‹ Essai sur Taine, son œuvre et son influenceChapitre 35 sur 86 · Lettre inédite 4 Edouard de Suckau, du 28 octobre · texte numérisé non relu

Lettre inédite 4 Edouard de Suckau, du 28 octobre

2. Essais de critique et Whistoire, 1"° éd., p. xv. — M, Boutroux me fait justement observer qu’il est gadnacpainaia que « la lecture d’Aristote ait pu rendre Taine déterministe, Aristote étant le pére de la

philosophie du libre arbitre », En effet ; mais je suis asséz tenté de croire

que Taine ne connaissait pas beaucoup Aristote avant d’entrer 4 l’Kcole normale. Or, 4 cette époque, il était déja déterministe, et féru de Spinoza. Et quand il étudia Aristole, — peut-étre pour l’agrégation, — il

i vit surtout ce qu il oo y voir,

phique; une fois implanté dans son esprit, il n’en devait plus jamais sortir. Son amour de la logique, ses tendances systématiques, son gotit croissant de l’expérience et des sciences exactes, les mille suggestions concordantes de la pensée contemporaine, tout était fait pour ly maintenir. Aucun des arguments qu’on a cherché a faire valoir pour discréditer ou pour ruiner cette doctrine, pas méme ceux qui relévent de l’ordre moral, rien n’était capable de l’é- -branler. Tout prés de sa fin, il écrivait encore: « Le: déterminisme, a mes yeux, n’exclut pas la responsabilité: morale; bien au contraire, il Ja fonde; selon moi, les difficultés apparentes de la question sont toutes verbales ; on ne fait pas attention au sens exact des mots: nécessité, contrainte, initiative, obligation, etc. » Ni dans la nature, ni dans l’homme, il ne pouvait se résigner a yoir autre chose que des phénomeénes soumis a des lois fixes, s’engendrant les uns les autres en vertu de nécessités im— muables. Liberté, « contingence des lois de la nature », c’étaient la pour lui autant de mots vides de sens, contradictoires, tout autant de moyens, et de moyens arbitraires, de réintroduire dans le monde physique ou moral le « surnaturel », « le miracle »; et le « surnaturel », le « miracle » n’étant pas, suivant lui, « faits d’expérience », trouvaient en lui un adyersaire aussi irréductible que pouvaient l’étre et Spinoza et Renan'. eh

1. Ceci m'a été entiérement-confirmé par l’examen que j’ai fait des. papiers inédits de Taine. Parmi ces papiers, jai trouvé deux études intitulées De la liberté, et qui, toutes deux, remontent évidemmeént a l’Ecole normale. La premiére, datée du 26 avril 1851, a tout lair d’une disser— tation préparatoire 4 Vagrégation ; mais, en dépit de la grande modératiou du ton et de l’extréme circonspection de Ja doctrine, divers détails me feraient croire qu'elle n’a pas du étre remise A un professeur. L’autre au contraire est un essai tout personnel > ga et la, on y trouve comme un avant-gout du style des Philosophes classiques : « Comment, dit le bon — sens, homme n’est pas libre! O absurdité des philosophes !... De la charité, Messieurs, je vous prie! Je ne suis pas si déraisonnable... » Le jeune philosuphe ne craint plus d’y exprimer toute sa pensée. En voici la conclusion: « Concluons que cette ancienne croyance a la liberté

Quand esprit, — un esprit, avouons-le, -trés prévenu en faveur de certaines conceptions métaphysiques, ene découvre en lui et autour de lui que des faits ou des groupes de faits, il est trés tenté, pour les étudier, de les soumettre tous aux mémes procédés, de leur appliquer &

tous la méme méthode. Et cette méthode, quelle sera-telle, sinon celle qui, depuis trois siécles, a suffisamment

prouvé son efficacité, en renouvelant tout le vaste champ du savoir humain qui lui avait été confié? Ce sera la méthode des sciences positives. Or, cette méthode, & l’examiner de pres, comporte deux degrés et comme deux attitudes. Dans le premier cas, elle s'appelle l’analyse, et tantot elle s’'applique aux mots, les rapprochant, pour les expliquer et les « traduire », des faits qu ils désignent : tantét elle s’applique aux choses et, soit dans le monde

physique, soit dans le monde moral, elle a pour objet de multiplier les faits observables et de découvrir des faits inconnus. Dans le second cas, elle s'appelle, de son vrai nom, synthése; elle a pour fonction d’expliquer tous ces faits épars mis au jour et catalogués par la méthode d’ana-— lyse, et d’en découvrir les causes. Or, la cause d’un fait ne peut étre qu’un fait, puisque l’univers physique et moral n'est composé que de faits, puisque, en dehors ou audessus des faits, iln’y a rien. Ktant donc donné un groupe ,de faits qui semblent é¢tre unis étroitement entre eux, on en dégage par abstraction un fait général, auquel par hypothése on attribue la valeur de cause; et l’on vérifie, par voie de déduction, si l’hypothése e.. fondée, si, le fait ‘ humaine, fruit d’une observation incompléte, est démentie par la raison et par l’expérience et n’a aucun fondement certain. Elle doit étre rejetée au méme rang que la croyance aux miracles. On ne croit aux miracles en effet que par |’ignorance ou on est de Ja nature de Dieu et des causes de ses actions. A mesure que la science humaine et la vie humaine savancent, ces erreurs s’‘évanouissent, L’histoire de Vhomme se montre

comme une géométrie coneréle et divine, et tout s'enchaine et se lie par une nécessilé absolue et dans une inséparable unité. »

It4 ESSAI SUR TAINE

général venant a varier, tous les autres faits varient en méme temps. Si oui, l’hypothése est juste ; la cause est trouvée; le groupe de faits est expliqué; nous en possédons la formule, et nous en connaissons la loi'. .

Supposons maintenant un homme qui, par éducation ©

ou par gout, soit tourné vers l'étude du monde moral, donc vers la. psychologie. Kn vertu des principes qu on vient d’indiquer, il devra préter a la physiologie- une attention particulitre?: n’est-ce pas en étudiant, sous tous leurs aspects, les rapports, encore si mystérieux du phy-. sique et du moral, qu'il aura le plus de chances d’augmenter le nombre des faits encore inconnus, et de faire progresser la science? De 1a la thése de Taine sur les Sensations, et son futur traité de [' Intelligence. D’autre part, ou pourra-t-il trouver des groupes de faits moraux assez bien établis et en assez grand nombre pour en composer de Jarges et puissantes synthéses, sinon dans ce vaste répertoire de faits, dans cette sorte de psychologie vivante qui s'appelle l'histoire? « Une civilisation, un peuple, un siecle, sont des définitions qui se développent. L’homme est un théoréme qui marche. » Done, il faut trouver ces définitions, démontrer ces théoremes; et yoit-on naitre et sortir de la toute l’ceuvre historique et critique de Taine ?

Il pouvait, dés 1851, écrire & Paradol: « La psychologie

1. Philosophes classiques, 1"° éd. ou sqq., derniers chapitres. — Je ne m’arréte pas a discuter toute cette métaphysique. D’autres l’ont fait, et de telle sorte qu’il n’y a plus A y revenir. Voir nolamment, dans la Revue de V Instruction publique des 16, 23 et 30 juin 1864, trois admirables articles de M. Lachelier sur U’ Idée de’ Diew, de Caro, articles qui, | malheureusement, n’ont pas été recueillis en volume, Le premier est consacré & Taine. On ne saurait mieux montrer que l’auteur des Philosophes: classiques a indiment confondu I’ « ordre » des sciences positives avec Vordre de la métaphysique, la ¢ause finale avec Ja cause efficienle. A; mon avis, on n’a rien écrit, pour réfuter les théories de ‘Taine, de plus pénétrant, de plus décisif et de plus fort. (Voir aux Appendices). \

2. Les rapports du physique et du moral sont Jonguement éludiés. dans le cours de psychologie de Nevers : les sensations, désirs, passions. et mouvements de toute catégorie fournissent une quinzaine de legons sur quarante-neuf,

Peas

7 LE LOGICIEN® 115 f

vraie et libre est une science magnifique sur qui se tonde

la philosophie de Vhistoire, qui vivifie la physiologie et

ouvre la métaphysique. J’y ai trouvé beaucoup de choses.

depuis trois mois. » IL y avait trouvé toute son ceuvre ultérieure. ‘<

La méthode ainsi définie est capable, sans doute, d’organiser une science; mais est-elle capable de fonder une morale? Oui, répondait Taine sans hésitation. « Rien de plus simple que la déduction des vérités morales. Il suflit, pour les découvrir et les enchainer, d’appliquer la méthode qui raméne les idées a leur origine et les formules générales aux cas particuliers. » Et, appuyé d’ailleurs sur Jes stoiciens et sur Kant, sur Spinoza aussi, il procédait, non sans obscurité, A cette opération. « Le bien d’un étre est le groupe de faits essentiels qui le constituent. L’action qui a pour motif cette maxime universelle ou une de ses suites universelles est vertucuse. » Spinoza avait dit avec plus de clarté: « Plus quelqu’un s'efforce de persévérer dans son ¢tre, plus il a de vertu. »

I] suit de la une grande conséquence. Si une méme méthode, appliquée a des objets en apparence aussi différents, est capable de découvrir des vérités aussi importantes, comment croire que cette diversité méme ne recouyre pas une unité fonciére? Il n’y a pas ici la philo-

sophie, et 1a la science ; il n’y a pas ici les sciences physi-

ques, et Ja les sciences morales: il n'y a que la science, une

' dans son fond, une dans sa méthode, et une dans son

objet. « Les forces qui gouvernent l’homme sont semblables & celles qui gouvernent la nature »; et ces forces, nous sayons maintenant les découvrir. Nous faisons plus: nous entrevoyons méme comment elles s’engendrent les unes les autres, comment elles se déduisent les unes des

1. Voir le beau livre de M. V. Delbos sur le Pyobléme moval dans la philosophie de Spinoza et dans Vhistvire du spinozisme (Paris,

__Alean, 1894).

‘ autres, et nous concevons « la cause premiére » *, le « fait primitif et unique », « V’axiome initial » dont tout le reste est dérivé. « Nous découyrons l’unité de lunivers et nous comprenons ce qui la produit. »

« C’est & ce moment que l’on sent naitre en soi la notion de la Nature. Par cette hiérarchie de nécessités, le

-monde forme un étre unique, indivisible, dont tous les étres sont des membres. Au supréme sommet des choses, au plus haut de l’éther lumineux et inaccessible, se pro-

nonce l’axiome éternel; et le retentissement prolongé de cette formule créatrice compose, par ses ondulations inépuisables, immensité de l'univers. Toute forme, tout changement, tout mouvement, toute idée est un de ses actes. Elle subsiste en toutes choses, et elle n’est bornée par aucune chose. La matitre et la pensée, la planéte et Vhomme, les entassements de soleils et les palpitations d’un insecte, la vie et la mort, la douleur et la joie, il n’est rien qui ne l’exprime, et il n’est rien qui l’exprime tout entire. Elle remplit le temps et espace, et reste audessus du temps et de l’espace. Elle n’est point comprise

1. Combien j'aime mieux cette déclaration de Claude Bernard: « La vie est une cause premicre gui nous échappe comme toutes les causes premieres et dont la science expérimentale~n’a pas a se préoccuper. » (Le Probléme de la physiologie générale, Revue des Deux—Mondes du 15 décembre 1867). Voir les derniéres pages de cet article, ou le grand savant essaie de concilier la liberté morale avec le déterminisme scientifique. — « Quand Taine cherchait Vexplication d'un fait constaté par Vobservation et décomposé par Vanalyse, il s’arrétait au mécanisme, toutes ses synthéses ont ce caractére... Cette méthode s’applique-t-elle a

‘tout? Les naturalistes les plus autorisés ne le pensent pas du moment

qu'il s’agit des étres du régne organique... Ainsi Claude Bernard qui, pour expliquer la vie, avait recours 4 une loi supérieure qu’il appelait Pidée directrice et qui, quelque nom qu’on lui donne, est d’un tout autre ordre que les lois de la mécanique, de la physique et de Ja chimie, Crest ce que Tuine avait peine & comprendre chez un savant tel que Claude Bernard. Il ne lui pardonnait pas dintroduirve ainsi la métaphysigue dans la science. Nous ne pouvions, Taine et moi, nous entendre sur ce point, J’ai toujours pensé que l'illustre biologiste était le vrai philosophe, dans cette explication des choses de la vie ». (B. Vacherot, Ma psychologie. Inédit,) Voir aux Appendices,

LE LOGICIEN a wey

en eux, et ils se dérivent Welles outa eie ‘esbinn. de ses moments, tout étre est une de ses formes; et les séries des choses descendent d’elle, reliées par les divins anneaux de sa chaine W’or. L’indifférente, l’immobile, la toute-puissante, l’éternelle, la créatrice, aucun nom ne l’épuise, et quand se dévoile sa face sereine et sublime, il

n'est point d’homme qui ne ploie, consterné d’admiration et d’horreur. Au méme instant cet esprit se reléve; il oublie sa mortalité et sa petitesse; il jouit par sympa-.

thie de cette infinité qu'il pense, et participe 4 sa grandeur‘. »

Il fallait citer toute cette page. Evidemment, et & son insu, cest pour l’écrire, que Taine a « pensé » tout le reste: il ’avait dans l’esprit quand il élaborait son systéme: bien loin d’en étre la conclusion, elle lui en avait fourni les prémisses. Son déterminisme, sa méthode, sa morale, sa théorie de la science, en un mot tous les postulais de sa doctrine lui ont été dictés par sa conception panthéistique de l’univers. « Elle n’est point comprise en eux, ct ils se dérivent d’elle. » Et l’admirable page quelle lui a inspirée est la meilleure et la plus complete justifica— tion du mot déja cité de M. de Vogiié sur Taine: «cestla pensée de Spinoza projetée a travers Vimagination de Shakspeare. »

1. Philosophes classiques, x" éd., p. 361-362. Ce n’est nullement un anachronisme que de rapporter & 1851 cetle page qui fut publiée pour la premiére fois en 1857 (elle ne figurait pas dans la Mevue de

V’Instr'uction publique, oa parurentd’abord les Philosophes classiques).

Car, d’abord, les idées qu’elle exprime, il est plus que probable que Laine les a eues dés sa premiere lecture de Spinoza. Et, depuis, elles formaient si bien le fond de sa pensée, et de celle de son ami et quasi disciple Prévost-Paradol, qu’on les retrouve, a plus d’une reprise, dans la cor— respondance des deux amis. Voir notamment dans le brévost-Paradol de M. Gréard une lettre datée précisément du 7 novembre 1851 (p. 177- 178). Paradol, dans un bel Glan de « poétique intempérance », ¢crivait Asa maniere la page de Taine qu’on vient de lire, et essayait « d’établir sur le panthéisme un mysticisme raisonnable ». ;

SCIAP a Mee Re

ior

« Tout en cherchani une philosophtie, tu en as une. Tu me la montres par échappées, souisvant un coin du rideau, tantdét de ce cdté, tantot de cet autre’. » Ce que Paradol, dés 1849, observait la avec tant de finesse, ce devait étre l’habitude constante de Taine, et comme la devise de sa vie intellectuelle. Ge qu’il faut chercher dans son ceuvre, cest moins peut—étre un enrichissement progressif, des modifications plus ou moins heureuses de sa pensée, que des applications successives et toujours voulues d’une méme doctrine ct d’une méme méthode qui cherche dans la diversité des objets sur lesquels elle s’exerce non pas une occasion de justifier, mais bien plutét un prétexte a affirmer sa légitimité fonciére. Il s'est développé, certes ; il a évolué méme: il n’a guére changé; ou plutot, sil a changé, ce fut & son insu, comme malgré lui, et sous la pression des circonstances, ou des faits qu il étudiait. De sorte que si, d’année en année, au lieu de la présenter « par échappées », il avait exposé dogmatiquement la philosophie qu'il croyait trés sinctrement chercher », mais qu’en réalité il avait fixée une fois pour toutes, on ne voit pas sur quels points essentiels elle aurait finalement contredit le systeéme que, dés vingt ans, il avait congcu. Voyons done maintenant a l’ceuvre, pour ainsi dire, cette pensée si ferme et si sure d’elle-méme. Voyons-la transformer, — déformer peut-étre, — les objets d’étude auxquels elle va tour & tour s’appliquer.

Et d’abord Ja critique. « Du roman 4 la critique et de Ja critique au roman, la distance aujourd’hui n’est pas

1. Prévost-Paradol & Taine (26 mars 1849), dans Gréard, op. cit.,

PREM WaNel eR MICE bos ee! TE EE TELS

. Si

LE LOGICIEN ; 11g ag

grande... Autrefois, la critique était Pimpression d’un eat. homme de goiit... Entre les mains de Sainte-Beuve, elle.

est devenue une étude non seulement de l’ceuvre, mais de: oe Tauteur; non seulement de l’auteur, mais de homme cs entier, dont l’auteur n’est qu’un fragment. On a trouvé i le moyen de découvrir ses sentiments dans son ceuvre,d’y déméler ses facultés et ses tendances, leur ordre, leur pro- a

portion et leurs degrés ; on en a rapproché ses actions et | ~ sa vie, les influences de son temps et de son pays, et on est arrivé, dans ce grand domaine du passé, a reconstruire noe les personnes vivantes avec les innombrables particularités, avec les traits saillants et spéciaux qui distinguent bye les individus, les siécles et les races, de telle facon que. a Vhistoire est en train de se refaire, et que, si le roman. ee s'emploie 4 nous montrer ce quenous sommes, la critique | a semploie 4 nous montrer ce que nous avons été. — Lan eee et l'autre sont maintenant une grande enquéte sur Vhomme, sur toutes les yariétés, toutes les situations, toutes les. floraisons, toutes les dégénérescences dela nature humaine. if, Par leur sérieux, par leur méthode, par leur exactitude rigoureuse, par leur avenir et leurs espérances, tous deux

se rapprochent de la science’. » Le probleme qui, dés ; lors, se pose pour, le critique, est le suivant: Ktant donnés ; « un personnage, une littérature, un siecle, une civilisa— ? tion, bref un groupe naturel quelconque d’événements , humains », il s’agit de les bien « connaitre », et de les

« faire comprendre », c’est-a-dire d’en trouver et d’en saisir la cause. « Connaitre un objet, c'est connaitre sa cause, et la suivre dans tout l’ordre de ses effets. » Ap- © — pliquons 4 cet objet, a ce groupe naturel quelconque d’événements humains, la méthode d’analyse préconisée plus

1.. Article sur 7 Esprit des femmes de notre temps, par C. Selden (Débats du 26 janvier 1865). — L’article n’a été recueilli que dans la seconde édition des Essais de critique et @histoire (1866).

‘haut. Si on le décompose, ce groupe, « on trouvera que

“toutes ses parties dépendent les unes des autres comme les

organes d’une plante ou d’un animal ». « Si vous décomposez tour a tour chaque partie de ce groupe, vous trou- \

verez qu’elles sont toutes gouvernées et formées par un

petit nombre de forces, le plus souvent par une force

unique, laquelle produit leur concert et maintient leur

union. » Cette force, ou ces forces, le critique a pour

premiére mission de les découvrir. Si séparées et si diverses

que soient les euvres d’un homme ou d’un peuple, on reconnait que c'est une méme faculté maitresse, une méme « situation générale » qui les a produites et fagonnées. Rechercher cette faculté maitresse et cette situation générale, les définir, les enfermer dans une bréve formule, voila le premier.effort et le premier- devoir du « critique qui essaye de philosopher! »,

Mais la ne se bornera pas sa tache. Il ne suffit pas de

décomposer, il faut reconstruire. L’analyse n’a de raison

@étre que si elle conduit ala synthése, La faculté maitresse une fois découverte, il faut la voir agir, entrainer dans

son mouvement propre les facultés qu’elle se subordonne,

composer avec leur aide la physionomie originale d’une

ame, d'un caractére, d’un talent ou d'une cuvre. De méme que, dans les sciences mathématiques, une définition étant posée, on peut en déduire une série de théorémes, de méme la définition d’une Ame humaine étant donnée, on peut en déduire more geometrico la lointaine série de ses actes, de ses pensées, de ses passions. Plus cette déduction sera rigoureuse, et plus la reconstruction qu il s’agissait de faire aura de chances d’étre exacte et fidéle; plus la formule trouvée expliquera de faits impor-

1. Essais de critique et d’histoire, Préface de la 1°° édition. Rappelons que cette préface a été modili¢e dans les éditions ultérieures, et dans ™™ sens un peu moins striclement déterministe,

Ee ee eee, RO ew Tao ae oe, Fe ote ok ie ery aes ; 7 “ a rie Paseo oe? : F D h S ;

LE LOGICIEN » tlt 121 ete hy y

tants et divers, et plus elle sera vraie, plus le problime

psychologique qui s’était imposé & nous seraassuré d’ayoir

recu une juste solution. : x Ktroitement lige, comme on peut voir, a sa doctrine

générale, cette conception de la critique, & la fois si fé-

conde et si arbitraire, a eu dans Taine, et jusqu’au bout,

le plus résolu, le plus ingénieux et le plus éloquent des |

apologistes. Jusqu’’ son dernier jour, il lui est resté obstinément fidéle : histoire littéraire, histoire de l'art, histoire politique et sociale, quelque nouveau sujet qu'il abordat, ily transportait sa méthode, il le soumettait & son dessein. Qu il étudie Tite-Live ou Saint-Simon, Titien ou, Léonard de Vinci', Robespierre ou Napoléon, toujours c'est un probleme psychologique qu’il s’efforce de résoudre; touyours c'est une faculté maitresse qu'il essaie de déméler et de définir, et qu'il prétend « suivre dans tout l’ordre de ses effets ». Il y serait parvenu, si lentreprise n’avait pas eu quelque chose d’un peu chimérique. Car, d’abord, la méthode est loin d’étre applicable & toute sorte d’objets. IL y a des hommes, — et de trés grands hommes, — qui n'ont pas de « faculté maitresse » : qui nous dira la faculté maitresse d’un Bossuet ou d’un Pascal? Et pour ceux dont le talent ou le génie a, ou semble avoir pour cause, ou du moins pour trait dominant, le développement exceptionnel et quasi anormal d’une disposition

morale particulitre, — on notera que Taine n’a gutre étudié que ceux-la, — est-ce bien les faire comprendre et:

1. Je fais ici allusion 4 deux lecons sur Léonard de Vinci et sur Titien professées par Taine 4 |’Ecole des beaux-arts, et qui ont été pu-

bliées par la Revue des Cours littéraires. Elles donnent, je crois, une’

iuée plus exacte de la méthode générale que suivait Taine dans son cours @’ « esthétique et d’histoire de l’art » que les deux volumes publiés plus tard sous le titre de Philosophie de Vart: de Vaveu méme de | auteur, ces deux volumes ne représentent « que les idées générales » du cours, La premiére a été recueillie dans I’édition définitive des Nouveaua Essais de critique et d@histoire (1901). Voir des extraits de la seconde aux Appendices, ;

les expliquer tout ehtiers que les « enfermer dans une for~ mule » qu’on s’appliquera ensuite a vider de son con= tenu? Tite-Live est un hislorien-oraleur; nous y consen— tons sans peine; mais Macaulay aussi, et, — Guillaume Guizot le lui faisait judicieusement observer, — « Taine lui-méme I’a dit ailleurs ». Le génie de Michelet est fait d’ « imagination passionnée »; mais celui aussi de Shaks-

peare; et cela, de l'aveu de Taine encore!. Et pourtant,

ni Michelet ne ressemble & Shakspeare; ni Macaulay a Tite-Live. Pour expliquer « Vindividu Shakspeare » et « Vindividu Tite-Live » il faut donc recourir 4 d’autres causes, et faire intervenir d’autres éléments.

C’est peut-ctre pour s’en étre un peu rendu compte que Taine, sans renoncer d’ailleurs 4 sa théorie de la faculté maitresse, et méme en l’appliquant toujours, n’a pas tardé a lui superposer en quelque manieére la théorie célébre dont l’Histoire de la littérature anglaise est la triomphale illustration. La faculté maitresse est une cause sans doute; mais c’est une cause seconde; si elle se développe dans telle direction plutdt que dans telle autre, c'est qu'elle est

soumise a l’action de causes plus générales, « universelles

et permanentes, présentes a chaque moment et en chaque cas ». Si Shakspeare compose des drames, et Michelet une histoire, c’est que Shakspeare est Anglais, homme du xvi° siécle, lecontemporain et l’ami de Ben Jonson; Michelet est Frangais, professeur et homme du xrx° siécle. « Les états et les opérations de l'homme intérieur et invisible ont pour causes certaines fagons générales de penser et de

1. Guillaume Guizot, — eelui-Ja méme dont on vient de publier un livre posthume si'remarquable sur Montaigne, — disait tres joliment : « Ce n’est pas la propre clef d’un caractére unique, c'est un de ces passe-partout qui vont 4 quatre ou cing serrures. » Les deux articles que Guillaume Guizot a consacrés 4 Taine dans les Débats des 21 et 27 janvier 1857, 4 propos de l’Hssai sur Tite-Live, sont a lire de fort prés ; et il est fort regrettable quils n’aient jamais été recueillis en volume. (Voir aux Appendices).

LE LOGIGIEN 4 es 123

\ . aay oh Sane Se é | sentir. Trois sources différentes contribuent a produire t

eet état moral élémentaire, la race, le milieu et le moment... ! Lorsque nous avons considéré la race, le milieu, le mo- , ment, c'est-a-dire le-ressort du dedans, la pression du ‘dehors et limpulsion déja acquise, nous avons épuisé non seulement toutes les causes réelles, mais encore toutes le causes possibles du mouvement. » -

La théorie est ingénieuse, elle est séduisante, elle tontient méme une large part de vérité. « Si inventeur-que soit un esprit, il n’invente guére, ses idées sont celles de son temps, et ce que son génie original y change ou ajoute est peu de chose. » L’wuvre de Racine ne s’expliquerait assurément pas tout entiére si l’on n’y relevait pas certains traits qui appartiennent en propre & l’esprit francais, a la société, ou plutét aux diverses sociétés dans lesquelles Racine a vécu, et enfin A l'état précis de la civilisation, de la littérature et des mceurs qu'il a eu sous les yeux lors— qu'il a commencé & écrire. Seulement, l’explication, remarquons-le, vaut pour tous les contemporains de Racine: et c'est le seul Racine qu'il s’agit de mexpliquer.

La théorie, en d’autres termes, me rend bien compte de ce qui, dans Racine, n’est pas Racine, non du génie ori-

qui s’appelle Racine. Si elle était exacte, il aurait da y avoir une foule de Racine: et il n’y en a eu qu'un seul. Voici deux fréres : Pierre et Thomas Corneille ; méme race, méme milieu, méme moment. Pourquoi l'un est-il Tauteur de Polyeucte, et l'autre auteur de Timocrate) A cela il n’y a qu'une réponse : c’est que Pierre avait du génie, et que Thomas n’en avait pas. Et pourquoi Pierre Corneille a-t-il eu du génie? Question insoluble, et que la théorie de la race, du milieu et du moment n’a pas fait -avancer d’un pas. La théorie de la faculté maitresse en etit été presque plus capable. Car enfin, la faculté mai- tresse de Corneille appartient bien en propre a Corneille;

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Slay "ESSAI SUR TAINE

et si elle ressemble a celle de tel autre écrivain, cela peut prouver tout simplement qu'il y a des génies de méme

- nature. Et voila pourquoi, dans Histoire de la littérature anglaise, tout en faisant de loin en loin appel a la « race », -au « milieu » et au « moment », lorsquil en venait.a Vétude directe des hommes et des ceuvres, Taine s’efforcait ‘ d’expliquer le génie des uns et le caractére des autres par les effets diversifiés & Vinfini d’une méme « faculté maitresse » qui se déploie et qui s’exerce. Tel Bossuet dans son Discours sur U histoire universelle affirmant au début et | A la fin des différentes parties de son ouvrage l’absolutisme

de l’action providentielle, et, dans lintervalle,* presque uniquement préoccupé de chercher dans l’action des causes secondes le secret du « cours des choses humaines ».

Mais, en critique comme ailleurs, on ne soutient pas; impunément des gageures insoutenables. Il n’est point prouyé que homme soit un « théoréme qui marche » : si ses sentiments, si ses pensées, si tous les faits qui composent l'histoire de son étre intime ont entre eux des « dépendances » et des « conditions », ces dépendances et ces conditions sont « -d’un autre ordre » que celles qui se révelent a nous dans l’univers physique; et, pour les déméler, il faut avoir recours 4 d’autres moyens. « L’esprit géométrique » y est impuissant : il n’a pas de prise sur ce qui vit; « l’esprit de finesse » seul en est capable. Ou, en d'autres termes encore, la vérité dans les choses morales ne s’atteint pas par la science, mais par Uart. Et Taine en est tout le premier un mémorable exemple!.

ces

1. Il est facile d’en arracher l’aveu & Taine lui-méme. « Plus les nerfs d’un artiste peuvent porter, plus il peut laire, sa capacité de douleur et de joie mesure le dogré de sa force. Lu misére des sciences morales est de ne pouvoir noter ce degré: la critique, pour définir Saint-Simon, n’a que des adjectifs vagues et des louanges banales; ye ne puis dire combien il sent et combien il souffre; pour toute échelle, j’ai des exemples et j’en use. » (Art. sur Saint-Simon, Essais, 1° éd., p. 293-.

agh).

Dans les-innombrables portraits psychologiques dont il a parsemé son ceuvre, certes, ses préoccupations philosophiques gu scientifiques ne l’abandonnent guére : il veut démontrer, prouver, définir, formuler, déduire; et pour rattacher & la faculté maitresse qu'il croit avoir atteinte Tinfinie diversité des caractéres et des nuances que son sens délié des réalités morales et que sa loyauté critique

Jui ont fait découvrir, il déploie de tels prodiges d’habileté.

et de subtilité dialectique, sa logique est si persuac.ve et si passionniée, si impéricuse et si pressante, qu’on est emporte, séduit, maitrisé : au premier moment, on est tenté de donner pleinement raison a cette conviction si obstinée et si ardente, et peu s’en faut qu'on n’accorde & Taine la gloire de nous livrer le vrai secret et la « formule » définitive des ames et des talents qu'il a si ingénieusement « démontés » et « reconstruits » sous nos yeux. Mais quand on s'est ressaisi et quand on examine de pres cette critique qui voudrait étre et qui se croit toute*« scientifique », qu apergoit-on? En réalité, elle démontre, elle déduit moins quelle ne décrit, qu’elle ne constate et quelle ne peint. Par des citations, par des exemples, par des tours de phrase appropriés, par de vives ou fines images, par mille traits assemblés avec art, elle s’efforce de rivaliser avec ses modéles; elle cherche & nous donner, — tout comme la critique de Sainte-Beuve, — Villusion de la vie, a évoquer devant nous telie espéce de beauté, telle qualité d’ame, a y intéresser notre imagination et notre sensibilité au moins autant que notre intelligence. Et sans doute, « esprit géométrique » n’abandonne jamais enticrement ses droits; sans doute, les portraits de Taine ont quelque chose de plus abstrait, de plus systématique que ceux de Sainte-Beuve : mais ils en sont aussi d’autant moins ressemblants, d’autant moins vivants; et l’on voit bien ce que l'art et la vérité y perdent : on ne yoit pas ce que la science y a gagneé.

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hen ae 126 ESSAI SUR TAINE

Et de méme, cette critique qui se piquait de « tout comprendre » et de « tout pardonner », de ne jamais « juger », de ne rien « proscrire », d’avoir « des sympathies pour toutes les formes de l’art et pour toutes les écoles »,

sur ce point encore, n’a pu tenir ses promesses. Elle a « condamné » et elle a « jugé »; elle a manifesté, et parfois assez vivement, ses « préférences » et ses « antipa— thies ». Elle n’a pas eu assez d’ironies pour la « raison

oratoire » et pour « l’esprit classique»; elle n’a pas été»

juste pour le moyen age, ni plus tard pour la Révolution francaise; elle n’a pas voulu voir les faiblesses de Saint- Simon et de Balzac; elle a fait de Stendhal, ce pauvre

lhomme, un « esprit supérieur », et d’Hector Malot, pres-

que un grand romancier'; elle a été cruelle pour Pope et ‘dure pour Racine. En un mot, elle a eu ses préventions

et ses partis pris, peut-étre inévitables, mais qui relévent,

il n’en faut pas douter, de la critique « impressionniste » beaucoup plus que de la critique dite « scientifique ». Il n’y aura pas de « critique scientifique » tant qu’on n’aura pas trouvé le moyen de supprimer ou d’annuler dans les « sciences morales » ce que les savants appellent « l’équa-

tion personnelle ». Et Taine, pour sa part, n'y a point.

réussi.

En a-t-il eu plus ou moins obscurément conscience ? A-t-il senti qu’il donnait prise & toute sorte de critiques ? A-t-il voulu les éviter, et ne retenir de sa méthode que les

cétés vraiment incontestables, les seuls du moins qui, par

la généralité méme des résultats quils produisent, peu-

1. Entre autres, dans un article des Débats du 19 décembre 1865 ou, a propos des Amouns de Jacques et des Victimes d'amour, Taine déclarait « ces deux romans excellents de tout point, et, si l’on excepte Madame Bovary, égaux aux meilleures ceuvres de fiction qui aient paru

depuis dix ans, Ce qui leur a manqué, disait-il, pour les mettre a leur .

rang dans l’opinion publique, c’est prohablement ce qui, 4 mes yeux, fait leur principal mérite... Ils sont composés de faits, voila leur excel= lence... »» Mais est-ce ]& un critérium esthétique ?

vent autoriser les rapprochements avec les sciences de la nature? Je serais trés tenté d’expliquer par la les caractéres nouveaux que présente, par rapport a l’ceuvre antérieure de Taine, sa Philosophie de lart. Ici, il n’est plus question de nous expliquer par le menu l’ceuvre et le

génie de Raphaél et de Vinci, de Rubens et de Rembrandt,,

de nous développer leur « faculté maitresse* » : on ne parle d’eux qu’en passant, et les trés beaux et, larges et vivants portraits de Rembrandt et de Rubens que nous y admirons sont bien plutdt des « évocations » d’artiste que des « définitions » de critique psychologue. Les individus disparaissent dans les écoles, et les écoles elles-mémes dans les époques historiques dont il s’agit de dégager les caractéres et de rechercher la succession. Quelles sont les conditions les plus générales de l'art d’une nation parti culiére 4 telle époque déterminée de son développement?

Ala question ainsi posée, il est bien évident que la mé-

thode indiquée dans |’ Jntroduction de |’ Histoire de la littérature anglaise permet presque entitrement de répondre. La « race », le « milieu » et le « moment » ont assurément mis iéur empreinte sur l’art italien du xv° siécle : on peut retrouver cette empreinte, déméler ces rapports; et cette enquéte ne sera, certes, pas inutile 4 qui voudra étudier l'ceuvre de Raphaél : elle éclairera certains aspects de

x. Il y a, je le sais, une apparente contradiction entre ce que je dis ici de la Philosophie de Vart et ce que j’en ai dit plus haut. Il suffit,

je crois, pour Ja faire disparaitre, de songer quwil était précédemment

~ qu’a V’époque de I’Essai sur Tite-Live, jai peine 4 croire quil nett —

question du cours, lequel « s'il était rédigé, remplirait douze volumes », et qu ici il s’agit du livre que nous connaissons. Or, il semble bien que dans son cours « d/histoire de l’art », Taine ait procédé comme il ]’avait fait dans son Histoire de la littérature anglaise, mélant ensemble la méthode de la « race », du « milieu » et du « moment » et celle de la « faculté maitresse », mais s’attachant de préférence 4 cette derniéro. Dans le livre, la premiére seule a subsisté. Jo ne dis pas que ‘Taine ait renié la seconde, puisque nous la voyons reparaitre dans les Origines. Mais s’il avait été aussi assuré de Juniverselle efficacité de sa théorie

pas trouvé moyen de l’appliquer dans les deux volumes de la Philosophie de Vart.

LE LOUICIEN * yaq.

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125 ESSAL SUR TAINE

cette ceuvre, mais certains aspects seulement. La critique ainsi comprise dessine le cadre, mais il est bien entendu qu'elle ne touche pas au tableau. Elle renonce a lexplication totale et directe qu’elle avait imprudemment promise; elle se contente d’une explication partielle et tout extérieure. Pour étudier la sculpture en Grice, elle con—sidérera longuement « la race », « le moment 3, « les institutions », et négligera — systémaliquement — la statuaire et les sculpteurs. « Par un long détour et des cercles de plus en plus rapprochés, nous avons suivi toutes les origines de la statue, et nous voici arrivés a la place vide que Von reconnait encore, ow s’éleyait son piédestal, et d’ou sa forme auguste a disparu. » — J’ai peur que cette place vide ne soit aussi celle de la cause derniére que, jadis, on avait eu l’ambition et l’espoir d’étreindre, et qu en nous quittant pour remonter auprés de Zeus, Pallas Athéné n’ait avec elle emporté son secret.

« Dans le monde imaginaire comme dans le monde réel il y a des rangs divers, parce qu il y a des valeurs diverses. Le public et les connaisseurs assignent les uns et estiment les autres. Nous n’avons pas fait autre chose depuis cling ans, en parcourant les écoles de I’Italie, des Pays—Bas et de la Grice. Nous avons loujours, et a chaque pas, porté des jugements'. » Voila qui est parler net et franc: et si peut-étre, dans ces lignes de Taine, il est difficile de reconnaitre le langage qu il tenait encore cing ans auparayant, il en faut faire honneur & cette admirable probité intellectuelle qui lui fit toujours préférer la contradiction avec lui-

1, De Vidéal dans Vart (Philosophie de Vart, 1. 1, p- 26y).

LE LOGICIEN 7 rag

méme & l’obstination dans l’erreur. I] avait fini par reconnaitre que, non pas « depuis cing ans » seulement, mais a vrai dire, depuis qu il pratiquait la critique, il avait

' « toujours, et a chaque pas, porté des jugements ». « Sans

le savoir, il avait en main un instrument de mesure. » Et

cette critique qui, jadis, « laissait & chacun la liberté de

suiyre ses prédilections particuliéres », convient maintenant quelle « a pu approuver » et « désapprouver »,

« blamer » et « louer »; elle avoue quelle a « dui » le’ faire ; elle fait plus: elle veut « établir des valeurs » ct. « assigner des rangs ». En un mot, elle aboutit 2 un

jugement, et elle suppose une esthétique.

Non dailleurs que ce soit 1a, pour Taine, abdiquer ses principes et renoncer asa méthode. Il continuera procéder en naturaliste: cette! « régle » qu’il cherche, c’est ala

' selence, c’est aux « sciences naturelles » qu'il en va deman-

der le secret.

Et il commence par tenir trés exactement sa promesse. ll empruntle aux sciences de la vie leur fécond principe dela subordinaticn des caracteres, et il en tire un premier moyen de classer les couyres d'art, suivant « le degré d’importance du caractére » qu’elles expriment. Mais lorsque, ce premier « critérium » lui paraissant trop yague encore et, par suite, insuflisant, il en imagine un second, et nous propose de classer dans notre estime et notre admiration

les ceuvres de Ja littérature et de l'art suivant le caractére

lus ou moins « bienfaisant » qu’elles manifestent, ici, et P I

presque de son propre ayeu, Taine abandonne le point de

yue du « naturaliste » pour adopter le point de vue, jadis tant raillé, du « moraliste ». Et quand enfin, sous le non:

' de « convergence des effets », ilrend & la perfection de la forme toute sa valeur et tous ses droits, comme s’il sentait

qu’en esthétique ce sont les considérations esthétiques qui

doivent avoir le dernier mot, n’est-ce pas un nouvel aveu

que, si ctroite que puisse étre — ou paraitre — « la

parenté de l’art avec la science », la science est fonciérement impuissante ? a expliquer Vart, a en régler les manifestations, en un mot, a fonder la « critique de jugement » esthétique *? Pete Sera-t-elle plus heurcuse quand elle essaiera de soumettre & sa discipline histoire politique et sociale? Sur ce point encore, Taine était rempli d’une invincible espérance que son exemple, il faut bien en convenir, n’a pourtant guere justifiée- I] avait voulu sur la France contemporaine se faire « une opinion scientifique ». Peu satisfait du présent, inquiet de l'avenir, il avait, nous Vavons vu, voulu chercher un remeéde aux maux dont souffrait son pays. Pour cela, et conformément a sa doctrine, il s’était mis en devoir d’en analyser les causes; et comme ces causes ne sauraient étre plus aisément étudiées que dans « la crise terrible et {6conde par laquelle V’ancien régime a produit la Révolution, et la Révolution, le régime nouveau », se placant « en naturaliste » devant son sujet, « comme devant la métamorphose d’un insecte », il s’était yaillamment mis a l’ceuvre, et il avait “appliqué a Vobservation de I’ « intéressant » phénoméne une « curiosité dégagée, — il le croyait du moins, — de tout parti pris », de toute « arriére-pensée ». L’entreprise était surhumaine, et il nous l’a bien fait voir. L’homme ne saurait, en étudiant Vhomme « faire le neutre ou Vindifférent », comme disait déja Bossuet dans son robuste et fier langage. « J’ai écrit, a déclaré Taine quelque part, comme si j’avais eu pour sujet les révolutions de Florence ou d’Athénes. » Mais; pas plus que Grote ou Mommsen, lorsqu’ils racontaient histoire de la Gréce ou de Rome, il n’a pu s’empécher de prendre parti: et c'est méme pour cela que, comme eux, il est un grand historien. Et je suis assurément bien loin —

. Sur ce point encore, Taine a fini par se démentir formellement * « A mon sens, écrira-t-il 4 M, Feancis Poictevin, l’art ef la science sont deux ordres différents. » (Lettre du 4 octobre 1883).

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de prétendre que son sincére etardent désir dimpartialité, que ses préoccupations scientifiques mémes lui aient été inutiles. Elles ont contraint a l’enquéte la plus étendue, la plus minuticuse qui ait encore été faite sur « les ori-: gines de la France contemporaine » ; elles ont amené A lancer dans la circulation une foule de faits nouveaux ou peu connus dont il faudra désormais tenin compte; enfin, o

4 la lumiére des documents — méme incamplets, méme | - €tudiés d’un regard prévenu — bien des. idées justes,

neuves ou profondes ont jailli, et qui sont acquises aThis- | toire: car quand Taine trouve la vérité, on sait avec quel éclat et avec quelle force il l’exprime et il l’impose. — Mais, ceci bien établi, est-ce un pur « savant », est-ce un vrai « déterministe », est-ce un simple « amateur de: zoologie morale » que celui qui flétrit en termes aussi violemment indignés les pires excés des journées révolution— naires, qui dresse contre les Jacobins, contre Robespierre, contre Napoléon un aussi éloquent réquisitoire, qui. ! « juge » aussi sévérement l’ceuvre politique et sociale de nos ancétres, et qui nous suggére d’une fagon aussi pres- ae sante de la refaire sur de nouveaux frais? CA eee Et la conclusion qui s'impose, — conclusion qui l’eat __désolé, peut-étre, sil avait pu la tirer lui-méme, et si le propre des convictions philosophiques depuis trop longtemps formées n’était pas de se refuser a Vévidence: mais’ x n’est-ce pas lui rendre hommage encore que de la formuler ? — la voici, ce me semble. Disciple trop fidéle et trop conséquent de Spinoza et de Hegel, Taine avait essayé de « souder les sciences morales aux sciences physiques »; et & mesure qu‘il appliquait 4 un nouveau sujet d'études son inexorable déterminisme, sa rigide méthode de déduction A outrance, A mesure aussi son systeme recevail de la réalité un nouveau démenti. Son objet semblait s’obstiner A se dérober a ses prises ; visiblement, et de plus en plus | il répugnait a entrer dans les cadres tout fails ou on vyou-

lait l’emprisonner. Critique cénérale, esthétique, histoire, toutes les provinces que Taine a voulu conquérir a la « science » lui ont ménagé d’éclatantes défaites ou de sourdes révoltes. Et lui-méme y prétait la main: il savait *

‘dans la pratique se relacher de son intransigeance doctri-

nale. Sous le philosophe, on voyait paraitre ‘homme. A * cété du logicien rigoureux, il y avait en lui un critique, un esthéticien, un historien de premier ordre, auxquels le logicien nuisait un peu, mais qui, pourtant, finissaient — par reprendre leurs droits. Et c'est pourquoi son ceuyre compte en critique, en esthétique et en histoire. « Heureusement, pour yous, lui disait Guillaume Guizot, vous

n’étes pas parvenu a nous convaincre, et votre talent vous

sauve en ruinant votre systéme... Mais l’étendue de vos connaissances, la robuste hardiesse de votre esprit, l’en-— chainement et I’éclat de votre style, tous les procédés de critique étrangers a votre méthode, que vous employez & votre insu aussi bien que s'ils vous étaient propres, toules les idées étrangéres a vos formules que vous exposez malgré vous ausst

largement que st vous trouviez vous-méme vos formules insuffi-

santes... » — On ne saurait mieux dire; et il fallait laisse la parole 4 un ami aussi clairvoyant.

Et cependant, parmi toutes ces contradictions heureuses, le systeme demeurait debout, rigide, immuable, tel quil s'était dressé dans la pensée de Taine aux alentours de la vingtieme année. « J’ai réuni ‘homme au monde dans la matitre; tu réunis le monde & l’homme dans esprit, lui écrivait Paradol en 1849: voila la différence ; je suis panthéiste matérialiste, tu es panthéiste spiritualiste, et voild tout ce qui nous sépare. » Et voila ce que Taine aurait pu répcadre & ceux qui, trompés par la qualité de sa langue,

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Vespiéce de ses métaphores, ses nombreux emprunts aux sciences de la nature, lui reprochaient son « matéria-

lisme ». De fait, c’est bien ce qu il répondait, quand iL

daignait répondre. Se recommandant des stoiciens, de.

Spinoza et de Hegel, il n’avait pas de peine a prouver a H

qu’on ne peut séricusement leur altribuer les « vulgarités »

de Hobbes et d’felvétius ; il lui était facile*de distinguer

Yune de l’autre « la philosophie qui réduit Yesprit a la vibration d’une pulpe, et la philosophie qui Vérige en cause de l’univers ». « Si quelqu’un est spiritualiste dans le vrai sens du mot, ce sont les penseurs dont je défends la cause. Ils adorent l’idéal, mais ils ne |’épaississent pas en allégories. Ils tachent de, comprendre la beauté

supréme, mais ils ne l’enferment pas dans des images. Ils

mettent une raison créatrice et divine a la source ect au

terme des choses, mais ils n’ont pas besoin de la person-

nifier pour la saisir*. » Ces lignes sont de 1860. En voici d’autres qui datent de douze ans plus tard: « On peut étre déterministe avec Leibnitz, et admettre néanmoins avec Leibnitz que lhomme est responsable... Déterminisme

parfait ct responsabilité complete: cette yieille doctrine des sloiciens est aujourd’hut celle des deux penseurs les

plus opposés et les plus profonds de l’Angleterre, Stuart Mill et Carlyle ; j’y ai souscrit pour mon compte, et je ne erois point que je fasse une action « abominable » en continuant & l’accepter * ». Et aussi: « J’ai publie un traité de I'Intelligence, dont la conclusion est que « le monde physique se réduit & un systeme de signes », qu'au fond ses événements se raménent ddes événements moraux “ analogues aux notres, bref qu'il n’y a rien de réel dans la nature, sauf les éléments de J’esprit et leurs divers "groupes ; croyez-yous qu’un matérialiste, au sens propre

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