XXXVI
Lettre a M. Francis Poictevin (4 octobre 1883), & propos de son roman de Ludine.
« ... Pour le fond, je suis en partie de votre avis. Les demidétraqués, les demi-imbéciles, les demi-pervertis sont un objet d’étude intéressant et instructif. En histoire naturelle, les animaux inférieurs sont reconnus maintenant comme les plus importants ; vous avez lu les recherches de Darwin sur les polypiers et sur les vers de terre. Les parasites, la vermine, les microbes de toute espeéce ont un rdle de premier ordre dans le monde social comme dans le monde physiologique, et l’observateur de la nature humaine a, comme le naluraliste, les plus fortes raisons pour les décrire. » = « Je crois méme qu’aujourd’hui, en France du moins, ces, raisons sont tout a fait décisives; probablement, avant la fin du sitcle, M. Homais, M. Joseph Prudhomme seront les rois incontestés et absolus de notre pays. G’est pourquoi notre ami de Goncourt a trés bien fait de nous montrer Jupillon et son successeur le peintre d’enseignes. Reste 4 savoir si ces personnages, si importants dans la science, doivent et peuvent occuper la méme place dans l’art. Je ne le crois pas. Vous me dites que yous avez lu ma Philosophie de V'art; permettez-moi de vous prier de relire l’Idéal dans l’art (sur le degré d importance des caractéres). Vous y trouverez les motifs de mon opinion. — A mon sens, Vart et la science sont deux ordres dillerents; quand, par les procédés du roman,
/ vous créez un personnage, c’est un personnage composé, inventé ; ce n’est jamais le personnage réel, existant, le vrai document scientifique ; comme document scientifique, le votre n’a qu'une valeur douteuse et secondaire. Donnez-moi a sa place des lettres authentiques, un journal intime et daté, des interrogatoires de tribunal, et, a chaque cilation caractéristique, ajoutez votre commentaire. A cet égard, le meilleur exemple a été fourni par Carlyle, Oliver Cromwell's Letters and Speeches; il date, restitue avec un scrupule admirable les moindres billets, paroles, écrits et discours de son personnage ; puis, en caractéres d’imprimerie d’une autre espece, il ajoute ses réflexions, et son style, trés pittoresque, trés psychologique, a des analogies avec. celui de MM. de Goncourt et avec le votre. — Si au lieu d'un grand homme puritain, vous voulez décrire de la méme lagon un individu moyen, ou méme un avorté,
a ret Os 9 a ae re Se ha. Tow et > ; PP ar no APPENDICE n 209
un détraqué quelconque, le document indispensable ne vous manquera pas: Lauret en a publié plusieurs dans ses Fragments psychelogiques. Alors, je suivral avec un vif intérét votre commentaire, car il portera sur des faits qui ont eu lieu, sur des paroles. qui ont été prononcées. Peu m’importera la laideur ou la plati- . tude du sujet; on n’a pas de répugnances, on ne sent pas -les mauyaises odeurs dans une salle de dissection, car on est payé par la vue directe, incontestable de la réalité positive. Dans le roman, je subis gratuitement les mauvaises odeurs, et, én somme, ce qui m’en reste, c'est un renseignement sur Vécrivain. » = « Pour ce i est dela forme, je sens, Je goute toutes vos recherches et trouyailles de style. Quoique d’une autre école, je comprends la votre ; je tache de faire abstraction de mes préférences, je vois chez vous. un sysitéme complet et cohérent. C’est une musique nouvelle, a une octave plus haute, avec des intervalles différents, adaptée & une sensibilité trés particuliére, inépuisable en effets aigus et forts, éveillant & chaque instant des demi-visions brusques, provoquant des tensions extrémes et prolongées de Vame, de lesprit et des nerfs, bref assez analogues, selon moi, a la musique des Hongrois et des Tsiganes. » — « Bien entendu, on ne peut pas contester un systeme de musique ; tout dépend de son adaptation aux oreilles! qui l’écoutent. Ecrire, c'est pécher un @ un dans un pot d’encre’ de petits caracteres noirs, et, au moyen de ces caractéres alignés, | faire passer des idées et des émotions dans l’Ame du lecteur. Par: conséquent, lessentiel est de savoir quel est le lecteur. Or, selon moi, le lecteur moderne est un homme a peu pres cultivé et in-) telligent, comme nous en connaissons beaucoup : ingénieur, ayoué, | professeur, olficier, proprietaire, rentier, étudiant, jeune architecte ou peintre, fort occupé de ses plaisirs et de ses affaires, n’ayant a nous donner qu'un minimum d’attention et de loisir. ‘lachons dcuc qu'il nous comprenne aisément et & fond. Ménageons ses habitudes d’esprit, ne lui imposons pas une contention extreme ; songeons qu il a difficilement les demi-visions du peintre, les vives secousses intérieures de l’artiste et du poéte; n’exigeons pas de Jui une sensibilité spéciale et une éducation spéciale. Chacune de ces deux conditions réunies se rencontre une fois sur cent, et, artant, ces deux condilions réunies se rencontrent une fois sur dix mille. G’est beaucoup réduire son public présent et surtout son public futur. Mon opinion est qu’un écrivain francais doit, en écrivant, se figurer qu il va étre lu par un étranger instruit, curieux, amateur d’idées neuyes, versé dans Ja littérature {francaise depuis Montaigne jusqu’a Chateaubriand, par un Suédois, par un Francais du Canada, qui n’est jamais venu a Paris et qui ne connatt| que nos livres... »
(L’Evénement du 7 octobre 1883.)
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250 ESSAL SUR TAINE
Lettre au Directeur du Journal des Débats (3 mars 1887.)
« Cher Monsieur, il est désagréable de parler de soi; ce n’est pas mon habitude ; pourtant, aujourd’hui et par exception, j’y
suis obligé. Plusieurs journaux frangais et anglais ont publié et
ccommenté une conversation que l’on m’atiribue; ils me prétent sur la science et la littérature francaise une opinion que je n’ai pas. Je croyais qu’un écrivain ne répond que des opinions qu’il écrit et signe; il paralt que je me suis trompé. » = Protestation contre Vinterview qu’on lui a surprise. == « Sur les mérites comparatifs des savants proprement dits en France, en Allemagne et en Angleterre, je ne me permets pas d’avoir une opinion ; si je voulais en avoir une, j’irais consulter mes amis, M. Joseph Bertrand, M. Berthelot, M. Pasteur, M. Gaston Paris. Je trouve ridicule de porter un jugement la of l’on n’a pas la compétence requise. » == « Dans les matitres ot je suis moins ignorant, par exemple en littérature et en histoire, je crois que la poésie anglaise, surtout la poésiec lyrique et narrative, depuis Byron, Keats et Shelley, jusqu’a Tennyson et aux deux Browning, est en Europe la premiére de toutes. En reyanche, nous avons en France les plus grands dramatistes vivants, M. Augier et M. Alexandre Dumas. En prose, les Francais:me semblent au moins les égaux des Anglais; je regarde Balzac comme le plus puissant créateur d’dmes depuis Shakspeare ; aucun critique dans aucune littérature ne peut étre comparé & Sainte-Beuve. Je considére la Chartreuse de Parme comme un chef-d’ceuyre de
psychologie littéraire, le plus.grand qui ait jamais été publié dans
aucune langue. Pour le style et le rendu, pour Vintensité et la perfection du coloris, Madame Bovary n’a pas d’égale. Cing écrivains et penseurs, Balzac, Stendhal, Sainte-Beuve, M. Guizot et M. Renan sont, & mon avis, les hommes qui, depuis Montesquieu, ont le plus ajouté & la connaissance de la nature humaine ct de la société humaine. — En ce moment, nous ‘sommes & la fin d’une période littéraire; pourtant, outre trois ou quatre romanciers et pottes, nous yoyons croitre plusieurs écrivains dont le talent est supérieur, entre autres des historiens, M. Lavisse, M. Sorel, M. Thureau-Dangin, — Sans doute, quand
a - 2 . , f a - APPENDICE 1 fi 27 I
on se juge, on doit au préalable quitter ses préjugés, faire
abstraction de l’amour-propre national, il ne faut pas se surfaire.
Mais il ne faut pas non plus se déprimer; on peut affirmer, je
¢rois, que, dans l’exposition universelle des littératures, la France
a présenté, depuis soixante ans, autant de grandes idées et autant
de belles formes que les plus illustres de ses concurrents. » (Débals du 5 mars 1887.)
XXXVIIT
Lettre a M. Alexis Delaire (19 avril 1890.) Vices de Vesprit classique et révolutionnaire ; — sa tendance 4 fout simplifier. — Eloge-du groupe de la Réforme sociale ; son sens des complexités sociales, son habitude, depuis Le Play, de multiplier les monographies. — « I] faut continuer dans. cette yoie, et le public lui-méme nous y encourage » : les ceuvres d imagination (ihéitre et roman) a la fin du siécle dernier et de notre temps; — les personnages abstraits et conventionnels de Colin d’Harlevilic, les personnages réels et complexes d’A. Dumas fils. — « A cété des monographies historiques et positives que yous rassemblez sclon la méthode de M. Le Play, il y en a dautres, en partie imaginaires, mais non moins instructives; en fout cas, elles sont suggestives, car, lorsqu’elles sont faites avec conscience et avec génie, elles nous montrent ce que ]’observation proprement dite ne peut atteindre qu’imparfaitement et n’ose exprimer qu’avec doute, je veux dire ]’intérieur de l'homme, le jeu des sentiments et des idées, les profondeurs de l’esprit et de. V’ame’; Balzac en a fait trente ou quarante, et lorsque j’avais Vhonneur de causer avec M. Le Play, j’osais parfois lui indiquer comme des collaborateurs, du moins comme des illustrateurs de son cuvre, George Eliot, avec sa peinture de tout un district anglais dans Middlemarch; Ivan Tourguenef, avec sa péinture des paysans russes et des jeunes gens russes dans les Réecils d’un chasseur, dans Péres et Enfants, dans Terres vierges; Gustave Flaubert, avec sa peinture d’un village normand, dans Madame
Bovary. »
(La Réforme sociale et le Centenaire de la Révolution, Paris,
NOTES INEDITES ET FRAGMENTS DES ORIGINES - t
Les notes qu’on va lire ont été — entre beaucoup d’autres — prises par Taine au moment ou il écrivait les Origines de la France contemporaine. Elles sont, pour la plupart, écrites du crayon d’une écriture fine et difficile a déchiffrer, surdes feuilles volantes qu’on a eu quelque peine a rassembler et a classer. La phrase n'est souvent pas faite, et il y a plus d’un mot qu’on n'est pas trés sur d’avoir bien lu. De la, quelque obscurité par endroits. Mais sous leur forme parfois un peu abrupte, ces pages ont paru intéressantes a plus d’un titre. D’abord, elles nous font voir comment ‘Taine prenait ses notes. Mais surtout, elles nous font pénétrer dans l’intimité de sa pensée, elles nous la font saisir 4 l'état brut en quelque sorte, dans sa franchise et sa naiveté premieres, avant les correclions, les retouches et les atténuations de la rédaction délinitive ; elles nous la montrent jaillissant des profondeurs de ame, et, comme un jet de lave brulante, entrainant avec elle quelques scories qui, bien loin d’en arréter, au contraire en précipitent le cours. L’idée est si
noble et si forte, elle remue si profondément la sensibilité
de l’écrivain, que nous la voyons a la lettre se créer sa
forme sous nos yeux, et une forme parfois singuli¢rement emouvante,
Sur Vidée de Etat en 1789 1.
L’Etat n’appartient ni & un individu, ni A une assemblée, ni’ a4 une majorilé, nia une génération, méme unanime, ils n’en sont
que les dépositaires, les gérants. Toutes les générations successives,
depuis le premier Francais jusqu’au dernier survivant, y. sont
interessés ; morts et futurs‘nés siégent comme juges, et nolamment fous ceux qui se sont dévoués a la communauté, la foule innombrable des bienfaiteurs anonymes et connus, ceux qui sont morts pour elle, Les ceilules n’ont pas le droit de compromettre les
cellules futures et de ruiner l’ceuvre des cellules passées.
Qu’on applique le contrat sacial, cela est permis, mais il faut
Pappliquer a ceux pour lesquels on 1’a construit. Leur nature, - extrait mince.
Semblables et égaux.
Leurs engagements nuls,
Leur intérét dérivant des deux premiers. -
Leur voionté dérivant de leur intérét.
Appliquez, mais seulement a ceux pour qui vous l’avez fait. Vous avez imaginé des hommes abstraits, simples. Or, les Francais de 1789 sont tout autres (leur nature: ni semblables, ni égaux ;
engagements, intéréts, volontés).
. Un théoricien peut imaginer des hommes abstraits, sortes dunités.mathémaliques, saus palrie, sans traditions, les définir par deux propriétés simples, la sensibilité et le raisonnement, le désir du bonheur et la capacité de raisonner, déduire de ces données leur intérét ef leur volonté, et les conventions qu’ils feront en s’associant ensemble, par suite les droits qu’ils se
réserveront et donneront a leur société. C’est la un jeu d’esprit
plus ou moins curieux. Mais de tels élres ne sont pas plus des a a me
hommes vivanls, que des lignes sans largeur ni longueur ne calay je nen ‘sont des corps ; et les intéréts, les volonlés, par suile le contrat, que faire; il me les droits ct les devoirs de ces élres ne’ sont pas ceux d’une re utile A etee avoir des ren- ‘société réelle, scignements snl
En tout cas, il s’agit des rangais de 1789, quine sont pas des le Monatapa, ie
Pa.
1. Le filre n’est pas de Taine. Ce fragment est extrait d’un plan fait e
4 Vépoque ou Taine comptait ne consacrer qu’un seul volume a la Lévo- oe
dution. :
18 ee
“ / f i as
Vatilité publique, c’est l’u-
ulité, le besoin,
la dette, la vocr
lonté profonde ‘de chacun, |
c ganisme, une gonération doit x précédentes
n,telle quelle, id des servi- 3; un volé se
rds, d’avoir
és, d’étre en- Ree pee Nt
s, démolis
millions de
274 ESSAI SUR TAINE hommes abstraits, et qui ont des intéréts, volontés, deltes et créances, toutes différentes. De ces Francais au nombre de . 26 millions, une moitié se compose d’enfants ; de autre moitié, une moilié se.compose de femmes.
Sur les 26 millions, 25 ne lisent pas, un million lisent, 500 ou 600 sont compétents ou a peu prés en matiére politique. Par tradition, habitude, neuf sur dix sont croyants et catholiques !. Quant aux différentes classes, nous les avons décrites, et quant aux pouvoirs publics, anciens ou nouveaux, on a vu en quoi ils. font ou ne font pas leur service. Tls vivent ensemble en société depuis 800 ans, ils se sentent d’une patrie énvers laguelle ils. se sentent une dette. — Ils obdissent & des pouvoirs publics, Tun qui n’a plus que le salaire sans les services, un autre, le roi, un nouveau, l’Assemblée ; pratiquement, citoyens et pouvoirs publics ont’ un engagement réciproque qui a été plus ou moins bien tenu, plus ou moins bien imaginé. — Tl s’agit de le régler pour le mieux. Quel est Vintérét, la volonté profonde, la dette, la créance de tous ces gens-la> La chose sacrée, c'est. cette patrie par laquelle chacun a tout Vétre qu’il a, pourvu de bienfaits. infinis, héréditaires, envers qui nous sommes couyerts de dettes- Monstrueux de la hasarder.
IL wee
Notes sur le chapitre de la Reslauration et de Louis-— Philippe. Conséquences de l'état social sur la littérature ef état moral. -
Je viens de relire Hugo, Vigny, Lamartine, Musset, Gaulier, Sainte-Beuve, comme types de la pléiade poctique de 1830. :
1. Un peu plus haut, on hit eeci : « De méme la religion . pour eux. (les hommes de 89), cest une pure superstition quwil faut abolir, ou la reconnaissance dun élre sapéricur abstrait, sorte d’horloger en grand. or Or, historiquement, c’est un poéme métaphysique ou un systéme sensible de l’univers répondant 4 un anlique et profond besoin de l’imagi-— mation et du ceeur, » 2
2. Un peu plus has, je note ces deux phrases: « La Réyolution fran— gaise a été un immense attentat contre les personnes et les propriétés des. citoyens ; !’'Empire contre les personnes et les proprictés des étrangers. » a Résumé de la Révolution: Ja France comme Esati a cédé Eon droit. dainesse en Europe pour un plat de lentilles. »
5 eo” f ' : * ; bd
Fak fo. p as 2:
‘APPENDICE Il 7’
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Comme tous ces gens-la se sont trompés ! Quelle fausse idée ils ont de homme et de la vie! Leur théorie est toujours: « Je désire un bonheur. infini, idéal, surhumain,; je ne sais pas en quoi ilconsiste, mais mon ame, ma personné a droit & des exigences infinies, La société est/mal faite, la vie terrestre insuffisante ; donnez-moi le je ne sais quoi sublime, ou je me casse la téte contre le mur. » }
Suiyant les caractéres et talents, chacun, sur ce théme, a faitsa varialion propre. ; :
Victor Hugo, premiére époque : rien de précis, c’est un simple instrument de musique, plus un doigté neuf et étonnant, au service de toutes les théses positives, christianisme. humanitaireries, lécitimité, Napoléon, Louis-Philippe, moralité, licence, etc. — Deuxiéme époque :.dans ce grand creux naturel, la République,, le socialisme, le réve humanitaire de l’abonné du Siécle, finissent’ par occuper toute la place, en méme temps que l’instrument se détraque et que le doigté devient celui d’un sourd.
Gantier: & cet égard, Mademoiselle de Maupin est admirable. Le theme est : « Je voudrais, 4 mon usage personnel, un paradis composé de tous les idéaux de la peinture, sculpture, réalisés avec volupté positive et décor oriental, plus une pointe d’émotion dramatique. Mais méme ce paradis de sultan artiste ne me suffirait pas, je suis un dieu exigeant qui avec tout cela s’ennuie,. »
Vigny, le prétre solennel et guindé de lui-méme; Musset, Vavide et nerveux gentilhomme gamin, pressant l’orange pour la jeter tout de suite ; Sainte-Beuve et les autres peres ou fils de Volupié, tous les drames d’Hugo ayant pour but la sensation. excessive et la commotion subite, inattendue, rentrent dans le | méme genre. —- Idem la premiére maniére de George Sand, la Peau de chagrin de Balzac.
Ce qui se dégage et survit dans tout cela, c’est Vhistoire, la psychologie des caracteres environnants (portion de George Sand, Balzac, Stendhal aboutissant 4 Dumas fils, Augier, HF laubert,
; Champfloury et tout le réalisme récent, Cousin dans la portion
historique de sa philosophic, Guizot, Michelet, Thierry, Vitet, portion méme de Hugo et Dumas pére et le nombre étonnant de monographes et critiques dont Sainte-Beuve et Renan sont les meilleurs types).
Combien l’éducation scientifique et historique change le point de vue!
Matériellement et moralement je suis un atome dans un’ infini d’étendue et de temps, une pointe fleurie dans un polypier: prodigicux qui occupe VOcéan entier, et, génération par génération, émerge, laissant ses innombrables supports et ramifications sous la vague; ce que je suis m’est arrivé et m’arrive par les
tronc, la grosse branche, le rameau, la tige dont je suis l’extrémité ; je suis, pour un moment et sur un point, V’aboutissement, Vaffleurement d’un monde paléontologique englouti, de ’humanité inférieure fossile, de toutes les sociétés superposées qui ont servi de supports & la société moderne, de la France, de tous les siecles, du x1x° sitcle, de mon groupe, de ma famille. Je n’ai pensé, je ne pense que d’aprés le groupe de faits recus et des directions établies autour de moi. ,
De telles idées rabattent les exigences et rattachent la volonté de Vindiyidu a quelque chose de plus étendu, de plus durable et de plus précicux que lui: sa famille, sa patrie, Vhumanité, la science, etc. Comme conseil pratique, elies lui disent que ses exigences sont ridicules, que pour le bonheur tel quel auquel il peut aspirer, Vindication essentielie est donnée par ses instincts, que ses inslincts prédominauts sont indiqués par Vhistoire, que dans le monde actuel civilisé, toutes les chances sont pour que ses principaux besoins (dont la profondeur lui est inconnue a luiméme) soicnt un métier et un ménage, Vunetl’autre capables d’extension, d’embellissement par la vue de leur utilité, par les agréments environnants de politesse, d’art, de science, etc.
L’ Association *
I. Conditions des Sociélés autres que Etat. — Comment Te législaleur frangais a congu Vassociation humaine. — II, Le Code pénal de 1810. — La loi de 1834. — La jurisprudence établic.
Commune, département, Eglise, école, ce sont 1a dans une nation, a coté de l’Etat, les principales Sociétés qui peuvent grou-
1, Ce fragment des Ovigines a été publié partiellement par M. Maurice Barrés dans un article du Journal du 18 avril 1899, puis intégralement par les Débats du 22 janvier 1901, Les Débats le laisaient precéeder de la note suivante: « Quand il fut terrassé par la maladie qui devait Yemporter, M. ‘Taine commengait A écrire le livre VIIL des Origines de la. France contemporaine et se disposait 4 y étudier 7’ Association et la Famille. Les quelques pages qu’il cut, seules, le temps de rédiger, formant un fragnient trés court, n’ont pu étre publiées apres sa mort, en
APPENDICE IL * ted eh eg
per des hommes autour d’un intérét commun et les conduire vers. un but marqué; d’aprés ces quatre exemples, on voit déja de. quelle fagon, 4 la fin du dix-huitiéme siécle et a la fin du dixneuviéme, nos politiques et nos législateurs ont compris l’association humaine. Pareillement, a l’endroit des autres entreprises coilectives et en vertu de la méme couception, quelle que soit, Ventreprise, locale ou morale, et quel qu’en soit objet, sciences, lettres et beaux-arts, bienfaisance désintéressée ou assistance mutuelle, agricullure, industrie ou commerce, plaisir ou profit, ils sont métiants et méme hostiles. Ils n’admettent pas que le corps social soit un composé d’organes distincts et spéciaux, tous également naturels et nécessaires, chacun d’eux adapté par sa
structure particuliére a un emploidéfiniet restreint, chacun d’eux
spontanément produit, formé, entretenu, renouvelé et stimulé par. Yinitiative, par les atlinités réciproques, par le libre jeu de ses cellules. Selon eux, parmi ces organes, il en est un d’espéce supé- rieure, l’Etat, siége de Vintelligence; en iui seul résident la rai-
son, la connaissance des principes, le calcul et la prévision des:
conséquencés; dans les autres, il n’y a que des poussées brutes, tout au plus un instinct aveugle. C’est pourquoi |’Ktat sait mieux qu’eux ce qui leur convient; il a donc le droit et le devoir, non seulement d’inspecter et de protéger leur travail, mais encore de le diriger ou méme de le faire, 4 tout le moins d’y intervenir, d’opérer, par des excitations et des répressions systématiques, sur les tendances qui accolent et ordonnent en tissus vivants les cellules indiyiduelles. A ces tissus, il impose une forme et prescrit une ceuyre ; par suite, sur chaque organe, il applique, du dehors
et d’en haut, ses ligatures, ses appareils mécaniques de direction -
et de compression, de beaux cadres systématiques et rigides ; tous ces cadres prohibitifs et préventifs, il les maintient en place ; partant, sous prétexte de conduire le travail organique, il le dévie oul’enraye ; aforce d’ingérence,de refoulements et de tiraillements, il parvient & fabriquer des organes artiliciels et médiocres qui tiennent la place des bons et empéchent les bons de repousser. Ainsi s’est fait, ala longue, un corps social développé a faux et demi factice, dont les proportions ne sont. plus normales et dont Véconomie interne subit les troubles qu’on a décrits, avorlements et déformations, étranglements et engorgements, appauvrissement vital et arrét de croissance, ¢& et la, l’atrophie aggravée par I’hyperlrophie, igflammations partielles, irritation générale, malaise
méme temps que les parties déja achevées. Mais Jes circonstances actuelles leur donnent un intérét trés particulier, et c’est pourquoi nous sommes a la fois reconnaissants et heureux de ce que la famille de notre illustre collaborateur ait bien voulu nous mettre 4 méme de les placer sous les yeux ue nos lecteurs, »
“permanent et sourd. Ces troubles, qui sont des symptémes, indi-
ent une altération profonde de tout l’organisme, un vice introduit dans sa texture intime, un défaut contracté par les éléments contributifs, une diminution et une perversion des aptitudes par lesquelles les individus s’agrégent, adhérent les uns aux autres et agissent de concert. Le mal est ancien, héréditaire, il date de Vancienne monarchie; mais ce sont les législateurs modernes qui Yont institué & demeure, par systeme, et qui, pour l’entretenir, Vétendre, ’empirer au deli de toute mesure, ont employé la précision, Ja rigueur, l’universalité, la contrainte impérative et les
pius savantes combinaisons de la loi.
« Nulle Association de plus de vingt personnes, dont le but sera de se réunir tous-les jours ou a certains jours marqués, pour s’occuper d’objets religieux, littéraires, politiques ou autres, ne pourra se former qu’avec l’agrément du gouvernement et sous les conditions qu'il plaira & l’autorité publique d’imposer a la Société..... Toute Association ‘de la nature ci-dessus exprimée, qui se sera formée sans autorisation ou qui, aprés l’avoir obtenue, aura enfreint les conditions & elle imposées, sera dissoute. Les chefs, directeurs ou administrateurs del’ Association seront, en outre, punis d’une amende de 16 & 200 fr.! » Aveclautorisation du gouvernement, il faut en plus la permission de « l’autorité municipale ». Tout individu qui, sans cette permission, aura accordé ou consenti Pusage de sa maison ou de son appartement, en tout ou en partie, pour la réunion des membres d'une Association méme autorisée, ou pour l’exercice d’un culte, sera puni d’une amende de 16 fr.& 200 fr. » Et ces dispositions du Code pénal sont encore précisées et aggravées par la loi du ro avril 18343; désormais, elles seront applicables dans tous les cas, alors méme que, par une échappatoire, l’Association se subdiviserait en sections comprenant moins de vingt personnes, alors méme que, par une autre échappatoire, ses membres éviteraient de se réunir a « certains jours marqués », 4 des dates périodiques; en cas d’infraction, non seulement les chefs, mais encore tous les associés sont punis*. Du méme coup, le chiffre de ’'amende grossit, il sera de 50 & 1 000 fr., et une autre peine sy ajoute : les délinquants subiront un emprisonnement de deux mois &unan; en cas de récidive, « les deux
1, Code pénal, articles 291 et suivants. (Exposé des moiifs par Ber-
‘lier, 6 février 1810.) Et rapport de Noailles au Corps législatif, 16 février
1810, 2a. Loi du 1o avril 1834; article 1°" et suivants.
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peines pourront étre portées au double, et le condamné pourra étre placé sous la surveillance de la haute police ». Pour que la répression soit sure, on en charge, non le jury, mais le tribunal correctionnel. Pour que l’Association, méme autorisée, ancienne et inoffensive, n’oublic jamais ses origines et sa dépendance, pour quelle n’apparaisse jamais comme Vexercice d’un droit, pour qu’elle ne soit jamais que ce quelle doit étre, cest-a-dire une simple concession, la jouissance d’une grace, elle restera indéfiniment précaire, et « Y'autorisation sera toujours révocable ».— Encore aujourd hui, disent les jurisconsultes, les articles du Code pénal et la loi de 1834 sont en vigueur: « Dans notre droit actuel 4 on désigne généralement par le mot d’ Associations illiciles toutes les Associations formées, sans l’autorisation de l’autorité, par plus de vingt personnes, dans quelque but que ce soit », non seulement les Associations politiques, mais les autres de toute espéce, religieuses, scientifiques, littéraires, charitables, Sociétés d’éducation, d’enseignement, de secours mutuels, de prévoyance ou d’assurance. F ,
En vain, et a plusieurs reprises, des esprits libéraux ont youlu abolir ou atténuer ce régime discrétionnaire, soustraire les Associations a V’arbitraire administratif, ne plus subordonner leur droit de naitre et de vivre 4 une permission individuelle, 4 une tolérance temporaire, abriter leur éclosion sous un statut, leur accorder, moyennant les formalités, les déclarations et les limitations conyenables, la pleine faculté de se former, de subsister et d’agir, reconnaitre en elles sinon des personnes collectives et des individus complets, du moins des groupements licites, déterminés par un contrat privé, constitués 4 demeure par la seule volonté des coniractants ”, légaux et valables sans l'agrément d’un supérieur
1. Dalloz, Répertoire de législation, article : Association, V, 278. — Becquet, Répertoire du droit administratif (188) ; Il, 486: « Actuellement encore, toutes les Associations, sauf celles soumises 4 des lois spéciales, sont régies par Ia loi de 1834 et par ley articles 294-294 du Code penal, » Les nouvelles lois spéciales (1884) comcernent les chambres syn-
dicales professionnelles et les Syndicats agricoles. — Alphonse Jouet, les Clubs depuis 1789, 1891, p. 207- ; 2. Journal officiel, 8 juillet 1880. — Projet de Joi présenté par
M. Dufaure, Je 7 juin 1880, article 6 : « Toute Association ainsi déclarée est licite, et ses membres pourront se réunir, quel que soit leur nombre, et vivre en commun. Mais |’Association ne pourra contracter, ni ester en justice, et les actes juridiques ou elle sera intéress¢e ne pourront étre faits que sous le nom et la responsabilité d’un des sociétaires. » En consé- ‘quence, dit ce projet, les articles 291-294 du Code pénal et la loi de ‘3834 sont abroges. . ies : :
Ibid. Rapport de M. Jules Simon au Sénat, 27 juin 1882, Ces projets ont échoné.
APPENDICE 1 7 aha a7"
et intervention d’un tiers. Toutes ces tentatives ont échoué, et la troisitme République vient de reprendre a son-compte les prétentions et les procédés du premier Empire; par un acte éclatant, le 29 mars 1880, sur le point le plus contestable et le plus contesté, elle a fixé la jurisprudence au sens napoléonien 4, Dorénavant, par cela seul qu’une Association religieuse n’est pas formellement autorisée, elle est prohibée, interdite a tous, aux femmes comme aux hommes, et le gouvernement a toujours le droit de la dissoudre. A la vérité, cette fois, par une indulgence spéciale, il veut bien n’user de son droit que contre les hommes s.Tnais,s de fait, il en use publiquement et violemment. Peu lui importe que les 384 Associations d’hommes visées par son décret soient contemplatiyes et inoffensives, ou laborieuses et utiles, que les maristes et les dominicains soient des instituteurs trés aimés, que ‘les trappistes travaillent ala terre et assainissent les marécages, que la vie de ces 7440 religieux ® soit sobre, chaste, désintéressée, fraternelle, que, pour persévérer dans cette vie pénible et de bon exemple, ils aient besoin de s’encourager et de s’édifier les uns les autres. tous les jours et tout le jour, partant, de vivre, travailler, prier, manger, habiter ensemble ; il ne leur faut que cela, ils ne demandent que cela, rien de plus, et ils alléguent que la cohabitation volontaire, sous une régle acceptéc, est |’exercice le plus ordinaire
1. Décret du 3 messidor an XII, articles 1 et 4: « L’agrégation ou association connue sous le nom de Léyes de la foi, d’Adorateurs de
' Jésus ou Paccanaristes... sera et demeurera dissoute. — Seront pareille—
Nee ew.
ment dissoutes ‘toutes autres agrégations ou associations formées sous prétexte de religion et non autorisées... Aucune agrévation ou association d’bommes ou de femmes ne pourra se former 4 l’avenir, sous prétexte de religion, 4 moins qu’elle n’ait été formellement autorisée par un décret impérial... » Décret du 18 février 1809, article 3: « Toute congréyation d@hospitaliéres, dont “les statuts n’auront pas été approuvés et publiés avant le 1° janvier 1810 sera dissoute. » Ch. Jacquier : De la condition légaie des Associations religieuses (1869), p- gor et 406. La loi du 2 mai 1825 ne s'apphque qu’aux congrégations de. femmes ; pour les congrégations d’hommes, point de loi précise et spéciale ; elles sont sou— mises au régime général prescrit par le décret du 3 messidor an XII; un arrét de la Cour de cassation du 26 {évrier 1849 prononce que ce décret est encore en vigueur. De plus, et en général, « les congrégations religieuses sont soumises aux articles agit et suivants du Code pénal, compleétés par la loi de 1834 ; en conséquence, elles sont licites ioutes les | fois qu'il n’y a pas plus de 20 membres domiciliés dans le lieu de Ja reunion, » — Cf, dans le méme sens Em. Ullivier ; Manuel de droit ecclésiastique, p. 684 et suivantes ; /?Hglise et VAtat au Concile du Vatican, 1, p. 162 et suivantes, Dans le sens contraire, Edmond Rousse, Consuliations sur les décrets du 29 mars 1880.
2, Htat des congrégations, Communautés et Associations religieuses autorisées et non autorisées, 1878.
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etle plus innocent du droit Je plus naturel etle plus universel : en - effet, continue ou intermittente, sous une régle expresse ou tacite, la cohabitation est le régime normal de toute famille, ferme, usine,. atelier ou méme pension bourgeoise, et table d’hdte. Mais c’est. justement la cohabitation que le décret leur interdit; en vertu du décret, le commissaire de police se présente 4 leur domicile ; par les mains d’un serrurier, il force la porte de la maison qui est. leur propriété, ou dont ils sont propriétaires par bail authentique; il les en expulse et, de peur qu’ils ne rentrent, il pose les: scellés. Quelques tribunaux devant lesquels les expulsés portent. plainte ont le courage de recevoir cette plainte et d’y, donner suite; mais le tribunal des conflits, jugeant en dernier ressort, décide que les magistrats ont en cela dépassé leur compétence, et. que «leurs arréts doivent étre considérés comme non avenus » Ue — Aprés cet exemple significatif et récent, puisque d’ailleurs ces. exécutions sont acceptées ou commandées par les autorités législatives, et que, par une sentence terminale, |’intervention des autorités judiciaires est écartée, il est sir que, désormais, en matiétre . dassociation, l’autorité exécutive et administrative a les coudées franches et les mains libres; il lui suffira maintenant de trouver dans la législation du Consulat et de lEmpire des principes et des. précédents commodes; et, sans beaucoup chercher, elle en trouvera; le plus proche parent de l’esprit napoléonien est Pesprit. jacobin. ; H. Taine.
1, Emile Ollivier. Manuel de droit evclésiastique, p. h7o. — Décisions du tribunal des conflits contre les arréts du tribunal de Lille, 6 novembre 1880, et de la Cour de Poitiers, 22 décembre 1880,
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