L’influence de M. Taine (dans le Journal du 6 mars
2. M, de Vogiié dit de son cdté: « Taine, c'est Ja pensée de Spinoza ‘projetée A travers l imagination de Shakspeare » (Débats du 6 mars 1893); et cette formule est presque le développement de celle de M. Jules Lemaitre. — « La faculté maitresse de Taine, c’est la probité », dit M. Faguet (Politiques et moralistes du XIX° siécle, 3° série, p. 337). Cette derniére délinition me semble un peu bien vague,
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pages sur Shakspeare et sur Spencer, sur Rubens et sur Beethoven. Et pourtant, ce potte, cet -homme d’imagination, on ne peut pas dire de lui qwil eut l'imagination complete’, comme il l’a dit de Shakspeare. « Michelet, a-t-on dit fort justement, est bien autrement capable d’étre assailli par des sensations étrangéres & son systeéme intellectuel ®. » C’est que Taine, a la différence de beaucoup d'autres peetes, avait & peine besoin d’étre sollicité
1. Sur la nature de l’imagination de Taine, je risquerai, — au moins en note, — encore une hypothése. Ces questions de psychologie objeclive sont si délicates ; il faudrait, pour les bien traiter, tant d’informations précises et sures, et surtout, peut-étre, une plume si déli¢e, si experte dans lart d’exprimer les plus fines nuances, qu’on ne saurait trop, en les abordant, se mettre en garde contre ses propres tendances au dogmatisme. Dans une page de Intelligence 4 laquelle j’ai déja fait ~ un emprunt (3° édition, t. I, p. 78-79), Taine s’exprime ainsi: « Pour mon compte, je n’ai qu’a un degré ordinaire Ja mémoire des formes, a un degré un peu plus élevé celle des couleurs. Je sevois sans difficulté & plusieurs années de distance cing ou six fragments d objet, mais non son caractére précis et complet; je puis retrouver un peu mieux la blancheur d’un sentier de sable dans Ja forét de Fontainebleau, les cent petites taches ef raies noires dont les brindilles de bois le parsément, son déroulement tortueux, la rousseur vaguement rosée des bruyéres qui le bordent, lair misérable d’un bouleau rabougri qui s’attache au flanc d’un roc; mais je ne puis tracer intérieurement |’ondulation du chemin, ni les saillies de la roche; si j’apercois cn moi-méme Venflure d’un muscle végétal, ma demi-vision s’arréte ]4; au-dessus, au-dessous,
"a edté, tout est vague; méme dans les résurrections involontaires qui
sont les plus vives, je ne suis qu’a demi-lucide ; le fragment le plus visible et le plus coloré surgit en moi sans éblouissement ni explosion ; comparé 4 la sensation, c’est un chuchotement oi plusieurs paroles manquent & cété d’une voix articulée et vibrante. » Ne s’explique-t-on pas mieux maintenant la nature et l’espéce des images et des métaphores qui abondent dans Ja prose de Taine, la qualité de ses descriptions et de ses paysages? C’est un coloriste, non un dessinatewr ; au lieu de faire surgir sous nos yeux, comme Shakspeare, comme Michelet, ou comma Daudet, Vobjet complet, formes et couleurs, il le décrit, comme il le voit ou le revoit, par fragments successifs et diversement colorés ; ily manque Je contour, le relief, divers détails, parfois les plus importants, bref, la vision totale et soudaine ; 4 proprement parler, ce sont des taches lumineuses qu'il évoque et qu il reproduit. De Ja, pour le lecteur, une impression toujours trés vive, rarement trés nelte,
a. Lanson, Histoire de la littérature frangaise (3° édit., p. 1031). Je rappelle 4 ce propos que les cing ou six pages que M. Lanson a consacrées 4 Taine dans son trés beau livre sont fort remarquables, tout 4 fait dignes d’étre lues et méeditées.