‹ Essai sur Taine, son œuvre et son influenceChapitre 49 sur 86 · ESSAL SUR TAINE · texte numérisé non relu

ESSAL SUR TAINE

pensée humaine comme absolument distincte du corps limité qu’elle

réfléchit. Faut-il enfin répéter aprés tant d’autres que pour Hegel, —

esprit, c’est-a-dire le systeme des grandes idées qui composent la philosophie, la religion et l’art, est le principe ainsi que le but des choses, que tout y aboutit et que tout en dérive, que toute forme en est la préparation, l’ébauche ou Yimage, qu’il est le moteur de tous les changements, le terme de toutes les transformations, la raison de toutes les vies, et que le monde entier est suspendu a lui comme une chaine 3 son aimant?... Ce sont deux conclusions et ce sont aussi deux méthodes opposées. L’une consiste a écraser sous quelques fails brutaux toutes les vérités délicates ; Vautre a déméler au sein des choses le fil délié qui les unit; la premiére s’appesantit sur la lettre, la seconde penétre jusqu’a lesprit. » — Apologie des « penseurs dont il défend la cause. » = « Au fond, ils peuvent étre vos alliés. car ils donnent le méme but que vous a la vie humaine. lls vont vers les mémes objets par une autre yoie. Leur route n’est guére séparée de la votre que par l’épaisseur d’une metaphore. Ils traduisent vos opinions anciennes par des formules nouvelles, mais le sens reste le méme parce que le cceur n’a pas changé. C’est par ces ressemblances intimes qu'une

association ou, si vous voulez, « une Kglise » d’esprits trés diffé-

rents peut subsister et vivre. S’il y a une « orihodoxie » étroite pour reunir les gens qui récitent le méme symbole, il y en a une large pour assembler les hommes qui participent au méme esprit. Au plus glorieux moment de la rénovation allemande, un traducteur de Platon, un ministre de l’Kvangile, Schleiermacher, se déclarait disci; le de Spinoza, sans se trouver sépare, pour cela, de ceux qui conservaient leurs croyances littérales, J’aspire 4 la méme tolérance, et cette lettre n’a d’autre but que de Vobtenir. J’aurais trop de regret de me croire entiérement séparé par les idées de ceux a qui je. suis étroitement uni par l’amitié et l’estime. Le propre de la philosojhie que je sers est d’apercevoir les liens qui la joignent & la votre; ce n’est pas 1a, & mes yeux, un de ses

moindres mérites, et c’est du moins une des raisons qui m’enga-—

gent a la servir. » é (Debats du 6 mars 1860.)

Henri Ritter, Hisloire de la philosophie moderne, tra~ duction et introduction par M. Chailemel-Lacour.

« M. Ritter est un Allemand fort savant (ces deux mots font

pléonasme) qui a le privilége, en Allemagne, de faire l’histoir des: ‘philosophies... Personne ne niera quwil n’ait une érudition trés vaste, une impartialité tras large et le mérite de présenter les systémes comme autant de faits naturels qu'il faut comprendre et non réluter. » — Il ale style simple, et pourtant’« ne sera pas lu. par tout le monde. C’est que la qualité d’Allemand, avec des avantages, a des inconvénients, Il ne sait faire ni un chapitre, ni un paragraphe; il est parfaitement dépourvu de cet art que les gens d’outre-Rhin appellent rhétorique, et qui, ensomme, malgré ce nom méprisant, est le talent de composer ; il n’annonce pas son idée, il ne marche pas en droite ligne, au moyen de divisions tranchées; il ne conclut pas... La-dessus, les Allemands disent' que peu importe l’agrément, pourvu qu’on s’instruise ; que les raffinements littéraires sont indignes d’un savant véritable et qu'ils se, gloritient de n’étre pas des gourmets parisiens. Je réponds humblement que I’Histoire de l’Ecole d’Alexandrie, par M. Vacherot, et l'Essai sur la métapnysique d’Aristote, par M. Ravaisson, sont aussi intéressanis qu’un volume de M. ‘Thiers, et pourtant aussi approfondis qu’un volume de M. Ritter. » = « Aussi bien, n’est-ce pas de M. Ritter que j’ai voulu parler, mais de M. Challemel, son traducteur ; celui-la a du style... On reconnait un orateur, une ame passionnée, un homme d'imagination. Ll a écrit sur les litté- ratures, :l asenti les pottes, il a goute les peintres, il a yoyagé, il a yécu, il a parlé en public, et on voit qu'il s’en souvient. Ceux qui l’ont entendu s en souviennent encore mieux que lui, Kn effet, peu d’hommes ont été plus richement doués et plus abondamment -munis de tous les dons et de toutes les facultés qui maittrisent un audiloire :; une action véhémente et variée, une voix vibrante, un geste exercé et toujours juste, une abondance naturelle de phrases qu’on pourrait écrire, par-dessus tout le souffle continu, intérieur; qui porte l’auditeur, qui l’em-

porte, méme dans le sujet le plus ingrat, méme 4 travers les.

abstractions les plus stches, sans jamais lui permettre de se ralentir ou de s’arréter. Je |’ai entendu, il y a dix ans, dans un concours, faire une legon sur la théorie de la démonstration dans Aristote; tout le monde comprenait, suivait; on l’aurait volontiers entendu sur le méme sujet encore une heure; quoique en Sorbonne, on

avait envie de l’applaudir : les mains nous démangeaient; il y a |

deux mois, au Salon des Arts-Unis, dans des conférences sur la peinture et les ceuvres de |’Exposition, les mains nous déman-

geaient encore. Heureusement, cette fois, la salle était moins aus- +

tére, et le public a pu louer, sans ménagement et tout 4 son aise, un des talents les plus rares qu'il y att en France, celui d’un homme qui, de style, daccent, de geste, d’esprit, d’instinct, est vorateur... »

(Débats du 28 aot 1861.)

Victor Duruy, la Gréce ancienne.

« M. Duruy est probablement,l’homme de France qui a le plus dinfluence en histoire, car c’est lui qui fait en histoire toutes les: idées des jeunes gens. On a vendu de ses manuels 500 000 exem- plaires . histoire des Hébreux, des Asiatiques, des Grecs, des. Romains, du moyen-dge et des temps modernes, histoire de France, . ce sont ses idées qu’on apporte dans le monde en sortant du collége. Quand yous voulez connaitre Vesprit d’un pays, lisez ses livres de messe et ses livres de classe; rien de plus curieux que . les petits ouvrages-positifs et bibliques ou les enfants anglais prennent le gout des faits et le sentiment religieux. Chez nous, ouvrez les livres de M. Duruy et les publications que fabrique M. Mame ie Tours, vous y verrez fort clairement les deux courants d’opinions qui travaillent si singuligrement notre civilisation frangaise,, et les deux éducations qui ménent et opposent ici tous les esprits. » == « Par dela ces livres utiles, il a publié plusieurs ouvrages -excellents, parfois éloquents..., tout récemment’ une histoire grecque... Comme dans |’excellent livre de M. Maury sur la religion grecque, comme dans l’admirable ouvrage d’O. Miiller sur la littérature grecque, on y trouve l'abrégé de tout ce que la science moderne, science aux cent yeux, aux cent bras, toujours en quéte, inépuisable en divinations, en rapprochements, en rectifications, peut porter et accumuler de lumiéres sur un point choisi. » = « Loriginalité ne manque point, et on trouve la marque de l’auteur en plusieurs endroits : d’abord dans le style, qui est beaucoup plus vif et plus coloré que celui dont les professeurs et les savants font ordinairement usage en pareilles matiéres; ensuite dans les opinions qui, étant par nature fort, décidées et fort généreuses, font del’auteur le partisan, l’admirateur et le champion d’Athénes. La préférence est parfois trop visible; mais au fond elle est méritée, car nulle part homme na été si grand et si aimable, nul peuple n’a tant fait pour la civilisation humaine, et nulle race, apres tout, ne s’est formé une idée aussi juste de la vie et de l’univers. » — Eloge des vues générales que renferme Youvrage. — « Ces vues d’ensemble, 8 mon avis, sont la partie capitale de toute histoire ; ce sont elles, par exemple, qui donnent un si grand prix et une supériorité si durable’ l’Histoire de la civilisation en France de M. Guizot... Avec cette histoire maintenant et les vastes

rs APPENDICE I «..

ouvrages de Thiriwal, de Grote, d’O. Miller, de Boekh, de Maury,

de Curtius, nous pouvons saisir les grandes divisions et le systtme entier de la civilisation grecque. Pour avancer plus loin désormais, il faut changer de route; ce sont les recherches spéciales qu il faut aborder, surtout ces biographies détaillées et animées

ou Pécrivain trayaille & recomposer la vie quotidienne et les sen- -

tuiments intimes des siécles qui ont disparu. Cet art nouveau, c’est

la psychologie importée dans l/histoire. J’ose dire qu’a cet égard,

dans Vantiquité, presque tout est 4 faire. La structure d’esprit de Sophocle, de Xénophon, d’Aristote, par exemple, est inconnue; on connait leurs ceuyres, non leur dme; on ne se représente pas les démarches singuliéres que la nouveauté de la. civilisation et la

-yie gymmnastique ont imposées alors 4 l’intelligence, Vimagina- |:

tion et aux sentiments. Nulle histoire aujourd’hui ne nous semblera compléte tant qu’elle ne se rapprochera pas des pénétrantes analyses de M. Sainte-Beuve et des peintures. incomparables de lord Macaulay. » ‘

(Débats du 23 mars 1862.)

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