‹ Essai sur Taine, son œuvre et son influenceChapitre 4 sur 86 · PREFACE DE LA PREMIERE EDITION XE · texte numérisé non relu

PREFACE DE LA PREMIERE EDITION XE

disait Taine, « ajouter 4 son esprit tout ce qu’on peut

puiser dans les autres esprits »;et c’est A quoi précisé-

ment sert la critique. Elle est un moyen d’entrer plus profondément dans la personnalité d’autrui, de diminuer la part du mystére qui nous dérobera toujours le fond de l’ame individuelle, et c’est grace & elle que nos

impressions confuses se simplifient et se précisent, que

- les mille expressions balbutiantes qui s’agitent en nous, qui s’eflorcent d’arriver 4 la pleine lumiére de la conscience, qui aspirent 4 l’étre en un mot, recoivent enfin la consécration de l’existence verbale. — On avait Ja bonne fortune, en ce qui concerne Taine, de pouvoir recueillir les opinions et les jugements de la plupart dés esprits supérieurs de ce temps. Ils sont bien rares, en effet; ceux dont l’avis compie, et qui n’ont pas tenu a hoaneur de s’expliquer publiquement sur le compte de l’auteur de U’Intelligence. Je les ai écouteés parler ; jai laissé leurs paroles faire leur chemin dans mon esprit, j’ai laissé leurs impressions se fondre peu 4 peu avec la mienne; je les ai souvent cités; j’aurais voulu les citer davantage encore ; je voudrais avoir donné l’envie de les lire et peut-étre en ai-je facilité les moyens. Sil y a ici quelques pensées justes, il n’est pas douteux que je ne les leur doive.

Mais tout ceci, on en convient volontiers, ce sont des |matériaux de travail; c’est de l’érudition en un mot; Jet Vérudition, on en convient plus yolontiers encore,

pas plus en critique qu’en histoire, n’est son objet a elle-méme. Elle est nécessaire ; elle est totalement insuffisante et il faut laisser les manceuyres vaniteux se donner pour des architectes. Réunir des matériaux, c’est bien: !-- ~ettre en ceuvre, c’est mieux encore. Et cela

XXIL ESSAl SUR TAINE ne se peut faire sans beaucoup d’art et un peu de philosophie. — Je souhaiterais n’y avoir point completement échoué. Mais il y a deux ou trois points qui

- impliquent, d’ailleurs, des questions de méthode et

sur lesquels j’aimerais 4 préciser ce que j’aurais désiré

faire.

D’abord, estimant qu’en critique, comme ailleurs, la méthode doit varier avec objet qu’on étudie, j’al pensé que si la méthode de Taine était applicable a quelqu’un,

c’était & Taine tout le premier, et je me suis efforcé de Ja suivre, sans m’y asservir toutefois. J’ai doric fait

appel, — et l’on sait assez que je n’étais pas le premier A le tenter, — pour expliquer son ceuvre et son génie, a la « faculté maitresse », au « moment », au « milieu », 4 la « race » méme; et ce que l’on ‘trouvera

donc, au moins dans la premiere partie de ce travail,

c’est l’esquisse d’un « portrait psychologique », comme ceux dont Taine nous a laissé tant de beaux et vigoureux modéles. Mais Taine, selon moi, avait un défaut, ou du moins une habitude a laquelle j’ai cru devoir renoncer. Sa critique est stalique, si je puis ainsi dire ; elle ne suit pas Vindividu dans toutes les phases de son développement, .de son évolution intime. « Pour expliquer les faits, dit bien profondément M. Sorel, Taine les lie; pour les montrer, il les arréte. » C’est cela meme. Il prend Vhomme & un moment donné de sa vic, il ne se préoccupe pas des diverses époques de — sa pensée, il examine son ceuvre en bloc, comme si elle avait été produite tout entiére le méme jour; le mouyement, le devenir, la vie peut-étre lui échappent. Son esprit est construit de telle sorte qu’il immobilise, qu’il cristallise Vobjet de son étude. On aurait pu, et Vin-

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convénient n’eit peut-étre pas été trés grand, — car il amoins changé que beaucoup d’autres, —]ui appliquer cette méthode. [1 a paru qu'il valait mieux essayer, quoique ce ne fut pas chose trés facile, d’employer une méthode plus vraiment historique, plus successive en quelque sorte, plus soucieuse de la chronologie. Et de

)méme, on ne s’est pas contenté de faire la « biographie

‘psychologique » de Taine. Son ceuvre ayant une valeur

‘en soi, une valeur de fond et de forme indépendante de la

structure propre de son esprit, on s’est appliqué a I’étudier en elle-méme et pour elle-méme. Enfin, les questions d’influences exercées ou subies, dont Taine ne semble pas s’étre jamais beaucoup soucié, ont, au contraire, vivement attiré mon attention ; j’ai taché de les mieux poser ence qui regarde l’auteur des Origines ; peut-étre en ai-je éclairci quelques-unes ; si j’en juge par les recherches que m’ont cottées les pages que je leur ai consacrées, ces questions si délicates et si complexes sont encore trés loin d’étre toutes résolues. — Sur tous ces points,

A ce qu’il me semble, la critique depuis Taine a réalisé

quelques progrés, ou.si l’on préfére, s’est enrichie de quelques préoccupations nouvelles. Il y aurait eu quelque imprudence a n’en pas tenir compte.

~ A un autre point de vue, on n’admet plus gucere aujourd’hui, comme Taine l’avait cru quelque temps, que le critique doive s’abstenir de porter un jugement sur l’ceuvre qu’il étudie. Le youdrait-il d’ailleurs — et Vexemple de Taine est 14 pour nous le prouver — quil ne le pourrait pas. J’avais pour le caractére de Taine ¢ un trop profond respect pour lui refuser ce dernier hommage d’une libre appréciation de son génie et de ses

travaux. Celui qui a écrit: « In’y a au monde qu'une

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ae digne d’un homme, Venfantement d’une vérité ty 4 laquelle on se livre et 4 laquelle on croit, » celui-la aune sorte de droit imprescriptible 4 ce que — méme par dela la tombe — on lui dise la vérité tout entiére.. J’ai largement usé du droit que j’avais de n’étre point, sur toutes les questions qu’il a successivement abordées, de l’avis de Taine et de le contredire. Aussi bien, luiméme y parait inviter ses plus ardents admirateurs et peut-étre le meilleur critique de Taine est-ce encore Taine lui-méme. En appliquant successivement aux objets les plus divers le méme inflexible systéme, il en’ a fait éclater 4 tous les yeux la relative insuffisance et la fragilité partielle; et rien, quand on l’étudie d’un peu pres, n’est d’un plus instructif spectacle que de voir — le conflit presque tragique qui s’engage, et de plus en plus, entre sa pensée et les dieses: réslités morales sur lesquelles elle s’exerce: comme si:elles vyoulaient lui marquer une répugnance invincible a se laisser imposer des cadres qui n’étaient pas faits pour elles, glaise trop fluide glissant des rudes mains du sculpteur. Pour moi, je Vai déja laissé entendre, Taine avait enchanté ma premiére jeunesse. Aujourd’hui, je crois Vaimer et admirer tout autant qu’autrefois ; mais je suis moins sir qu’autrefois de la justesse et de la durée, de l’efficacité surtout de certaines parties de son ceuvre et de sa doctrine. Que faudrait-il penser d’un esprit qui, a trente ans ct au-dela, jugerait toutes choses comme a vingt, et a qui la réflexion, l’étude et ’expérience de Ja vie n’auraient servi qu’a le fortifier davantage dans ses idées et, sans doute, dans ses préjugés juvéniles ? ‘Le plus grave roils: peut-étre, que lon puisse: adresser 4 Taine, c’est précisément de s’étre A vingt

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ans, — et peut-étre plus tét, — enfermé dans un systéme clos dont il n’avait pas suffisamment vérifié et. éprouvé les principes, dont il n’est depuis jamais sorti qu’a son corps défendant et qui, 4 son insu, lui fournissait des réponses toutes faites aux questions qu'il renouvelait dans le détail par son patient et dur labeur- J’ai donc marqué respectueusement, mais librement, les points principaux sur lesquels il m’était impossible d’accepter les conclusions de Taine. Et pourtant, on ne trouvera pas dans ce livre une critique détaillée, une discussion en régle des doctrines de l’auteur de /’Intelligence. Quelques mots en passant, de rapides indications au détour d’un développement, ca et la de

-courtes notes au bas des pages, voild tout ce a quoi j'ai cru devoir réduire mon intervention personnelle. Et voici trés simplement les raisons de cette extr¢éme réserve et de cette volontaire sobriété de critique.

Quoi qu’on pense de Taine et de sa philosophic, il est incontestable qu’il a eu sur les idées de son temps une vaste, une profonde influence. « La machine a penser et A raisonner qu'il avait construite, a dit justement M. Boutmy, est celle dont deux générations de suite se sont servies ; pendant quarante ans, toutes les idées dominantes ont porté la méme marque d’origine, la sienne. La troisitme génération commence 4 inter d’autres voies. » Et si cela est vrai, ne serait-il pas quelque peu téméraire de vouloir, dés aujourd’hui, indiquer avec une trop grande précision ce qu’ily a d’éphémére et Willusoire dans cette ceuvre considérable, si). proche de nous, si vivante encore, et qui, sans doute,; n’a pas encore déroulé sous nos yeux toute la suite ininterrompue de ses effets? Il faut laisser le temps faire’

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