‹ Essai sur Taine, son œuvre et son influenceChapitre 32 sur 86 · TOO: * ESSAL SUR TAINE · texte numérisé non relu

TOO: * ESSAL SUR TAINE

par les choses pour imaginer, comme pour penser. Ses ressources imaginatives, il Jes tirait presque toutes de son fond propre ; sans sen douter, il imposait sa forme aux choses qu'il s’agissait de figurer aux yeux ou d’expliquer ; il projetait & sa fagon son mot sur l’univers. Et ce moi, par une vertu singulitre, et presque unique’, était aussi eapable de pensée abstraite que de représentation concrete ; tout naturellement, spontanément, lidée sy épanouissait en image, et l’image, a son: tour, sy convertissait en idée2. De 1a cette euvre au double aspect, toute peuplée de chaudes métaphores et d’ardentes visions poétiques, toute foisonnante d’idées logiquement suivies et fortement déduites. De 1a, enfin, cette philosophie qui circule a travers cette ceuvre tout enti¢re, et qui fait de l’univers matériel la doublure et la traduction du monde moral. — Si Taine a embrassé avec tant d’ardeur et développé avec tant de persistance la conception maitresse de Spinoza et de Hegel, c'est qu'elle lui était, en méme temps qu’une explication de l’univers, une explication de sa propre nature, du « petit monde » qu'il portait en lui.

Essayons, avant de ne plus regarder que ses ceuvres *®

1. Voyez pourtant le « cas » assez analogue du poéte des Vaines tendyesses.

2. «Il était admirablement doué pour Jes mathématiques et avait au plus haut degré le don du calcul mental. I] pouvait faire de téte des multiplications et des divisions de plusieurs chiffres. Mais cette aptitude calculatrice était associée A un don remarquable d’imagination visuelle. Quand il faisait une opération mentale de ce genre, il voyait les chiffres et opérait comme il aurait fait sur Je tableau noir. » (G. Monod, op. cit., p. 156).

3. Entre tous les portraits — 4 Ja plume — qu'on a tracés de Taine (on n’a pas oublié celui des Déracinés), en voici un, qui mérite de ne pas étre oublié, étant signé d’un écrivain dont Taine goutait beaucoup le vigoureux talent, — « un taureau triste », comme il l’appelait familigrement : — « D’autres personnes arrivaient peu 4 peu (chez Flaubert) : M. Taine, le regard caché derriére ses lunettes, l’allure timide, apportait des documents historiques, des faits inconnus, toute une odeur et une saveur d’archives remuées, toute une vision de vie ancienne apercue de son ceil percant de philosophe. » (Guy de Maupassant, Préface des Lettres de Flaubert a George Sand, p. uxxix.)

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seules, de le revoir une derniére fois ce logicien obstiné, ce potte somptueux, tel qwil apparaissait & ceux qui Vapprochaient. Il existe un admirable portrait de Taine par Bonnat, qui, de son vivant, n’a figuré dans aucune exposition, que les photographes n'ont pas reproduit, et y qui, maintenant, dernier. souvenir du cher disparu, anime de sa présence silencieuse la demeure hospitalitre ou se sont jadis rencontrés tant de rares talents et des. « spécialités » si diverses. Sur un fond rouge sombre se détache en pleine lumiere une pale figure maigre, fati— guée, pensive ; la physionomie est grave, austtre méme, un peu triste : ce quelle refléte, 4 n’en pas douter, c'est avant tout une volonté patiente et réfléchie. La téte, attentive, semble faire effort, comme pour mieux entendre ou pour mieux voir. La barbe, assez courte, est presque blanche. Le front, vivement éclairé, trés haut, vaste, comme gonflé, exprime a meryeille la puissance de penser, le besoin inassouvi de savoir. Les yeux se dérobent der-' riere les lunettes; mais le regard, trés doux, un peu candide, est d’une vérité, d’une salve extraordinaires : il interroge et il pénetre tout ensemble; dés qu'il se pose sur un ie, il s’attache & lui et ne le quitte plus ; il se déplace avec lui, l’accompagne partout, semble vouloir le percer de part en part et lui dérober le secret de son étre intime. On en serait géné, si on ne le sentait au fond indulgent et modeste... La bouche s’entr’ouvre a demi. Il semble qu’une voix blanche, un peu monotone, va laisser tomber de petites phrases courtes, pressées, abondantes. — Ecoutons cette voix et tachons de recueillir ces paroles.

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