La philosophie en France au XIX° siecle, p
3. Article sur Daniel Viady, histoire d’un musicien (Débats du 2 aout 1862)
mkt GO ; ESSAI SUR TAINE
gramme quil leur trace. Hugo lui-méme s’efforce de’
-« comprendre le monde » et Vhistoire ; et aux Chdtiments,
Légende des siécles. Michelet, sans renoncer a l'histoire, séprend de l’histoire naturelle et méme de la physiologie: -ilécrit la Femme, U Oiseau et l' Insecte. George Sand enfin, « par la pratique de la vie et par l’étude des sciences, est arrivée aucalme;» et elle substitue aux « personnages ré- Iveurs » et « chimériques » dont s’était enchantée sa jeune imagination des héros plus conformes au « train courant du monde », plus finement observés et plus exactement peints : Frangois le Champi et Jean de la Roche ne rappellent
Lélia que par le charme du style; et Taine, — yoyez son article sur George Sand, —en a su gré au fécond écrivain. i
Mais parmi ceux qui avaient pris part & la mélée romantique, il en est d’autres qui devaient, ce semble, saluer avec d’autant plus de faveur ces idées et ces préoccupations nouvelles, qu’au fond ils pouvaient y reconnaitre: celles qu’eux-mémes ayaient fini par patronner. Les dissidents
du romantisme, un Vigny, un Mérimée, un Sainte-Beuve,
en lisant Taine, — et ils l’ont lu, — ne pouvaient manquer —
de lui étre reconnaissants, les uns de son stoicisme hau— tain et discret, les ‘autres, de son amour de « énergie », de son gout pour les « détails prouvés », pour les « faits authentiques », les autres enfin de son active curiosité de l’dme humaine. Pour Sainte-Beuve, il y eut méme quelque chose de plus que de la simple reconnaissance. Au lieu de marquer & I’auteur des Essais de critique une hostilité hargneuse comme Gustave Planche, ou une libre sympathie, comme Emile Montégut, peu sen fallut quil ne’se mit a son école, et que le maitre ne se fit disciple. Taine est assurément celui de ses éléves auquel Sainte- Beuve aurait le mieux aimé ressembler, et il est probablement la derniére grande influence qu’ait subie I’écrivain
- aux Contemplalions, succtdent les fragments épiques de la ©
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as ee INFLUENCE,
de Paricitoyal. Et sans doute, ce dernier fit toujours de formelles réserves sur la méthode de Taine. Non par idéalisme métaphysique ou moral, certes, mais simplement par sens et souci de la réalité changeante et de. l’humaine. complexité, il repoussa toujours le déterminisme rigide,
que professait son jeune émule ; jamais il n’admit qu'une, formule put rendre entitrement compte d’une Ame hu--
maine, et que des influences aussi générales que le sont: celles de la race, du milieu et du moment pussent expliquer I’ « unicité » du génie individuel, « la monade inex-: plicable »; son demi-scepticisme, en un mot, ne s’accom-
modait pas sans quelque impatience de ce dogmatisme:
intransigeant. Mais, en revanche, quel eré infini il sut a ‘Taine de ne le point « traiter comme le plus sceptique et le plus indécis des critiques et en simple amuseur », surtout de ne point « lui faire l’honneur de le sacrifier & Villemain et aux autres maitres antérieurs», en un mot, de le considérer sérieusement « en France et dans ce siecle » comme « un des cing ou six serviteurs les plus utiles de lesprit humain » ! C’était peut-étre beaucoup dire. Mais quand on est Sainte-Beuve, on ne résiste pas a d’aussi flatieuses appellations ; et il se crut tenu de mériter et de justifier ces éloges, Dans la chaleur de- V'improvisation quotidienne, il ini était échappé certains mots, certaines formules, — par exemple sur la nécessité de ‘constituer « histoire naturelle des esprits », — que Taine prit résolument au pied de la lettre, et auxquelles il atta-
cha beaucoup plus d’importance que Sainte-Beuve n’en ~
avait lui-méme attribué. Comment le désavouer } Comment se dérober al’honneur d’étre consacré « philosophe » et méme « savant »? Et, sans peut-étre en avoir trés nettement conscience, au contact de cette pensée si ferme et si décidée, lui, Sainte-Beuve, « l’esprit le plus rompu aux métamorphoses », le plus mobile et le plus prompt a accucillir les influences du dehors, il ramasse tontes ses
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velléités « scientifiques » d’autrefois ; il les précise, — sil ne s'agissait pas de l’auteur des Lundis, je dirais: il les systématise ; — il ne se hasarde pas a formuler une « doctrine », mais il se décide & esquisser, a définir sa « méthode »: pour satisfaire son infatigable curiosité d’épicurien intellectuel et moral, il s’autorise des exemples et
des théories de ce jeune maitre dont il avait si dignement
salué les débuts; et lui qui, jadis, avait si fortement maintenu contre Taine l’obligation, en littérature et en art, de se soucier toujours de la valeur artistique et littéraire des ceuvres, le voila qui, peu a peu, trop bien per- 5 suadé par Taine, semble ne plus s’intéresser aux ceuvres qu’en raison de leur insignifiance littéraire et de leur intérét psychologique — ou anecdotique*. — La trés curieuse action que Taine a exercée sur la pensée et sur la carriére critique de Sainte-Beuve est assurément la plus remarquable victoire qu'il ait remportée sur la génération de 1830. Mais & cette génération, aux environs de 1850, en succédait une autre qui semblait s’étre donné pour tache de s‘opposer trait pour trait a celle qu'elle venait remplacer. Positive, raisonneuse, réaliste ou naturaliste, éprise de faits, affamée de certitude scientifique, elle répudiait a grand fracas « l'éducation sentimentale » quelle avait recue, elle s’efforgait d’en dépouiller jusqu’aux derniers vestiges, Plus d’individualisme, plus de lyrisme, plus d’autobiographies, plus de Confidences, plus de Confessions d’un enfant du siecle; le Moi redevient « haissable »; il faut
désormais étre « impersonnel » et « impassible ». Toutes
1. Voir, outre les cing articles que Sainte-Beuve a consacrés A Taine, ses articles des Nowveava Lundis (t. IIL et IX) sur Chateaubriand: jugé par un ami intime, et sur Essai de critique naturelle, de. M. Emile Deschanel (ce dernier était particulitrement gouté de Taine),. Varticle déja cité de M. Sorel sur Taine et Sainte-Beuve, les deux der— niéres legons de I’ Evolution de la critique par M. Brunetiére, et la re~ marquable Préface mise par-M. Lanson en téte de -x3 Hommes et livres (Paris, Lecéne et Oudin, 1895). i
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les tendances qui, depuis yingt ou trente ans, avaient été : tenues en échec ou battues en bréche par le génie et le | succes des grands écrivains romantiques, reparaissent alors om et, favorisées d’ailleurs par les circonstances, par les événe- g ments politiques, envahissent les diverses provinces de é c la pensée et de l'art. On en revient A vénérer Boileau, c'est: fue tout dire. Les maitres qui passionnent et qu’étudient ces oe jeunes gens, — qui s'appellent Emile Augier, Leconte vs de Lisle, Gustave Flaubert, Alexandre Dumas fils, Charles Baudelaire, Sully Prudhomme, — ce ne sont ni . Lamartine, ni Victor Hugo, ni Cousin; ce sont, — en attendant Renan et Taine, — ceux qu’on pourrait appeler les transfuges duromantisme : c’est Balzac et c’est Stendhal,
c'est Gautier et c’est Sainte-Beuve. Et les ceuvres succedent aux ceuvres, traduisant avec une croissante netteté ce nouvel idéal. Le régne de la «littérature brutale » est né. « Ce mo-> ment, écrivait plus tard J.-J.Weiss, s’est marqué dans Madame Bovary, dans les Faux Bonshommes, dans le Demi- Monde, le Fils naturel, les écrits philosophiques et historiques
deM. Taine; toutes ceuvres que caractérisent la conception mécanique de l’A4me humaine, un” mépris singulier de Vhomme, un style sec et tranchant, circonscrit dans Ja notation impassible des effets et des causes'. » Et faut-il rappeler ce que, au lendemain de la publication deMadame “he Bovary, Sainte-Beuve écrivait de l’ceuvre et de l’auteur ? oe « C’est bien un livre & lire en sortant d’entendre le dia-
logue net et acéré d’une comédie d’Alexandre Dumas fils, ou d’applaudir les Faux Bonshommes, entre deux articles de Taine. Car en bien des endroits, et sous: des formes diyerses, je crois reconnaitre des signes littéraires nouveaux : science, esprit d’observation, maturité, force, un peu de dureté. Ce sont les caractéres que semblent affecter les
1. J.-J, Weiss, Autour de la Comédie-Frangaise, p- 17: L’article est du 12 mars 1883.
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chefs de file des générations nouvelles. Fils et frére de:
‘médecins distingués, M. Gustave F laubert tient la plume
comme d’autres le scalpel. Anatomistes et physiologistes,. je vous retrouve partout !1 5 } Quelle fut exactement dans ce mouyement la part propre de Taine? Il est assez difficile de le dire. Son ceuyre s’est si parfaitement encadrée dans celle de sa génération, ses idées se sont si bien fondues avec celles de ses contemporains, qu’a premitre yue on éprouve quelque embarras a distinguer son apport personnel. Sans Taine, jusqu’a quel point Flaubert et Leconte de Lisle, Dumas fils et Renan auraicnt-ils différé de ce.qu’ils ont été) Question proba— blement insoluble, et qui ressemble a cellé de savoir si, sans . Boileau, les Racine, les Moliére et les La Fontaine auraient fait tout ce qu’ils ont fait et comme ils l’ont fait. Il est bien
‘certain que le mouvement réaliste était commencé avant
que Taine ett écrit son premier livre, — les Emauz et camées, les Poémes antiques, la Dame aux camélias sont de 1852 et, a cette méme date, Madame Bovary était déja sur
le métier ; — et je doute. fort quavec tout son génie, si
Taine avait voulu-se mettre en travers du mouvement, il
fut parvenu a Venrayer. Mais il s’en garda bien! «’ Pour
faire de belles ceuvres, la condition uniyue est celle qu’indi— quait déja le grand Goethe : Kmplissez votre esprit et votre ceeur, si larges qu’ils soient, des idées et des sentiments de ~ votre siécle et ’ceuvre viendra2. » Ce conseil qu il donnait en 1865 a ses auditeurs de l’Ecole des beaux-arts, Taine | avait commencé par le suivre. Il était l'un des fils de cette génération qui, vers 1850, arrivait a la vie intellectuelle. i s’élait librement ouvert & toutes les influences qui avaient soulllé sur elle; il les avait accueillies, il en avait composé la substance méme de sa pensée et de son style; en. passant par son esprit, clles s’étaient précisées, clarifiées, organisées 1. Causeries du Lundi, éditions actuelles, t. XIII, p- 363. 2. Philosophie de Vart, éditions actuelles, t. I, p- 123-124,
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en un vigoureux et large systtme. Comme un de'ces puissants réflecleurs qui concentre un moment en lui toute une série de feux convergents et qui, avec une force redoublée, les renvoie illuminer tous les coins de Vhorizon, l’ceuvre - de Taine a résumé et condensé en elle-méme tous les réves -flottants, toutes les velléités balbutiantes de la pensée con- » temporaine; elle en a fait un corps de doctrine; elle en a -singuliérement accru la portée, multiplié la force active. | A tous ces jeunes gens qui cherchaient leur voie et qui, hos déja, d’eux-mémes, commencaient a la trouver, elle est yenue donner une conscience plus nette et plus aigué du but 4 atteindre et des moyens a employer. Elle les a encouragés dans leurs efforts ; elle leur a persuadé qu’ils travail- ha laient a une cuvre nécessaire et Iécitime. D’un mot, elle nee est venue leur apporter une philosophie. Kea Culte et religion de la scieuce, persuasion intime que rien n’existe en dehors et au-dessus des faits, -quen art comme ailleurs, rien ne supplée a l’observation patiente ef minutieuse et a Vexpérience, que les plus hautes démarches de l’A4me humaine ont leur tondement et leur point d’appui dans des modifications de l’organisme, que les cas excéptionnels doivent étre étudiés comme les autres, et peut-étre plus que les autres, et « qu’il faut dire ce qu’on yoit comme on le voit », croyance enfin a Vuniversel phénoménisme: s’il est vrai qu « ily aune © philosophie sous toute littérature », c’est bien cette philo- 23 sophie que recouvrent les vers de Leconte de Lisle, les -comédies d’Emile Augier, les drames de Dumas fils et les romans de Flaubert, et c’est celle que Taine a achevé d’inculquer a ces divers écrivains, et dont il leur a fourni lexpression abstraite’. Et, sans doute, il y eut ga et la
1. M. Lanson, dans sa Littérature francaise (p. 1019-1021), a trés
ingénieusement et trés fortement montré |’étroite correspondance qui existo entre la doctrine de Taine et les conceptions métaphysiques qui sont comme cnveioppées dans les principales ceuyres littéraires contemporaines,
quelques dissidences, comme il y en a toujours. Il y avait dans ce nouveau dogmatisme trop d’affirmations tran—
cuantes pour que le scepticisme morne, inquiet et chagrin ~
de Scherer put y trouver pleinement son compte ; et comme dautre part il ne parait pas avoir jamais bien gotté la nature d’esprit et le genre de talent de Taine, il ne perdit
aucune occasion de le faire voir. Et de méme, ni Feuillet, ©
ni Fromentin, ces délicats, ne pouvaient, en lisant Taine, souscrire & toutes ses théories et approuver tous ses dires. Mais Scherer lui-méme n’a rien d’un critique a l’ancienne mode; trés informé, érudit méme, il essaie lui aussi, et tout comme Taine, de s’affranchir de ses impressions personnelles et de fonder ses jugements sur une philosophie et sur la science. Quant & Feuillet, outre qu'il y a en lui plus de vrai « réalisme » qu’il ne semble et qu’on ne l’a bien voulu dire, — tout au moins 4 partir de 1852, — je ne pense pas quil ett renié l’esthétique dont le traité de PIdéal dans Vart lui offrait la séduisante esquisse. Enfin, nous pouvons croire, puisque cest Emile Montégut qui nous l’affirme', que Taine a exercé une assez forte action sur cet écrivain exquis qui s’appelait Eugéne Fromentin ; les Maitres d’autrefois n’auraient sans doute jamais vu le jour si Taine n’avyait pas écrit la Philosophie de Vart; ils la rectifient sur plus d’un point et la,completent ; et visiblement, l’auteur de ce livre unique, qui nous permet de ne pas trop envier Ruskin 4 nos voisins, a voulu dresser en pied et refaire & sa maniére les beaux portraits de Rubens et de Rembrandt qu'il avait lus et admirés dans la Philosopluie de art aux Pays-Bas.
1. Hugéene Fromentin écrivain (Revue des Deua-Mondes, 1° décembre 1877, p. 6g0-Gg1), — Voir aussi Jes Mattres ‘a’ autrefois, p- 135-136 ; et dans la Revwe des Deux-Mondes du 15 aout 1896 (p. 805), un article intitulé Ar e¢ métier, par M. G. Dubufe, ot auteur institue entre Taine et Fromentin, considérés comme critiques d’art, un paralléle
ee oe intéressant, quoique, 4 mon gré, un peu bien sévére pour aine.
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LINFLUENCE + Raton ery x OG Mais ot l’influence de Taine apparait ‘plus nette encore et plus distincte, moins mélée a celle de ses contemporains, . ¢ est sur ces réalistes d’arriére-saison qui ont débuté dans ‘les lettres entre 1860 et 1870, et se sont « naturalistes » appelés. Ce qu’ils ont tout d’abord aimé et salué en lui, eest auteur des Philosophes classiques, c'est l'iconoclaste du spiritualisme officiel, c’est le déterministe enfin. Bien Jongtemps aprés, se remsmorant ses souvenirs de jeunesse, Tun des romanciers de notre temps qui rappellent le mieux Ja jolie, féline et sinueuse maniére de Renan, écrivait: « Taine était déterministe. I] était nettement et avec une abondance de preuves, une richesse dillustration qui fit sur la jeunesse intelligente, 4 la fin du second Empire, une impression beaucoup plus forte qu’on se l’imagine aujourhui... La pensée de ce puissant esprit nous inspira, vers -1870, un ardent enthousiasme, une sorte, de religion, ce ‘que j appellerai le culte dynamique de la vie. Ce qu'il nous apportait, c’ était la méthode et l’observation, c était le fait et V'idée, c’était la philosophie et l’histoire, c’était la science enfin. Et ce dont il nous débarrassait, c’était l’odieux spiritualisme d’éco!e, c’était l’abominable Cousin et son abominable école; ¢’était l’ange universitaire montrant. d’un geste académique le ciel de Platon et de Jésus-Christ. I nous délivra du philosophisme hypocrite. En ce temps-la, mous avions, au quartier Latin, un sentiment passionné des forces naturelles ; et les livres de Taine avaient beaucoup contribué A nous mettre dans cet état d’Ame. Sa théorie des milieux nous émerveillait... l’action de Taine, vers ce temps-la, fut trés forte sur la littérature et sur l’art. »
' Ces lignes sont deM, Anatole France! qui débutait alors, en i868, par une étude sur Alfred de Vigny. Or, si un ‘esprit aussi délié et aussi avertia subi a ce point le charme, ou plutot la domination exercée par la pensée de Taine,