XX
MM. Saigey, Cournot, Whewell, Bain, H. Spencer, St. Mill et Renouvier, De quelques ouvrages philosophiques récents.
Il ne veut que signaler ces travaux d’un mérite rare, et constater, « en dehors de toute doctrine officielle, des tentatives d’accord entre la métaphysique et les sciences positives ». — « Nous sommes peut-étre & Ja yeille de quelque grand mouvement philosophique pareil a celui qui ébranla |’Allemagne au commencement du siécle, mais moins hasardeux et mieux dirigé, » — Détails sur ces divers auteurs. — « Cependant, & travers le bourdonnement continu de la philosophie officielle et le grand silence de la spéculation libre en France, on peut dislinguer un philosophe, celui-la de la grande espéce, je veux dire indépendant, solitaire, créateur systématique, et, par conséquent, inconnu ; je parle de M. Renouvier. S’il était Allemand, il aurait aujourd’hui une école ; on l’aurait expliqué et réfuté dans cinquante journaux ; vingt brochures l’auraient commenté; trois ou quatre disciples auraient publié une exposition populaire de ses idées ; plusieurs privat-docents auraient fait des cours sur son systeme ; et nous entendrions un écho d’outre-Rhin nous apporter un mot nouveau, le renouvieranisme. Mais il vit en France, ou on lit un livre de
philosophie lorsqu’il conclut visiblement en politique ou en
APPENDICE I * ahd
ohh ESSAL SUR TAINE
religion... Depuis le siécle dernier, aucune pensée plus originale et compléte ne s’est, chez nous, produite au jour, et ne s’est nourrie avant de paraitre d’une érudition plus encyclopédique... fh — Il continue et reprend l’ceuvre de Kant; sa doctrine se § rapproche de celle de Leibnitz, « pourvu qu on retranche a Leibnitz sa monade supérieure et ordonnatrice... L’auteur achéve son ceuvre en ouvrant les perspectives de lordre moral, et sa conclusion, aussi originale que sa méthode, fait entrevoir une ‘immortalité, une palingénésie, des intermittences d’organismes, des peines et des récompenses, des personnes divines, le tout au moins comme possible. Ce sont les conjectures morales d’un Kant républicain... »
(Débals du 27 juin 1867.)
se
Camille Selden, [Esprit moderne en Allemagne.
«... L’Allemagne est un monde trés vaste, trés mélé, en voie de transformation, et ce serait une trop grande tache que de le décrire et de Vexprimer tout entier ; auteur n’y prétend pas; il apporte seulement des matériaux et des idées ; mais les matériaux sont bien choisis et les idées dignes d’attention... » — «M. Selden a unstyle, un style énergique, concentré, avec des éclats imprévus, parfois avec des bizarreries, de la géne ou des obscurilés ; la séve est étrangére, mais elle est toujours forte et souvent riche ; le ton, la pensée, tout est original ; voila pourquoi nous en parlons. » = « I y a une idée sur laquelle l’auteur insiste beaucoup dans sa préface, et & la vérité, c’est la plus importante, celle de Dieu. Selon lui, Pidée de Dieu est tout autre en Allemagne que chez nous : de 1& une infinité de conséquences toutes trés vastes. Il a raison. De race a race, toules les conceptions, entre autres celle-la, different... » — Exemples. — « De méme God, Gott, ne trouvent point leur équivalent dans notre mot Dieu. Quand il s’agit d’idées si importantes, la nuance est tout; et, pour comprendre toute la valeur d’un mot pareil chez nos voisins, il faut se risquer jusque dans la psychologie. Je vais essayer de le faire, en m’aidant de mon auteur. » — « Tout le monde a lu le passage de Goethe ott Marguerite demande 4 Faust s’il croit en Dieu... » — « Beaucoup de Frangais disent, aprés avoir lu ceci : Voila un homme emabarrassé : il fait des phrases. Ils se trompent,
Faust est sincére, trés religieux; seulement, c'est de cette facon quil comprend Dieu; plusieurs théologiens allemands le trou-
yeraient orthodoxe. En effet, voici une définition de la religion Y
par le célébre Schleiermacher qui ressemble beaucoup 4 la sienne : » citation. — « On retrouve ce sentiment partout en Allemagne ;
le voici dans un contemporain, le potte dramatique Hebbel: »
citation. — « On dira que c’est la une conception de grands esprits, de poétes, de philosophes; non pas; chez les gens ordinaires, méme dans le peuple, se trouve un instinct qui lai fait écho, » — Exemples, = « La-dessus, le lecteur francais prononce tout de suite les mots mysticisme ou panthéisme ; ce sont deux compartiments commodes ov l’on met, pour sen débarrasser, les. idées qu’on ne prend point la peine d’examiner ou qui s éloignent trop des formules communes. La vérité est qu/il faut trop d’attention pour comprendre des sentiments comme ceux qu’om vient de voir, Ils ont une racine profonde qui est l’aptitude aux idées généra.es ; 4 mon avis, c'est la le dom particulier et supérieur de Vesprit allemand. On s’en apercoit Wabord & la langue si remplie de mots abstraits qui nous semblent vagues parce qu‘ils sont trop compréhensifs ; méme aujourd'hui, aprés tous les efforts quils font pour prendre dans leurs livres le ton de la conversation courante, nous avons peine 4 les traduire ; il nous semble qu ils se tiennent dans une région supérieure, celle du vide et des
brouillards, La philosophie leur est naturelle; chez eux, on la.
rencontre partout ; toujours ils ont besoin de vues universelles. Je lisais derniérement quantité de leurs écrits sur l’art et sur Vhistoire de |’art; iln yen a pas un, le plus sec, le plus technique, le plus dépourvu d’originalité et de génie, qui n’essaie de relier entre elles toutes les parties d’une époque et toutes les époques successives. Quel que soit l’objet, histoire de détail ou histoire générale, éyénements humains ou phénoménes physiques, ils cherchent 4 composer un ensemble ; ils sentent l’étre comme une chose qui, incessamment, devient et se transforme, qui dérive d’un au-dela et aboutit 4 un au-dela, qui est un moment dans une série. et qui, toujours imprégnée du passé, toujours grosse de Vayenir, toujours enveloppée et pressée par ses alentours, ne fait que manifester par sa diversité et son écoulement intarissable la force mystérieuse qui la produit et l’entretient. Cette force, dont nous sentons la présence ct l’opération en tout objet et en tout événement, quelle est-elle? Ici, chacun répond tout bas selon sa tournure d’esprit, ses sourds instincts, ses facultés innées ou acquises ; on la devine et on la concoit tantot comme une puissance immuable et fatale, tantot comme une bonté universelle et protectrice, tantot comme une beauté ineffable et sublime, tantédt comme une justice inévitable et rigide, Tantot la tradilion théologique vient la formuler ; tantot un sysléme philosophique
i Ne Ree Ve ea ls be renee” ie, Wie : yr. ce yj rc a Pan ee eT Rae ahh, ; \ 246 ESSAI SUR TAINE
-essaie de Ja définir. En tout cas, la conception qu’on s’en fait est toujours accompagnée d’un trouble ou d’un élan de Vdme, admiration, attendrissement, espérance ou terreur vague, sentiment Waccablement ou d’exaltation, d’abnégation ou d’enthousiasme. Il est clair qu’une'’ telle aptitude a concevoir |’universel, une telle faculté de le deviner ef de le sentir 4 travers les choses et dans les choses, renouyelle et transforme l’idée de Dieu. » = « En premier lieu, cette notion étant spontanée devient vivante. Chez nous, elle est d’ordinaire un article de catéchisme que, pendant l’adolescence, on dépose dans un coin de sa mémoire ; on le reprend vers la vingtitme année pour le rédiger un peu autrement, d’aprés Voltaire ou Rousseau. Aprés cela, on n’y pense plus; elle repose dans uns cabinet obscur ot lon n’entre presque jamais ; on se garde bien de la briser ; mais on se garde presque autant d’y toucher. En Allemagne, elle est un hote assidu, familier ; on Ja retrouve en soi & chaque moment, dans une promenade, une conversation, une lecture ; elle n’est pas un simple ‘sujet de curiosité spéculative ; elle rentre fréquemment dans l'homme, avec son corlege d’émotions, avec tout son ascendant, aux divers tournants de Ja vie, 2 la naissance d'un enfant, & la mort d’un ami, aux changements des saisons, & Vaspect de la campagne, dans les préoccupations de la politique, au contact de la poésie et de la musique. Si je voulais citer en France des esprits de cette trempe, j’en trouverais trois : George Sand, Michelet et M. Renan ; ils passent pour les plus irréligieux de Ja France, et, au fond, ce sont les plus religieux ; iln’y a pas un roman ou l’auteur de Mlle de la Quintinie n’introduise le sentiment du divin et de linfini; les auteurs de la Vie de Jésus et du Prétre laissent incessamment percer dans leurs écrits ce fonds de poésie et de philosophie qui fait les mystiques ; c’est justement parce quwils sont trés préoccupés de la religion qu‘ils ‘se sont mis en guerre avec J’orthodoxie. — En second lieu, Vidée de Dieu, ainsi comprise, perd la précision que nous aimons tant. Un Allemand aura de la peine d’accepter le Louis XIV agrandi que Bossuet fait régner dans le ciel, l’habile mécanicien dont Voltaire a besoin pour ajuster les rouages de Vhorloge universelle, le personnage considérable et bienyeillant que Béranger traite en camarade et quil salue sans lui demander rien ; les contours d’une pareille figure sont trop arrétés pour lui; il la trouve un peu idoldtrique; la piété qu'elle excite lui parait presque semblable & celle d'un Italien devant sa madone ou son saint favori... Méme s'il est orthodoxe, il s’échappe du cédté de la poésie et de V’émotion : le dogme se fond sous sa main; les formules et les confessions de foi, sollicitées, amollies par la ression imperceptible et incessante du sentiment intérieur, assent passer l’interprétation et Vexégése ; celle puissance
APPENDICE I * ah7
universeile qu'il entreyoit dans l’histoire, dans la nature et jusque dans les palpitations de son propre cour, déborde du moule étroit- ot l’autorité veut l’enfermer, et parce qu’il la sent infinie,, épandue partout, hors de proportion avec toute forme, il ne peut la définir par une forme. A cet égard, toutes leurs théologies sont instructives. Quand ils prononcent les mots scolastiques, ils les, entendent dans un autre sens. — D’autre part enfin, comme Vidée de Dieu, en Allemagne, n’est pas un dogme appris, mais une ceuyre personnelle, elle est diverse selon les divers esprits; chacun’se la fait d’aprés son expérience propre ; j’oserais dire que toute ame bien douée doit avoir la sienne. D’homme & homme, sa nuance et son expression varient. A parler exactement, elle est toujours une hérésie (airesis), c?est-a-dire une opinion préférée, librement et sérieusement choisie; 4 ce titre, elle est respectable et respectée, car elle traduit létat.et les facultés d’une dme, comme le timbre d’un instrument annonee sa structure et. ses matériaux. On folére ef méme on écoute celui du voisin; les dissonances semblent naturelles ; on n’en conclut point, comme en France, que le yoisin est un athée, un impie ou tout au moins une ceryelle trouble attardée dans les phrases nuageuses et les” inconséquences; on ne le somme pas de choisir entre |’orthodoxie officielle et la négation pure, en le condamnant, s’il refuse, 4 manquer de logique ou 4 manquer de bonne foi. Dés lors, il ya
place dans le christianisme pour unc infinité de croyances; si rg Venceinte est commune, tous Jes siéges sont distincts; mais fp) Nim aucun mur ne les sépare. Le docteur Strauss et M. Bunsen a peuvent donner la main aux orthodoxes rigides; Schleiermacher ee Pavait déja donnée 4 Spinoza; tous admettent que Jésus fut un is ia homme divin; quant au mot divin, chacun se le définita soi- . ras méme, selon le degré de sa science positive, selon l’espece de ses “ yues philosophiques, selon la vivacité de son sentiment poétique, = ie selon l’élévation et la purelé de ses idées morales, avec les méta- oe
phores et les formules qui lui paraissent le moins impropres a expri- hie mer |’émotion et la yénération quil éprouye, lorsque, jetant son Ne regard sur notre petit monde, il tache de concevoir sur ce faible ih indice la source profonde, le développement grandiose et Kacca= ne blante infinité de l’univers. » — Retour au livre de C, Selden. oe — « Entre cing ou six esquisses..., j’en choisis une tres courte, {OSs et qui me semble un petit chef-d’ceuvre. Sobriété, précision, simplicité de style, noblesse d’dme, tout y est. Que l’auteur nous “if en donne souvent de pareilles; Vinvention vaut mieux que la critique ; méme en fait d’histoire et d’analyse, un artiste voit plus loin et plus au fond qu’un historien, » — Longue citation, ‘ (Débats du 7 février 186g.)
a Ry ESSAL SUR TAINE
XXEf
‘Stuart Mill, Philosophie de Hamilton, traduction Cazelles.
Eloge du livre. — « Sauf le talent littéraire, je ne erois pas avoir lu, depuis les Provinciales de Pascal, un livre de polémique plus puissante, une ceuvre d’analyse et de logique plus serrée, Plus obslinée, plus capable d’emporter les convictions, et en méme temps plus loyale et mieux pénétrée de l'amour de la vérité pure... »
(Débats du 12 octobre 1869.)
Paul de Saint-Victor, les Femmes de Gethe.
« ... M. de Saint-Victor a le gout de la grandeur, et il aime Geethe: son instinct le porte vers les figures idéales et vers les plus hautes.,. A cet égard, son style est le meilleur indice; chaque écrivain montre par le sien les préférences les plus secrétes et les plus impérieuses de son esprit; c’est surtout dans les finales qu’on se trahit, Les uns accumulent les images, leur idée ne leur parait compléte que lorsqu’elle s’est entourée d’une draperie abondante et multicolore. Les autres ont besoin d’un résumé court, d’une formule abréviative et précise. Quelques-uns terminent toujours par up mol piquant, un trail d’esprit; d’autres ne terminent pas,’ et croient qu'il faut laisser dans esprit du lecteur un contour: fuyant, une émotion indistincte, une simple impression d’ensemble... » — Maniére toute sculpturale de Saint- Victor,
(Débats du 24 décembre 186g.)
wap et « = », ‘, a — Ay i iyo ao 4 2 , Z / APPENDICE I”, 249
Pour une slatue 4 Hegel!.
Eloge de Hegel. — « On peut comparer son ceuvre 4 un grand
modéle de cathédrale en bois, qu’on tachera plus tard de construire en pierre. Les lignes générales en sont admirables ; mais certaines parties ne scront peut-étre jamais réalisées. En fait d’indication provisoire, c'est encore ce que nous avons de meilleur et de plus grand. » = « En politique, Hegel fut de cette école dont le sort est d’avoir éternellement raison (et, ce semble, d’étre éternellement battue), qui veut tenir compte 4 la fois des nécessités contradictoires inhérentes a la na'vre dés choses. Il fournit des arguments 4 la démocratie et au droit divin; des royalistes et des républicains sortirent de Ini. Il fut, en tout cas, le seul Allemand qui ait jamais compris la Révolution francaise. Sa vaste téte, ou tout était a l’aise, embrassait les manifestations les plus opposées de lesprit, ne cherchait pas a les concilier, s’intéressait A leur guerre, les Jégitimait tour a tour... Si Hegel vivait encore, plusieurs faits de notre plus récente histoire lui auraient peut-étre suggéré cetle formule : « Le Frangais, dans une ceuvre, voit moins Pceuvre en elle-méme que la manifestation a laquelle cette ceuvre sert de prétexte. » Nous craignons que cette tendanée ne nuise un peu chez nous & la statue que les philosophes de Berlin yveulent élever a leur illustre maitre. Que manifesteront, en effet, ceux qui souscriront 4 ce moriument? lls ne manifesteront rien du tout, si ce n’est leur estime ou leur admiration pour un penseur éminent. Ils ne feront acte d’adhésion ni 4 un parti philosophique, ni A un programme politique; ils témoigneront simplement qu’ils yeulent honorer |’humanité dans un des plus grands esprils qui ont le mieux montré a quelle hauteur elle peut s’élever. L’initiative de la société de Berlin est dégagée de toute attache officielle. Le gouvernement n’y est absolument pour rien; loin de la; une des raisons qui font désirer aux auteurs de Ja souscription une participation internationale a leur ceuvre est l’opposition haineuse que témoigne, selon eux, le gouvernement prussien contre la phi-
losophie spéculalive... »
(Débats du 25 janvier 1870.)
1. Quoique cette lettre soit signée par Taine et par Renan, il semble
au style qu'elle soit plutst Puuvre de ce dernier.
as
a ae
*\ eae ee ;
Aas
PON eae ee ee ne TV 5 ag
a er ee
Lettre au Directeur du Temps.
« Permettez-moi de soumettre 2 vos Jecteurs une idée trés simple, et, je crois, ulile. Plusieurs personnes a qui j’en ai parlé la trouvent opportune et pratique; entre autres avantages, elle a ce mérite, qu’elle peut étre mise 4 exécution par chacun de nous, dans son petit cercle, et sans qu’il lui en coule rien, » — Un jour, dans un café de province, iln’a pu trouver que des journaux réyojutionnaires : ils étaient envoyés gratis, et dispensaient d’un abonnement. — « Ces petits faits... montrent la force de propagande qui est propre aux opinions radicales. Etant violentes, elles sont contagieuses. L’utopiste, le sectaire, les hommes a principes abstraits, les déclassés qui sont aigris contre la société, les réveurs qui ont découvert une recette certaine pour établir sur la terre la justice et le bonheur parfaits, ont besoin de communiquer leurs idées ; ils colportent leurs petits livres, ils prétent ou donnent leurs gazettes, et, a la fin,la balance penche de leur cété, parce que de l’auire cdté il n’y a pas de contrepoids. » — Autres faits analogues ; — raisons diverses qui expliquent la rapidité de diffusion des opinions violentes et la lenteur de diffusion des idées modérées parmi les ouvriers et les villageois. — « Ainsi formés, on comprend qwils votent au hasard, ou mal, ou point du tout. » = « I ne
tient qu’a novus de leur fournir un meilleur pain quotidien, celui
que nous mangeons nous-mémes, et pour cela il suffit de leur donner nos journaux apres que nous les avons lus. Ghacun de nous regoit le sien, celui qu'il juge le plus sensé;le plus instructif, le \ plus honnéte; rien ne l’empéche, aprés en avoir profité, d’en faire profiter autrui... Votre domestique est un homme, un citoyen actif; son vote au scrutin compte autant que le vétre. Il n’est ni
humain, ni méme prudent de le traiter en étranger, en merce-
naire; par dela son respect officiel, sa bienveillance intime a du prix. Elle u’est pas difficile & gagner; de petites attentions y suf- ‘fisent, et c’en est une que de lui donner régulitrement tous les — jours votre journal lu. » — Bons effets de cette habitude. — Les gens riches et aisés qui habitent la campagne devraient envoyer leurs journaux au maitre d’école, au-curé, les faire porter au cabaret, les faire circuler & tour de réle parmi leurs fournisseurs ; — «etje ne doute pas qu’au bout de deux ou trois années vous ne retrouviez dans les votes plus nombreux et plus sensés de votre
; egg) Oe APPENDICE I 251
eommune Vaction lente, Vinfiltration sire de votre journal. » = .« Presque tout homme qui en emploie d’autres »: devrait agir “ainsi; « sept ou huit personnes pourraient s’entendre pour faire
cette distribution 4 bon escient et éviter les doubles emplois. » — « D’ailleurs, toute association, toute réunion d’hommes qui veulent ensemble une méme chose, est salutaire aux associés... Cela est utile partout, et serait plus que partout utile en France, ou non seulement les classes, mais les individus sont séparés, ol, sauf la proche famille et quelques amis anciens, personne ne tient a personne, ou les hommes ne se touchent que par les liens laches du raonde et de la polilesse banale. » — Réformes et institutions qa‘il faudrait souhaiter dans cet ordre d’idées. — « N’allons pas
-siloin; en toute chose, le commencement est le plus difficile;
Mais ce sera déja un commencement bien beau et bien gros
-d’avenir, si quelques milliers de personnes en France yeulent s’en-
tendre pour donner a leurs voisins plus ignorants et plus pauvres Je journal de la veille dont elles n’ont que faire et qu’elles jettent au rebut avec les vieux papiers. »
(Temps du 5 février 1872.)
AXVI Leltre ee Débats.
« I] faut que d'ici 4 deux ans nous payions 3 milliards, et méme 3 milliards 1/2; il le faut, car nous avons la baionnette sur la gorge, et si nous ne sommes pas préts aux échéances, la baionnette s‘enfoncera. — Pour fournir cette énorme rangon, deux sortes de moyens sont proposés, et font appel a des sentiments trés diffé-
rents, » == « Le premier est l’emprunt ordinaire..., l’émission de
rente par souscription publique... Il est certain qu’elle sera efficace, car l’an dernier, au lieu de 2 milliards qu’on Jui demandait,
‘elle a offert 4 milliards, 800 millions. Il n’est pas moins certain
qu'elle sera seule efficace, et que les offrandes volontaires ne fourniront jamais une somme qui puisse dispenser d’y avoir recours, Sur ce point, il ne faut pas nous faire d’illusions; la taxe volontaire peut procurer des millions, mais jamais des milliards; en Italie, dans un cas semblable, elle a donné 7 millions de francs ; aux Etats-Unis, ou lesprit public est si fort, 5 ou 6 millions de
dollars. Quand méme la nécessité plus urgente et le caractére plus
pare) o~
enthousiaste rendraient chez nous |’élan plus fort, la distance entre
25a ESSAI SUR TAINE
Ja somme offerte et la somme qu’il faut payer resterait déplorable, Ceux qui ont beaucoup d’espérance espérent 900 millions ; suppo-sons que la contribution spontanée les promette et méme les verse, nous aurons encore prés de 3 milliards & payer. A cet égard, Jes chiflres sont inexorables... » = « Cen’est pas a dire qu'il faille renoncer & la contribution volontaire. Tout au rebours, elle doit étre maintenue, surtout 4 présent qu’elle est lancée, et la raison en est qu’elle a deux grands avantages : l'un moral et l’autre financier. — L’avantage moral est le bon effet qu’elle aura sur Yopinion. Si nous donnons beaucoup, l'Europe en conclura que les Francais aiment la France, qu’ils peuvent et veulent faire des sacrifices pour elle, quil y a chez nous non seulement de l’argent, mais du patriotisme. Qu’il y ait de largent et méme de la confiance, le dernier emprunt l’a prouvé ; mais il n’a pas prouvé autre chose .. Cent francs versés gratuitement a la caisse du comité central pour la contribution patriotique indiquent plus de cceur et desprit public qu'un million déposé chez l’agent de change pour acheter les rentes du prochain emprunt. Or, Vessentiel, en ce moment, c’est de montrer aux étrangers que les Frangais tiennent a la France; iln’y a pas de meilleur moyen pour étre ménagé et respecté. Un journal allemand disait derniérement que cette taxe spontanée, si elle est, universelle et grande, sera « une deéfaite morale » pour la Prusse. Cela est vrai; car alors il sera admis de tous, méme de la Prusse, que Jes 36 millions de Frangais ne sont pas un troupeau qui marche au hasard sous un patre de rencontre, et que les pillards de grand chemin peuvent 4 volonté tondre ou se partager; on verra qu’au besoin le troupeau sait de lui-inéme se ranger en ligne, présenter les cornes. Ce n’est pas « l’egoisme » comme disent les Allemands, qui. nous rend faibles; c’est l’habitude de nous laisser conduire par aulrui, d’attendre le signal et la voix du chef. Sit6t que nous youdrons nous entendre, agir de concert et par notre propre initiative, nous serons forts. — Voila encore un des avantages moraux de la contribution volontaire : elle est une action personnelle et concertée, un premier pas vers le gouvernement de soi par soi-méme; elle propose un but commun & des milliers d’individus; elle les rapproche par des comiltés et des correspondances ; elle leur fait traverser les divers — tatonnements par lesquels on s'exerce dans | art de sassocier; elle leur enseigne cet art et les prépare ainsi a la vie publique. Aujour- @hui, en France, toute cuvre qui groupe ensemble plusieurs hommes est une bonne ceuvre, d’autant meilleure qu’elle les groupe pour un motif plus désintéressé. » = « Il faut donc laisser distinctes et faire marcher de front les deux entreprises... L’emploi de notre oflrande est tout indiqué; insuffisante pour payer les Allemands, elle suflit pour sauver nos finances, et c’est sur ce point que je sollicite avec déférence toute lattention du comité central.
— A mon sens, la contribution volontaire doit servir, au fur et &
mesure qu’elle sera vers¢e, d amortir la delle contraclée envers les Prussiens. Voila un but précis; si on l’accepte, qu'on le dise tout haut ; chacun alors saura exactement |’emploi de son olfrande... » == Avantages de ce procédé. — « Les gens ne consentent a don-
ner que iorsqu ils voient d’avance avec certitude l’effet et l’effica-
cité de leurs dons. » = « Suivons maintenant le détail de l’opération et de ses chances. — Il me semble d’abord que les comités devraient fixer un chiffre précis, un minimum. d’aprés lequel cha-
enn se taxerait lui-méme. Sinon, l’offrande sera tout arbitraire,
et, dans ce cas, les suggestions de|’intérél personnel sont toujours plus fortes. Au contraire, le chiflre une fois admis, bien des gens, par conscience, honneur ou respect humain, se feront un scrupule
de rester au-dessous. Prenons celui qui a été adopté déja par plu-
sieurs administrations, par divers ateliers, par quelques écoles et quiest la portée de toutes les bourses, méme des plus minces, cest-a-dire un jour par mois de salaire, revenus ou bénéfices, en d’autres termes, un trentiéme du revenu annuel, quelle qu’en soit la source. Un journalier, un domestique peut, sans trop d’efforts, faire ce sacrifice aussi bien que le plus riche capitaliste, et le plus grand industriel. 'M. Thiers évaluait 4 15 ou 16 milliards par an le revenu tolal de la France, et plusieurs économistes que j’ai consultés jugent que ce chillre n’est pas trés loin de la vérité. Le doe de ce revenu fait 500 millions; réduisons-les & 300; avec de la bonne volonté on peut les avoir... — Quant aux moyens, divisons, 4 exemple de Nancy, la souscription en deux étapes : la premiere, dans laquelle les souscripteurs ne sengageront que si la souscription atteint tel chillre; la seconde, dans laquelle ils s’engageront tout-a-fait. » — Détail des moyens a employer. — « Ici, ’amour-propre et le respect humain doivent étre les auxiliaires du patriotisme ; il faut que chaque commune sache le chiffre des engagements mensuels et annuels de sa voisine, que chaque particulier sache le chiffre de !’engagement annuel ou mensuel de son voisin, qu il puisse Vestimer, l’honorer, le louer tout haut, ou
“Ie tenir en mince .estime. » — Nécessité de laffichage et de la publication des souscriptions dans les journaux. — « Soyez stirs
que le samedi, au marché de la ville, les gens de la commune
réfractaire baisseront les yeux ‘devant ceux des autres paroisses ;
ele soir, au cabaret, le paysan qui aura tenu sa poche fermée
sera honteux devant son voisin, qui aura donné un jour par mois de salaire; que le propriétaire ¢goiste se trouvera mal a l’aise devant son fermier et ses domestiques s'il a tenu sa bourse close
pendant que sur leurs petits gains ils faisaient ceuvre de bons
Francais... » — « Aprés avoir regardé longtemps et de prés Lhis-
toire et les mceurs de la France, je crois que parmi les nations, il n’y ena point qui ait plus de cur; seulement, par l’eflet ancien
‘ * se APPENDICE T+ 253
des institutions politiques, cette générosité native ne sait pas s’employer dans les affaires publiques, et par un trait particulier du tempérament national, elle n’est jamais accompagnée de sangfroid ; il faut au Francais de l’excitation, un élan, la contagion des émotions environnantes, l’émulation, l’idée des regards fixés sur lui. La France ressemble aun soldat qui, 4 lordinaire, s’amuse, paresse, plaisante et gronde contre son officier, mais qui au feu et sous les yeux de ses camarades, est capable de dévouements subits, imprévus et sans limites. Personne ne sait ce qu il adviendra de cette contribution volontaire ; mais il n’est pas impossible qu’A un moment donné la France y aille tout entiéreet d’un élan, comme au feu. »
(Débats du 9 février 1872.)
Emile Deschanel, Etudes sur Aristophane.
Quelques mots sur le livre. = « Quand il s’agit de présenter un ancien aux lecteurs modernes, deux interprétes critiques peuvent se rencontrer: l’un plus Allemand, l’autre plus Frangais. » — La méthode érudite du premier. = « Voila un grand trayail, complet dans son genre, et qui, en outre, est le précédent nécessaire, l’auxiliaire indispensable de ceux qui suivront. Le second critique en use, mais fait autrement : quoique versé dans le grec, . il est surtout homme du monde et s’adresse ades gens du monde. » —Telest M. Deschanel : ila quelque chose de son auteur, « comme Jui homme Wesprit avant tout... Ici, je trouve un inconyénient, M. Deschanel, comme Aristophane, manifeste 4 tout propos, et méme hors de propos, des préférences dogmatiques, politiques, théologiques, et quitte la critique comme Aristophane quitte la poésie, pour les affaires et les théories du temps présent. C’est tant pis; en critique et en histoire, ne soyons qu’historiens et critiques. Cette objection faite, il n’y a plus guére qu’A louer. Parmi les instruments critiques, l’un des meilleurs est le talent... L’érudition toute seule, fut-elle la plus ample, la plus minutieuse et la plus exacte, n’est qu’un commencement et une préparation. En cela, notre méthode francaise, celle des littérateurs par opposition a celle des philologues, a son originalité et son prix. Une piéce d’Aristophane, comme toute ceuvre littéraire, est composée d'effets
te" — | ar, a. YP t Pie ee ee. per Tie Lee v . ¥: - pecan tae. e Fhe ae ope ae ot ‘
‘ ; Eom
en A ae aPPENDICE: Fy 255
qui ont tous leur degré et leur nuance, bouffonnerie, fantaisiec, élan lyrique, grace voluptueuse et légtre, coups d’imagination ae subite et ailée, sérieux profond, parodie drélatique, pétillement de a calembours et de gaité bachique, émotion profonde politique et | religieuse, sensualités énormes d’artiste, de méridional et de paien. (ett Ce sont 1a des états d’esprit qu’un pur savant a de la peine a sat comprendre ; a cet égard, le talent seul est perspicace ; plus on en tor,
a, plus on yoit clair; plus on a d’'imagination et de style, plus on } est apte 4 sentir Jes grands effets d’imagination et de style, 4 entrer tout de suite dans le sens et l’intention de son auteur, & suivre ses saillies et ses soubresauts, 2 lui faire écho, 4 répéter en sOlméme, au fur et & mesure de la lecture, son.chant, son invective, Ms son sourire, son rire et intonation changeante de sa voix. Je suis
-sur que Théophile Gautier, aprés avoir écrit Une Larme du Diable, qu’Alfred de Musset sachant le grec, nous auraient donné le meil- on
leur commentaire d’Aristophane. — Si le commentateur bien doué Hi ajoute 4 sa finesse acquise ou naturelle Yobservation des ceuvres a4 analogues, on peut affirmer qu’il posséde alors une méthode com- : pléte. Ces ceuvres analogues se rencontrent autour de nous et de ) notre temps, et M. Deschanel a grandement raison de s’en servir. » mf — Développement et exemples. == « D’autres ceuvres présentent des analogies plus précises : » comedia dell’ arte, pantomimes d’Asie- Mineure... — « Par ces sortes de recherches et d’observations faites sur le vif, on parviendra a se figurer, plus exactement qu’on | ne I’a fait encore, les deux principaux supports de l’esprit et de “ Vart grec, je veux dire le paysage et la race. Ce sont d’étranges | caractéres que ces anciens, et bien propres 4 faire réfléchir sur - Vhomme. Ah! Messieurs, s’écriait M. Viguier, le maitre de M. Deschanel, quelles canailles que ces Grecs, mais quiils avaient desprit! Les voyageurs contemporains, les membres de notre: école d’Athénes disent encore aujourd’hui la méme chose. » -—— Développement et citations d’About et d’E. Grenier. — « Que le: moderne scoliaste aille les regarder en face », quwil s’entoure de reproductions, peintures, etc., « qu'il sente par elles ce que mi lai ' statuaire, ni la littérature ne donnent, je veux dire le dehors coloré, le choix, l’arrangement et la proportion des tons, l’ombre et
- Ja lumiére, le délicat et charmant décor de ces intérieurs, archi- ~ * tectures et paysages composés expres pour apporter de toutes parts a des sens fins les caresses d’un bonheur exquis. Si ces études — d’artiste et de reconstructeur ont pour préalable et pour appui la connaissance détaillée, la lecture courante, la possession complite des textes et de leurs appendices, notre commentateur pénétrera plus profondément dans Vantiquité que le simple philologue, l’hel-
\éniste pur, l’auteur d’éditions savantes; il achévera ce que Vautre
aura commencé, — Tel est l’usage auquel peut servir notre éducation trop littéraire et trop mondaine; et, si je ne me trompe,
e’est de ce cdté francais de la science, autant que du cété germanique, qu’il faut pousser les hellénistes de la génération nouvelle, tous ces jeunes gens qui étudient le grec sur place, dans notre Ecole d’Athénes, éléves que les événements politiques ont dérobés depuis vingt-quatre ans a leur ancien maitre, et qui, en ce moment, lisent M. Deschanel au lieu d’avoir le plaisir, peut-étre encore plus vif, de l’écouter. »
(Débats du 17 avril 1872.)
XXVHI
L’Ecole des sciences politiques.
Détails sur ses débuts, sur les améliorations qu’elle va apporter 4 son organisation : cours privés, bourses de voyage, bibliothéque -et salles de travail. == « Ce & quoi |’Kcole des sciences politiques pourvoit, c’est a l'avenir; carsien ce moment nous pouvons asseoir quelque espérance, c’est sur l'avenir et non pas sur le présent. Ni la science, ni la compétence, ni le bon sens, ni la tolérance et ‘la modération quien sont les fruits ne s’improvisent ; la théorie, les principes a priori, la doctrine des droits de homme, la croyance -que telle ou telle forme de constitution est le salut, infestent encore, comme en 1790 et en 1848, nos discussions politiques. ;Carlyle disait tres justement, 4 propos de ces controverses, qu’elles ‘servent & peu pres autant dans un Ktat qu’une théorie des verbes ‘irréguliers. L’important est d’avoir une élite d’hommes instruits, icapables de bien juger, dignes de guider les autres, et en qui les ‘autres aient confiance. Nous ne l’avons pas; autant qu'il est en ‘nous, il faut la faire, d’ici a dix ou quinze ans en travaillant, et selon les bonnes méthodes, elle peut se former. Parmi tous nos. ‘maux, il en est un qui peut nous étre utile, c’est ’anxiété, l’incertitude du lendemain, la pensée que tout peut crouler dans six imois, la nécessité de penser a la chose publique. Que cette préoccupation dure dix ans, sans crises brusques, sans bouleversements, il est probable que sous un pareil aiguillon, la généralion nouvelle ‘ne restera pas immobile; elle youdra s’enquerir, s’instruire, se rendre apte aux allaires ; elle se dégotitera des phrases sonores, de ‘la politique littéraire ; elle comprendra que les affaires publiques ‘wessemblent aux aflaires privées, que des considérations historiques ‘sur le développement de l’humanité et des tirades de rhétorique .
‘ er, 2 :
sur la liberté et le progrés n’y peuvent suffire; que dans un Etat comme dans une usine ou une fa .o, la connaissance des chiffres et des faits est le premier besoin , que la pratique est la meilleure préparation ; que le tact et Vopportunité sont les principaux guides; que toute institution est un expédient ; qu’aucune n’a de valeur
en soi; que chacune delles doit étre jugée d’aprés ses effets pro-
bable§; qu’il ne faut rien lui demander que d’étre applicable et utile; qu’elle est une simple machine & propos de laquelle on doit chercher, non si elle est tracée sur le papier, mais si elle fonctionnera, avec quel rendement et a quel prix. Voici la troisieme fois depuis quatre-yingts ans que nous sommes jetés dans VYeau & l’improviste, ne sachant pas nager. Deux fois, nous nous sommes presque noyés; et la perche a laquelle nous nous sommes raccrochés alors n’était pas bonne; tachons d’aider et d’encourager ceux qui aujourd’hui, librement, d’eux-mémes, établissent dans un coin une école de natlaiion. » :
(Débats du 10 novembre 1872.)
Lettre au Directeur-gérant des Débats.
« Laubardemont disait qu’on peut toujours pendre un homme sur deux lignes de son écriture ; j’éprouve aujourd’ hui combien cette maxime est vraie. A la séance du 16 décembre, dans lAs-
semblée nationale, M. Naquet s’en est souvenu pour lui, mais il |
ne s’en est pas souvenu pour moi. ll pense « que la moralité, le mérite et le démérite sont des faits d’organisation », « qu'il n’y a pas plus de démérite 4 ¢tre pervers qu’a étre borgne ou bossu », et il annonce, d’aprés une phrase de moi, que ’ai dit la méme chose. Je n’ai pas dit la méme chose, et les personnes qui vou-
- dront bien consulter le passage verront sans peine quwil a un tout
autre sens...: « Que les fails soient physiques... » — Cela ne signifie pas du tout qu’il faut chercher ces données simples dans
les « fails d’organisation », dans Ja structure et le jeu des organes;
il serait inutile de les chercher de ce cdté; il n’y a que les phrénologistes qui croient aux bosses. Cela signifie seulement, comme on peut le yoir dans les 5 volumes suivants, par Vhistoire d’une grande nation et d’une multitude d’individus, que les dispositions
morales, qualilés ow talents de toute espéce, tels que nous les
constatons & premiére vue, ont pour causes d’autres dispositions
Pras
fr ts .
morales plus simples et plus faciles 3 déméler. Saint Louis et Mare-
~ Auréle ont été les deux princes les plus vertueux qui aient jamais.
vécu; il n’est pas défendu de remarquer que chez l’un la piété tendre et l’imagination presque extatique, chez l’autre Vinclination philosophique et la réflexion stoicienne, ont contribué a fortifier le gout de Ja justice. Barrére a été l’un des plus vils coquins, et Saint-Just l'un des plus malfaisants fanatiques que l’on connaisse ; il est permis d’étudier dans Yun la légereté méridionale du bel esprit naturellement menteur et vide; dans l'autre, lignorance, Voutrecuidance, l’échauffement solitaire de l'esprit incurablement étroit. Dire que le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre, ce n’est pas dire qu’ils soient des produits chimiques comme le vitriol et le sucre; ils sont des produits moraux, que des éléments moraux créent par leur assemblage, et, de méme quwil est nécessaire, pour faire ou défaire du vitriol, de connaitre Jes matitres chimiques dont le vitriol se compose, de méme pour créer dans l’homme la haine du mensonge, il est utile de chercher les éléments psychologiques qui, par leur union, produisent; la véracité. Appliquée & des sujets contemporains, par. exemple a’ Yanalyse de esprit révolutionnaire ou de l’esprit clérical, une, pareille étude fournirait peut-étre d’assez grandes lumiéres, en; montrant dans les deux esprits des ressorts assez semblables, le. gout des principes admis d’avance, l’aversion pour l’expérience, Vignorance de histoire, l’obéissance aux phrases toutes faites, Vinstinct de la tyrannie, l’aptitude 4 V’esclavage; on en conclurait qu’on ne peut combattre l’un par Vautre, mais quwil faut les combattre tous les deux. — En effet, l’amalyse une fois faite, on n’arrive point pour cela & Vindifférence ; on n’excuse pas un scélérat. paree qu’on s’est expliqué sa scélératesse; on a beau connaitre la composition chimique du vitriol, on n’en verse point dans son, thé..... Le malhonnéte homme est digne de blame, de mépris et de punition, ’honnéte homme est digne de respect et de récompense. Un « bossu » n’est pas regu dans l’armée; un « pervers » qui pratique doit étre exclu de la société libre... »
' (Débats du rg décembre 1872.)
nett, RNa ee op ate en ae ae Be ae ge oe, gah LAME ae Geen a
MM. Alphonse Daudet, Hector Malot, Ferdi- —
nand Fabre.
« Trois romans remarquables ont paru dans ces derniers temps : Barnabé, par Ferdinand Fabre; Fromont jeune et Risler ”
a5 ote aBrpynice a SRE,
ainé, par Alphonse Daudet; la Fille de la comédienne et l’Héritage Arthur, par Hector Malot. Les noms des auteurs sont connus, mais moins qu’ils ne devraient l’étre. Ils font honneur a notre
littérature, et il y a plaisir 4 leur rendre justice, car ils ont tous ©
de la conscience et du talent. » = « Le roman de M. Daudet ressemble beaucoup 4 ceux de Dickens, et cela seul est un grand éloge. Lui aussi, il a mis la scene de son livre dans la rue et dans Vatelier, dans les quartiers populaires, au centre du travail parisien, au Marais, dans unc imprimerie de papiers peints, avec les alentours et le cortége obligé de boutiquiers, de caissiers, de commis, de petits bourgeois, d’ouyriéres en chambre et le reste. Lui aussi il a décrit cette vie étroite, artificielle, agitée, doulou-
reuse, avec une émotion continue, avec une sympathie passion- a4
née, entrant dans lame de ses personnages, les plaignant, les aimant, les haissant, les méprisant, les admirant de toute sa force, en sorte qu’il est toujours en scene avec eux. Cette sensibilité délicate et toujours vibrante donne au style une: puissance singuliére; le cceur, Jes nerfs méme sont troublés, on a envie de
rire, et plus souvent de pleurer; la pitié, la colére, Vindignation -
sont trop fortes , l’effet est poignant. » — Dangers a éviter. — « Chez Dickens aussi, la sensibilité semble féminine et surexcitée; mais aucune faculté n’est plus propre a saisir sur le vif la physionomie, le geste, accent, et, si j’ose ainsi parler, la palpi-
tation.de la vie. Au reste, dans ses petites dimensions, l’ouvrage
est bien composé, bien proportionné, exempt de ces belles divagations et de ces développements exagérés ot Dickens est entrainé
par sa fantaisie et par son génie. En dehors des personnages prin-
cipaux, deux ou trois figures accessoires restent 4 demeure dans le souvenir. L’une est la petite botteuse Désirée, si touchante et st pure, toute frémissante de passion contenue, et qui, pendant des années, toujours assise, enfilant des perles, montant des oiseaux,
yit et meurt d’un amour qu’elle n’avoue pas. L’autre est Delo-’
belle, le comédien en disponibilité, qui, par amour de lart et par respect de lui-méme, continue a arpenter le boulevard, a prendre des petits verres, & étaler son torse et sa frisure, nourri par sa femme et sa fille, admiré chez lui comme un grand homme méconnu, histrion incurable, qui, 4 la ville, est toujours en scine, qui joue ses douleurs et ses joies, chez qui Vaflectation est involontaire, en qui le rdle s’est substitué a Ja nature, si vaniteux qu’on comprend son illusion, qu’on excuse soa égoisme, qu’on tolere ses prétentions, parce qu’on sent qwil mourrait tout de suite s'il cessait un instant de croire au génie qu'il n’a pas et 4 l’avenir qu'il n’aura jamais. Ce portrait tout entier est un chef-d’ceuvre de comique amer; il fiendra une des premiéres places dans la galerie qui semble devoir étre le principal ouvrage de la littérature contemporaine, ct od l’on trouyera sous diverses
es
sh
A UE Lp PUD eet Pn ee en
. yt ae ee
260 y ‘ESSAI SUR TAINS
formes le type important, Ja création propre de notre société et de notre lemps, je yeux dire l'ambitieux impuissant, aigri, avorté et déclassé. » = « Le talent et le procédé de M. Malot sont tout opposés. Il n’inlervient jamais dans le récit... A cet égard, sa réserve est trés grande, trop grande peut-étre... I] n’aime pas les
effets; de la vient que son coloris est uniforme et parfois terne;
‘terroir, une seve apre, rustique, forte et méme un peu sauvage; il’
cest dans le dessin qu'il excelle. Mais ce dessin, trés sobre, est d’une vigueurextréme... Aussi bien, il est supérieur dans l’art de composer. » — Développement et preuves. == « Quand |’auteur a bien expliqué cette végétalion, il lui semble que son ceuyre est finie; la vérilé est qu’elle n’est pas finie tout-a-fait; un artiste comme lui doit exceller dans les détails comme dans ensemble. » — Les principaux personnages. = « La maniére de M. Fabre tient Je milieu entre celle de M. Malot et celle de M Daudet: par suite, elle est moins tranchée; son originalité, qui est aussi grande, est ailleurs. Elle est dans son temperament, peut-étre
aussi dans son éducation ; car il semble qu’il ne connaisse & fond © que les paysans et les ecclésiastiques ; en revanche, il les connait®
admirdblement; on dirait que non seulement il. les a observés, mais encore qu'il les a pratiqués de sa personne, dés ’enfance et depuis longtemps. Dans les deux autres écrivains, on reconnait. tout d’abord deux esprits parisiens, l'un affiné, l’autre cuirassé, par V’éducation et par l’expérience de la grande ville; cehi-ci est’ resté plus intact; son talent a une saveur primitive, un gott de,
est Cévenol, et son ceuvre, rude, franche et riche, ressemble 4 un: vin du cru. Barnabé est la peinture d’un monde complet, physique et morale; paysage, cultures, fermiers, curés, ermites, :
-paysans, il y a la tout un coin de la France méridionale, copié,
sur place et par un enfant du pays, largement, a grands traits,’ avec cet amour du sol et du ciel qu’on pourrait appeler le patrio-. tisme des yeux. L’artiste est inépuisable et toujours neuf quand il décrit ses montagnes cassées, ses eaux vives, ses foréts de chataigniers, toutes les grandes perspectives, tous les détails frais et gracieux d’une nature tourmentée, robuste et vivace... Le sentiment est toujours profond, sincére, et il est souvent grandiose. Je
pourrais citer un lever de soleil triomphal et superbe qui, sous une forme familiére, rappelle Vaccent, l’enthousiasme des anciens —
poetes védiques. Les figures conviennent bien a la scene; on a sous. les yeux une race d’hommes particulitre , forte et dure comme la nature qui l’entoure, qui l’éprouve et qui la nourrit. Les passions,. les volontés, les caractéres, l’amour, Vavarice, la superstition y ont un tour propre, une intensité singuliére, une détente roide et subite. Tout cela se rassemble et se concentre dans la figure principale, Barnabé, qui n’est pas loin d’étre un chef-d’ceuvre, car on y découvre le caractére primitif, la structure de l'homme natu-
ee
- ae! ee? OW : ‘ Bes eS xppennices <<, “Ye” Om 208
gel, la saillie indomptable des instincts que la civilisation recouvre
ide son epduit uniforme et fragile. »
(Débats du 1g février 1875.)
— Portrait de Barnabé.
Lelire 2 M. Albert Collignon (18 octobre 1875.)
« Monsieur, vous me faites beaucoup d’honneur en me demandant un article sur Stendhal et Sainte-Beuve... Mais le sujet est trop grand, et jai le malheur d’avoir l’esprit trés resserré et tres
méthodique. Pour faire une chose,
il faut que je m’y mette tout
entier ; je ne pense qu’a elle pendant trois mois, six mois, un an et davantage. Kn ce moment, j/imprime le re" volume de mes
. Origines de la France contemporaine,
et j’esquisse le second. Pen-
dant longtemps encore, mon cerveau ne comportera pas autre chose; j’y empile tout ce qui, de prés ou de loin, a rapport ala Révolution, et la toile jntérieure se tisse; si }’y mettais d’autres matériaux, il me faudrait un effort énorme et plusieurs mois
pour raccommoder les fils brisés; aussi ai-je renoncé a tout
article ou travail étranger. » = « Je vous renvoie la lettre de Sainte - Beuve; c'est bien lui, exquis et scrupuleux pour les nuances; voila ce qu'il nous reprochait 4 nous autres nouveaux,
ignorance des anciens milieux, le
manque de tradition, l’exagé-
ralion du talent, ou tout au moins du réle qu’avaient joué nos * favoris. Par exemple, il trouvait que jadmirais trop Stendhal, Balzac et Michelet, et me blamait de, ne les juger que par leurs livres. En reyanche, je trouvais qu il mettait trop haut de Vigny,
Hugo, Chateaubriand, Lamartine.
— Ce quil y a de certain,
c'est que, depuis trente ans, le point de vue s'est déplacé : moins de phrases et de beaux mots, plus de petits faits et de vérités observables; cela explique la diflérence des jugements. » — « Josais faire encore & Sainte-Beuve la réponse que voici: Dans
un écrivain, il y a deux, hommes, le premier qui s’adresse a ses contemporains, flatte leur gout, et de plus a un réle, un étalage, une coterie, un succis; le second qui s’adresse aux autres générations et se présente nu dans l’avenir avec ses seuls livres ; je
prefére le second; ce qui est essentiel, c’est la portion durable.
Sainte-Beuve lui-méme gagnait a ce entre le Sainte-Beuve de Volupté,
tte distinction. Quelle distance
des premiers Portraits, et le.
et
26a hi ESSAI SUR TAINE Sainte-Beuve psychologue, physiologiste, le grand botaniste , moral de la fin! Le premier était le caudataire des poéetes et. grands écrivains, le commentateur altitré, un acolyte modeste chez Mme Récamier; le second est l'un des deux fondateurs de Ja critique psychologique et de Phistoire naturelle de Phomme. » = « Je serai 4 Paris le 1e* décembre; j’espere causer avec vous de notre Stendhal. Il y a encore beaucoup d’inédit chez fui. Demandez & Sully Prudhomme de vous procurer par M. Philippe Dela-. roche une biographie de Stendhal écrite par un Anglais; vous y trouverez des lettres curieuses de Stendhal trés jeune 4 sa sceur Pauline. Michel Lévy m’a prété aussi un manuscrit que Mérimée deyait publier, avec deux fragments d’une grande portée, Yun sur le caractére de Napoléon. » — « Agréez, etc. » (Temps du 25 octobre 1875.)
Letire & M. Saint-Genest, rédacteur du Figaro (13 novembre 1875).
« Monsieur, dans le Figaro du mercredi 10 novembre, vous nommez plusieurs écrivains et publicistes qui ont combatlu le scrutin de liste; yous me citez parmi eux, et yous ajoulez que ces mémes hommes se démentent aujourd’hui, par intérct de parti ou par intérét personnel, en tout cas tres imprudemment. Je vis fort loin de Paris, et: je ne sais pas st MM. Laboutaye, Vacherot, Waddington, Thiers ont, en effet, changé d’avis sur cet article ; mais pour moi, je pense toujours de méme, et vous commettez une erreur si vous m’accusez d’avoir tourné. Je n’ai jamais écrit qu’une brochure politique, le Suffrage universel... Si vous prenez la peine de la lire, vous y verrez que le scrutin de liste non seulement me semble une tromperie, mais encore que le scrutin d’arrondissement me parait mal adapté & la capacité, au degré d'information, 4 Vintelligence moyenne de l’électeur franeais, et que je propose d’y introduire le suffrage & deux degrés. Mon principe est que Vélecteur doit connaitre le candidat personneilement, ou par des renseignements de premiére main; cela posé, il est clair que le scrutin de liste est absurde, mais il est clair aussi que le scrutin darrondissement, quoique moins ridicule, est encore insuffisant. > = « Agréez, etc, :
(Fig-vo du 17 novembre 1875.)
XXXII ; Deux Revues nouvelles.
« Deux Revues nouvelles vont paraitre : Yune, trimestrielle, la. . Revue historique, dirigée par MM. Monod et Fagniez, ’autre men-. suelle, la Revue philosophique, dirigée par M. Ribot. Les noms des directeurs sont connus et annoncent d’avance J’esprit de ces deux publications : il est tout scientifique. ll ne s’agit point pour eux de prouver une thése, de propager une doctrine, d’appuyer un parti, mais de chercher et de répandre des yérités prouvées et nouvelles, en dehors de toute préoccupation politique ou religiense. Un de mes amis, Anglais, me disait il y a douze ans ; « Vos compatriotes ont de Vesprit, de Vintelligence, du talent,: une promplitude singulitre & tout saisir et meme a tout comprendre, mais ils vivent sous un nuage didées fausses. » (Unter a cloud of misrepresentalions.) A tout le moins, il est certain que. nous yivons presque tous dans une atmosphére spéciale, dans un milieu fermé, celui d’un parti, d’une secte, d’une opinion préconcue; de la nos discordes; chac de nous teint les objets de; sa couleur particuliére et accuse de mauyaise foi tous ceux qui nei les yoient pas de la méme couleur. Jl n’y a qu'un terrain commun ot ces dissentiments puissent s’atténuer et parfois dispa-: railre, Je yeux dire la science qui est un site plus élevé, ow les. nuages, cm sévaporant, Jaissent arriver le plein jour. Nous, deyons nous réjouir toutes les fois que des esprits indépendants et ‘sinceres nous proposent de nous mener sur cette éminence neutre et tranquille, et, pour cela, il y a des méthodes. Il faut bien V'avouer, les sciences qui traitent de homme ne sont pas encore organisées chez nous; je nen veux qu'une preuye : elles n’ont point de centre ; il y en aun pour les sciences qui traitent de la ‘nature, c’est l’A’cadémie des Sciences; il n’y en a point pour les sciences qui traitent de Vhumanilé, car il y en a deux séparés ct qui empiélent lun sur Vautre : l’Académie des Inscriptions eb VAcadémie des Sciences morales et politiques. La philologie, Ja linguistique, l'archéologie, l’histoire, la jurisprudence, l'économie politique, la psychologie, Yanthropologie sont ces branches de la méme étude et deyraient étre représentées et dirigées par un seul corps. A cet égard, la langue ct I’usage sont aussi des indices ; on dit couramment l’Académie des Sciences,,et, dans l'opinion pu-, blique, il n’y a quelle qui mérite ce nom, On ne sait pas qu’’
ee ; ty "ve e": ners C ‘ aa > anes Te age eee Ko hear : Fe a es COP pte
cbté des sciences du monde physique il y a les sciences du monde moral, que ces derniéres forment un tout au méme titre que les premiéres, qu’elles ne sont pas de simples thémes ‘Eloquence ou de littérature, que depuis 6o ans leurs progrés ont été immenses, qu’elles en font tous les jours, que leurs acquisitions sont définitives, qu’elles ont maintenant leurs méthodes éprouvées, leurs procédés d’enquéte et de vérification, leur conclusion d’ensemble. Voila ce que les deux nouvelles Revues essaient de nous montrer. »- = Programme et travaux de la Revue historique. = Collaborateurs et travaux de la Revue philosophique. — « On peut alfirmer sans crainte que, depuis quinze ans, la psychologie, et par suite la philosophie est en train de se renouveler, Dans son trone presque desséché Ja séve est rentrée par deux courants, par l’histoire et par la physiologie. D’une part, la linguistique, la philologie, la critique biographique, l'étude approfondie des peuples et des races ; d’autre part, l’'anatomie micrographique, la vivisection, l’étude expérimentale du systeme nerveux ont ramené la vérilé, la substance et la vie dans une science qui s’était réduite 4 un jeu de formules et n’était plus qu’un ustensile d’éducation. De vastes théories se sont produites, des points de vue nouveaux ont surgi: — en ce moment des travaux variés et considérables sont en cours d’exécution dans toute l’Kurope. » — Compétence unique de M. Ribot pour organiser ces recherches.
(Débats du 31 décembre 1875.)
Ph. G. Hamerton, Round my house.
« M. Hamerton est un Anglais, peintre de paysage, bon observateur et bon écrivain, qui, ayant épousé une Frangaise, s’est établi auprés d’Autun et y réside depuis plusieurs années, Il décrit ce qu'il a vu « autour de sa maison »; voila son livre; c'est un livre de bonne foi, écrit sans préjugés, aussi instructif pour un Francais que pour un étranger. On en jugera par les titres des chapitres,.. » — « L’ouvrage tout entier mériterait d’étre traduit. J’en détacherai seulement deux chapitres, ceux qui.concernent le paysan. A présent que le sullrage universel fonctionne réguli¢rement et librement, c’est la question capitale ; sur ro millions d’électeurs, environ 7 millions sont des campagnards, et, de leur degré d’information, de leur tournure d’imagina-
Fey
ieee ee ey a eae Pore 7 an,
} oo APPENDICE I *7 265
tion, dépend leur yote. Rien de plus diffictie que de pénétrer dans l'intérieur de leur esprit; 4 parler exactement, nous les ignorons; nous ne savons nice qu ils pensent, ni comment ils pensent. Maintes fois au village, aprés un vote politique, j’ai cherché 4 comprendre le mécanisme de Jl’élection, 4 deviner pourquoi, de deux candidats également inconnus, ils avaient choisi l’un plutdt que l’autre, 4 découvrir quels étaient les véritables meneurs, si c était le vétérinaire, l’aubergiste, le maitre d’école, le capitaine des pompiers, le notaire ou le curé; je n’y ai jamais réussi. Sur tous ces points, nous n’avons que des conjectures vagues -ou des doutes; il nous faudrait en 20 ou 30 cantons |’enquéte d’un homme fin, ancien habitant du pays. Celle de M. Hamerton ne s‘applique qu’a la haute Bourgogne, mais il me semble quelle porte plus loin. » = « Selon notre auteur, le paysan francais, du moins celui qu'il a observé dans son yoisinage, n’est pas la béte de somme que son confrére Millet, le peintre de paysage, a représenté dans ses tableaux. » — Développement et citations ; — supériorité intellectuelle du paysan frangais sur le paysan du comté de Kent. = « Mais sitét que le paysan francais sort de son cercle étroit, toute notion juste lui manque; autant il était sensé et bien informé quand il s’agit d’affaires locales, autant il déraisonne quand il s’agit d'affaires publiques. » — Preuves et citations; — son étrange crédulité. = « Voila de quelle facon se forment les idées politiques du paysan, On voit par la qu’elles échappent 4 toute direction et a tout redressement. » — Développement, preuyes et citations, — « En somme, Jacques Bonhomme entend se conduire 4 sa téte, écarte les conducteurs... lla eur de voir revenir l’ancien régime, la corvée et la dime... Son idée est faite, fixée, enfoncée en lui, héréditairement, a une profondeur énorme; il faudra plusieurs siécles pour l’ébranler, car il a fallu plusieurs siécles pour Védifier. » — Jamais il n’accepte les candidatures nobiliaires ou cléricales, — « Voila chez le paysan les deux sources de croyances .,. : les on-dit des anciens.,, et les on-dit de la placé publique... » = « Il ne saurait en étre autrement, car toute idée politique, étant une idée générale, suppose une préparation, une éducation, une structure mentale qui ne peut pas se rencontrer dans une téte ainsi faite. » — Ignorance du paysan ; développement et preuves. = « Plus nous sommes cul-
tivés, plus nous avons de peine & nous figurer un état mental si E différent du ndétre: c’est celui d’un enfant, et rien de si difficile a |
un homme fait de s’imaginer l'état mental d’un enlant, » — Deéyeloppement, preuves et citalions; — les imaginations médicinales des paysans. — « Bref, a tous les égards, ils forment une race distincte, le reliquat survivant d’une humanité ancienne, sorte de granit fixe et fruste qui dure intact sous les terrains meubles et sous les cultures superficielles de la civilisation. » = « Pourtant,
7 at \ A at
os T.
xt » .
266 ESSAL SUR TAINE ‘
ce granit s’émiette... A présent horizon s‘ouvre », on enyoie aux écoles. — « Reste a savoir si, dans cette métamorphose, tout sera bon. A mesure que l’intelligence s’élargit, le caractére se déforme, et il est possible qu’avec son ignorance, le paysan perde une partie
de ses vertus. Il en a de grandes, notamment la frugalité, qui est
héeroique, son opinidtreté au travail qui est merveilleuse... En méme temps que ]’éducation, la sensualité s'insinue dans les campagnes. » — Citations. — « En effet, dés que l’homme s’est émancipé, il cherche ses aises et il contracte le govt du bien-étre, en rejetant le joug de la tradition... Prenez & New-York, & Philadelphie, & Chicago, un jeune homme de 18 ans qui entre dans
le monde; tous ses désirs, toutes ses ambitions, tous ses réves se-
rassemblent en une seule pensée : gagner par an 50 000 dollars et
__les dépenser. »
(Débals du 28 janvier 1877.) :
Funck-Breniano et Albert Sorel, Précis du Droit des gens.
« Deux esprits bien différents se sont associés pour écrire ce volume : l’unest un historien...,]’autre est un philosophe... Par leur association, ils se sont complétés, et ont produit un livre bien composé, bien écrit, aussi précis qu’instructif... Leur point de vue est nouveau, surtout en France; ils laissent de cété le droit théorique et idéal, les spéculations plus ou moins chimériques... Quels sont les préceptes observés, les régles admises, les coutumes ordi-
nairement respectées par les Etats modernes en temps de guerre
et en temps de paix, sur terre et sur mer, voila Vobjet de nos auteurs. Ils exposent un droit coutumier, rien de plus, et en effet, iln’y a rien de plus entre les Etats modernes. Ce n’est pas méme un droit coutumier complet, car il est, par nature, dépourvu de sanction légale : il n’y a pas de tiers arbitre, de tribunal supérieur, d’autorité contraignante, qui puisse en imposer le respect. A vrai dire, c’est un droit coutumier analogue a celui qu’on yoyait au x1¢ sitcle parmi des centaines de seigneurs suzerains et de petits Etats indépendants. En fait de droit des gens, telle est aujourd’ hui la situation de l'Europe. Il ne faut pas nous faire d’illusions & cet endroit, car nous serions vite détrompés par l’expérience : nous
ONE RST ABE? ae Tate Sats Ia en se Sa ; , m4 ; : > Ye we top ta ee
th tet hh ee
re eer ae ev oe ey ee
oes ‘ce oe ’ Bee mn turd % ty ;
. wy ’ ncace. s : , ; :
l'avons été récemment, et nous savons ce qu’il en cotte. Imaginez dans une région déserte du Far-West américain cing ou six famillesde settlers, an Yankee, un Mexicain, un Sioux, un mulatre, un négre, chacun avec ses outils, ses armes, ses mceurs, ses croyances, sa langue, tous isolés, a Vabri de toute intervention et 4 cent. lieues de toute autorité; chacun plante et batit a sa guise, tient son fusil chargé et a l’ceil sur son yoisin; en effet, chacun s'est battu tour a4 tour contre tous les autres. Apres beaucoup de meurtres et incendies, et au bout de plusieurs générations, Vexpérience s'est faite, des usages se sont établis; on ne pend. plus les prisonniers, on ne scalpe plus les blessés: on ne se tue que dans une mesure donnée, d’aprés les régles convenues, et de siecle en siécle, il s’introduit dans ce droit des gens un petit accroissement d’humanité et de justice. Néanmoins, la force est toujours souveraine, les traités solennels par lesquels les partis s’engagent ont beau étre appelés perpétuels, ils sont provisoires ; Vexpérience des cent dernieres années l’a prouvé de la facon la plus éclatante, et nous ne pouvons apprécier le présent que d’aprés le passé. Au moment ou ils ont été conclus, ces traités constatérent entre les contractants la proportion des forces; quand cette proportion a changé, ils cessent d’étre observés. Tel est l’usage ancien, et, par conséquent, tel est usage présent. La conclusion est qu'il faut étre fort, ou le -deyenir; et cela ne signifie pas seulement quil faut se pourvoir dune bonne armée sous de bons généraux, car l’instrument militaire n’ést qu'un organe dans un corps vivant, et c’est le corps tout entier qui doit étre robuste, sain, dispos, capable de lutter longuement, sans défaillance, en employant et dirigeant bien tous ses muscles. En d’autres termes, l’essentiel pour un Etat est davoir un peuple discipliné, obéissant, confiant, fidéle sous des chets instruits, dévoués, habiles 4 voir de loin et 4 préparer Vavenir. Toute faiblesse, ignorance ou imprévoyance se pale 5. en cela consiste la seule sanction du droit des gens; quand ‘un Etat abuse de sa force momentanée, il seme autour de lui, non seulement des germes de haine, ‘inais des germes de régénération, et, par les souffrances qu’il inflige, il réveille des énergies dont il patira plus tard. Nos auteurs ont longuement et finement insisté sur cette sanction des fautes politiques. Eléves de Montesquicu, ils ne songent qu’a exposer les choses qui existent et telles qu’elles existent; mais les choses ont des conséquences prochaines ou lointaines, et ces conséquences bien démélées sont & la fois la philosophie de histoire et les principes du droit des gens. » (Débats du 10 avril 1877.)
2 Cie z ee ee wt hae i. ate
268 ESSAI SUR TAINE i