophie, de la qualité de son expérience, en un mot explorer jusque dans ses profondeurs la source d’ot. ont jailli tant d’ceuvres éclatantes et fortes, ce sont ces Notes sur Paris, sur la province et sur l'élranger, pages échappées des fameux « carnets », qu'il faut surtout lire et méditer. Or, & les lire ainsi rapprochées les unes des autres, — la chronologie méme y invite, — on ne peut s'empécher d’étre frappé de l’accent de tristesse qui s’en dégage. De quelque coté qu'il se tourne, vers le passé, vers le présent, quel que soit l’objet, homme, société, nature, sur Jequel se porte son regard, partout Taine n’apergoit que Jaideurs,
ri ESSAI SUR TAINE
larmes et miséres. Il en convient. volontiers d’ailleurs : « Peut-étre, écrit-il, y a-t-il un défaut dans toutes mes impressions: elles sont pessimistes. Il vaudrait mieux, comme Schiller et Goethe, voir le bien, comparer tacitement notre société 4 l'état sauvage. Cela fortifie et ennoblit. » Et certes, il s’y efforce : sa philosophie, et l’art et la science aidant, il revient a des pensées plus sereines : « Sil y a une minute saine et désirable dans la vie, c’est celle ou, quittant les tracasseries de sa fourmilitre, l’Ame pereoit, comme disent les vieux sages, harmonie des sphéres, c’est-a-dire la palpitation de l’univers éternel...
Cette contemplation scule est une délivrance. » Mais il
semble que cette stoique gageure soit maintenant pour lui
plus difficile & tenir qu’autrefois : « Que de ruines et quel
cimetiére que l'histoire !.... Quand [homme a parcouru la mouié de sa carriére, et que, rentrant en lui-méme, il compte ce qu'il a ¢étouffé de ses ambitions, ce qu il a arraché de ses espérances, et tous les morts qu’il porte enterrés dans son cceur, alors la magnificence et la dureté de la nature lui apparaissent ensemble...1 » Relisez toute la page, l'une des plus poignantes et des plus belles que jamais potte ait écrite, rapprochez-en telles autres de Graindorge, ce livre d’une amertume si Acre et si passion— née qua travers Carlyle il nous rappelle et Voltaire et Swilt, et qwil n’a pas su plaire au govt essentiellement modéré de Sainte-Beuve? : manifestement, celui qui s'est complu a ces « déclamations » et & ces. invectives n’a pas