‹ Essai sur Taine, son œuvre et son influenceChapitre 51 sur 86 · XV · texte numérisé non relu

XV

Hector Malot, les Amours de Jacques et les Viclimes d amour.

Comment il a découvert les livres du romancier. — Mérites de.

ces deux romans, — « Ils n’ont rien d’énorme... Ils sont simplement une ceuvre de bon aloi, celle d’un esprit attentif et sincére, qui, ayant vu de prés, avec un coup d’ceil juste, les sentiments et les actions humaines, les raconte sans s astreindre a un plan trop systématique, sans se ménager des eflets trop calculés.., « La part de Ja forme, disait Stendual, devient plus mince de jour en jour... Le public en se faisant plus nombreux, moins mouton, veut un plus grand nombre de petits fails vrais sur une passion, une situation de la vie. » Ainsi compris, le roman est une suite de renseignements, non pas sur les habits, les meubles et les détails infiniment minces d’une protession et d’un métier, mais sur les diverses facons de sentir, de penser et de youloir des hommes. Il s’agit de donner le plus grand nombre possible de ces renselgnements coordonnés et exacts, sans s’attarder dans la description, sans s’égarer dans Péloquence .. » — « Par tous ces traits, ses livres (de Malot) ressemblent aux romans anglais contempo-

rains; un autre trait les en distingue », la hardiesse dans Ja pein-—

ture de la passion. — De quelques imperfections de ces livres +

-« un manque d’artifice qui est parfois un manque darth »)s

— mais laine n’en éprouve pas moins « un plaisir vif et neuf pour un critique, celui de saluer un talent précoce, original et solide dans un homme que je ne connais pas et que Je n’al jamais vu. »

(Débats du 1g décembre 1865.)

Se Me ee See Sh ey

Guillaume Guizot et son cours sur Montaigne.

«... M. Guillaume Guizot a choisi Montaigne pour sujet de ses lecons, et tout en faisant avec détail la biographie et la critique ide son auteur, il a pris,’ pour le mieux expliquer, un point de

‘vue élevyé du haut duquel il embrasse un ensemble. Cet ensemble

est histoire ancienne des idées nouvelles. Beaucoup de gens croient ‘que tout date de soixante ans, ou tout au plus de cent ans en ~ France; il-n’en est rien. Plusieurs siécles avant nous, les grands

esprits ont vu les vérités qui, aujourd’hui, nous éclairent; placés

sur les cimes, ils apercevaient et proclamaient déja la lumieére, tandis que la foule restait plongée dans les obscurités des basfonds et des profondeurs. C’est un vif plaisir pour un historien et pour un moraliste que de voir naitre dans un recoin, dans un esprit isolé, sur une page d’un vieux livre, une idée scandaleuse ou étrange pour les contemporains, mais destinée plus tard a s’im-

lanter si bien dans l’esprit des hommes que, de l’état de paradoxe, elle passera au réle de liew commun. M. G. Guizot s’est donné la'satisfaction de faire sur Montaigne cette curieuse recherche. fl Ya considéré aujourd’hui comme magistrat et légiste. » = Ré-

-sumé de sa lecon; — son succes. — Sa maniére : ce sont des

citations intéressantes habilement enchassées; c’est une causerie, non une piéce d’éloquence. — « Il semble que M. Guizot n’ait

maintenant qu’a oser davantage et 4 se livrer & lui-méme, comme

il l’a fait en finissant. Si l’on se hasardait i suggérer un conseil, c'est celui-la qu’on lui donnerait en toutes choses. Ceux qni ont lu son Ménandre et ses articles de journal connaissent de lui un homme fort instruit, érudit méme, ayant étudié dans le détail et dans les finesses quatre ou cinq littératures, écrivain ferme et expérimenté, bon dialecticien et habile critique. Mais dans ses écrits trop rares, il n’a montré qu’une partie de lui-méme, et c’est l'autre face que, sous l’influence du temps et de la parole publique, nous espérons, peu & peu, voir se dégager... C’est une plante de jardin élevée dans le rude terrain, dans lair apre de la philosophie et de la politique. Elle s’y est fortifiée, endurcie, elle a montré qu’elle y pouvait vivre; mais elle n’a point encore déployé V’abondance heureuse de ses formes sinueuses et flexibles, les teintes variées et nuancées de ses corolles et de sa fleur. Elle

Cee eae ris: (ae 8 hay 9

So

fe peut & présent; la sympathie publique est toute préte; il ne lui

“reste qu’a laisser épanouir sous ce souffle tiéde les facultés aimables

et délicates que seuls quelques amis gotitent depuis dix ans. » (Débats du 12 janvier 1866.)

E. Renan, les Apétres.

« ... Il serait superflu d’indiquer l’importance d’un ouvrage qui

remue et renouvelle une question de cet ordre. Le public en a décidé; en deux ans, il a acheté de la Vie de Jésus cent mille exemplaires, et les revues anglaises disaient qu’aucun livre religieux n’a eu « celte popularité depuis le temps de Luther. » — ‘Ge tome second comprend l’histoire du christianisme depuis la mort de Jésus jusqu’aux grandes missions de saint Paul, de l’an 33 a Van 45. A notre avis, il est encore supérieur au premier, et la raison en est que l’auteur n’écrit plus la biographie d’un personnage, mais l'histoire d’une croyance. Pour la vie de Jésus, comme pour celle des apdtres, les documents sont rares, incomplets et souvent légendaires; mais cet inconvénient est bien moins grave dans le second cas que dans le premier. Un individu ne peut étre bien peint que par des traits propres et précis; le détail authenlique est nécessaire 4 son portrait; il est presque indispensable d’avoir ses Mémoires, ses lettres, ses discours attestés, les petites circonstances de son éducation et de sa jeunesse; sinon, on court risque de rester dans le vague ou de tomber dans l’arbitraire. Au contraire, une mission, une époque, la situation et la transformation d’un groupe humain considérable, le développement d’une doctrine et d’une institution peuvent étre exposés a grands traits ; le menu détail n’y a qu’une importance secondaire; on y voit aisément le point de départ et le point d’arrivée; on s’y meut parmi des choses générales, bien plus visibles et bien plus certaines que les choses particuliéres; on marche sur un terrain solide que les accidents de l’histoire ne peuvent effondrer, que les lacunes des textes n’empéchent pas de suivre...; et voila pourquoi, avec le méme talent, les mémes recherches et des documents de méme nature, l’auteur des Apdtres nous semble avoir surpassé l’auteur dela Vie de Jésus. » == « Quant au mérite propre de Vouvrage, il est aisé 4 voir. L’exdégése chrétienne avait été poussée, en Allemagne, jusqu’a sa limite; on avait contrdlé | ori-

aho ESSAI SUR TAINE *

gine, l’age et la valeur des documents; on avait fixé le sens, la filiation et le progres de toutes les croyances; on avait fait la oritique et la philosophie compléte de l’histoire évangélique. La derniére Vie de Jésus, par M. Strauss, peut donner au lecteur une idée de ce vaste et consciencieux travail. Mais ce méme ouvrage peut lui donner en méme temps Vidée de ce que M. Renan ajoute a ses devanciers. D’une exposition séche, d'une simple dissertation abstraite, il a fait une ceuvre vivante; avec une érudition. aussi personnelle, avec une compétence égale, avec des informa-- — tions plus multipliées, avec une expérience plus grande et plus récente du pays, du climat et des races, il a repris l’;euvre pour’ la transformer. Par dela les pures idées, ila vu des passions, des émotions, des hommes; il les a mis en scéne, il a sutyi pas a pas, en témoin, les méltamorphoses et les progres de leurs sentiments. Il a changé une science d’Universilé et de cabinet en un récit dramatique et complet, ou les délicatesses de la parole reproduisent les agitations et les variétés des Ames. » == « Ce n’est point la, comme les adversaires |’ont dit, un simple mérite de style. Par lui-méme, le style n’est rien ; une phrase élégante et bien ronde n’est un chef-d’ceuvre qu’aux yeux d'un versiicaleur ou d’un menuisier. Le véritable style est celui qui rend sensible aux yeux el & lame ce que la simple langue philosophique et érudite ne peut atteindre, je veux dire l’homme sentant et agissant avec les particularites de son caractére, la complexilé de ses émotions, l’enchevétrement de ses idées, les nuances innombrables et changeamtes de ses joies et de ses trislesses, de ses abattements eb de ses exaltations, de sa grandeur et de sa fai-. blesse. Un pareil style change une cbauche en-un tableau ; il n est: pas Vornement, mais Vachévement de I’histoire.~1l est le don. propre de notre pays : instruits par nos romanciers et par nos eriliques, habitués par la conversation et les salons 4 déméler les molils des actions, a distinguer les degrés des talents, & exprimer toutes les variétés des sentiments et des caractéres, nous sommes mieux préparés qu'un solide raisonneur anglais ou qu’un docte theologien allemand a comprendre et a exphquer le jeu des idées et des passions qui composent la vie de ’Ame, et lon peut dire — quentre les muins de M. Renan la science allemande, vivifiée. par V'éduc.tion francaise, a pénétré plus avant et plns finiment: . dans Vhistoire du christianisme que jamais elle n’avait fait aupa- { ravant, » == « Le public hra avec une curiosilé plus vive Jes pre- © miers chapitres. Les amateurs d’histoire étudieront avec un interét — particulier Jes trois derniers chapilres, qui ex osent Vétat du ; monde romain vers le milieu du premier siécle et les circa a tances générales qui donnérent accés dans Jes esprits & la nouvelle toi. Les adversaires, les orthodoxes, les politiques chercneront les principes de l’auteur dans la grande introduction qu’il

it te

itl

“a eS ee

SME eh Tart ly EV ee AME Reyes oo ee ey YA be, 7 : ‘ P @ eee } « } ; ah “. 5 ie oe ae

ey APPENDICE 1 . ' Sa ahr

met en téte de son livre; cette introduction est une sorte de pro-* fession de foi religieuse et historique. A ce titre, nous en déta-' chons la conclusion si élevée, si large et, au fond, si conciliante et nous la présentons au lecteur, » ‘

(Débats du 13 avril 1866.)

Camille Selden, Mendelssohn et la musique allemande. ae

Mendelssohn. — « Ses lettres et sa vie sont précieuses parce qwelles nous font entrevoir les habitudes et le caractére d’une \ nation qui, depuis un siécle, s’éléve en Europe au premier rang... ges Au premier aspect, on admire surtout la minutie de leurattention, . ae Vénormité de leur savoir, leur talent d’abstraire, leur aplilude métaphysique pour les yues d’eusemble. Au second regard, on remarque que si ces facultés ont pu donner leurs fruits, c’est que la conscience, Ja patience, l’abnégation, la sobriété, une quantité de vertus morales y étaient jointes. Il s’est fait chez eux un travail prodigieux, et qui s’est fait a peu pres gratis; les travailleurs ont ; da palir et se priver 4 proportion, car les grandes ceuvres ne se "4 font que par les longs sacrifices, et la seule voie qui méne a la puissance, c’est de consommer peu en produisant beaucoup... »

— Exemples et faits a l’appui. — « Je crains bien qu’en France

la science, la philosophie, les arts et le reste ne soient aimés que . pour leurs accessoires, et le principal de ces accessoires est la 2 facon fine et jolie dont on parle. On peutavoir de l’esprit partout, ee méme en législation et en économie politique; c'est par ce

moyen que Montesquieu et Bastiat se sont fait lire; mais une fay exigence pareille réduit beaucoup la fécondité et la liberté de Vintelligence, et bien des ceuvres d’art ou de science deviennent impossibles lors jue le savant et l’artiste se sentent obligés d’étre lus avec plaisir et compris du premier coup. Le public, en France, met sur les épaules de |’écrivain et de l’inventeur un poids que le public en Allemagne prend asa propre charge... »

(Débats du 4 mars 1867.)

Titien, lecon de I’ Ecole des beaux arts.

Sa vie, son caractére ef son cuyre. — « Quand on essaye de se

1 \ 3 oe ’

ESGAE) SUR TAINE: ce "8 (eae

figurer Titien, on apercoit un homme heureux entre tous et qui n’a recu du ciel que des faveurs et des félicités. » — « A ces chances heureuses s’ajoutent des dons exceptionnels, une facilité extréme & peindre et une inépuisable fécondité d’imagination. » — Son caractére facile, habile & se faire bien venir de tous, méme de l’Arétin. — « Cette figure de l’Arétin mérite d’étre décrite. C’est un type curieux d’aventurier, en qui se trouvent réunis, exagérés, étalés avec la plus audacieuse impudeur tous les vices du siécle. » — Son portrait. = Conception que Titien s'est faite de homme. — « Les dieux de Titien sont des hommes yulgaires qui ne seront jamais des homn . intelligents. Ce sont Wadmirables animaux; pour l’ame, la p-nsée, Titien ne sen préoccupe pas ; ce qu’il voit, et ce qu'il exprime, c’est l’épanouissement de la vie physique, la solidité et Ja vitalité de la structure humaine. C’est ainsi que Rubens a compris et représenté l’homme

avec cette différence que, vivant sous un ciel blafard, au milieu

d’une race plus molle et plus blanche que celle des marins de VAdriatique, et prenant ses modéles autour de lui, il a donné a la beauté animale un type plus sanguin et plus lymphatique, une chair plus surabondante, un rythme moins harmonieux que Titien. » = « Le dessin, le crayon ne donnent que'la forme extéricure, la limite, le contour; la couleur seule rend la vie. Il y a l& tout un monde ot Titien est le premier. C’est 4 Londres, a Naples, dans ses grandes compositions, que l’on sent ce que c’est que la chair, & quel point on peut faire entrer la vie dans un. contour, et combien sont imparfaites les représentations du corps humain qui n’en donnent que les lignes et l’enveloppe. Peindre: Ja chair vivante, c’est ]a supréme difficulté de l’a.t, car la vie est, une chose profonde et infinie. La chair vivante et sentante est;

une pulpe molle, sanguine, essentiellement fluide, vaguement? ©

bleuic, jaunie, striée, ombrée par le réseau des veinules, des: artérioles, qui affleurent sous la peau transparente, yar le hérissement des papilles, par Jes tons ocreux des aponévroses, par les taches claires et sombres qui suivent les saillies et les contours des muscles. Uniquement frappé et préoccupé de la forme vivante, Titien l’a saisie et reproduite tout entiére... Son ceuvre, comme celle de Rubens, est une image en raccourci, mais compléte, du monde dans lequel il a vécu. » = « L’idéal de cette conception de Vhomme abandonné, agissant et jouissant, c’est l’Hercule, le. colosse. Titien a eu ce don unique de faire des colosses qui sont des hommes réels. » — Preuves et exemples. — « Ces héros gigantesques ne tiendraient pas dans un cadre étroit; il leur faut: le ciel libre, le plein soleil, les grands paysages, des colonnades,, des portiques, des architectures colossales, des arbres, des plans

de collines et de montagnes. Le monde idéal et abstrait des

Florentins ne leur conviendrait pas. La réalité des personnages

dl

Ss S.

entraine et nécessité la réalité des lieux. De 1a, chez Titien, la

‘représentation fidéle de la nature entiére, de la vie humaine avec

toutes ses circonstances, qu’il reproduit en les embellissant, sans en rien supprimer. » = « De la conception de Phomme particuliére A Titien dérivent ainsi les traits earactéristiques de. son talent : la puissante réalité de son coloris, la variété de ses types, Pénergie extréme de ses personnages, l’impétuosité de leurs mouvements, la réalité et la variété de leurs mouvements, la variété et la réalité des milieux dans lesquels il les place. S’il Ini manque quelque chose, c’est ce qui ne s’accorde pas avec ce

gout dominant de la force, de Vampleur, des formes ‘saines et —

vivantes, c’est-2-dire l’élévation religieuse, ’élégance et la finesse aristocratiques. »

(Revue des cours littéraires, g mars 1867.)

Page 1