JUGEMENTS DIVERS ET EXTRAITS D ARTICLES SUR TAINE
Une lettre de feu M. Charles Bénard.
J’avais demandé & l’ancien professeur de Taine au collége Bourbon quelques renseignements sur la: formation. de l’esprit et du talent de son -¢léve. Il me fit lhonmeur: de m’écrire une longue et intéressante lettre dont voici les " principaux fragments :
Monsieur et cher Confrére,
Je suis trés touché des sentiments, en particulier de la confiance que vous me témoignez. Je ne puis que répondre laconiquement aux questions, sur mon ancien éléve Taine, que vous m/adressez.
1° Sur ce que j’appellerai la genése de sa pensée philosophique, voici ma réponse.
Taine est entré (1848)! dans la classe de philosophie, sortant de
rhétorique, mais déja philosophe, j’entends disciple fervent de Spinoza. Sa foi au spinozisme ctait déja telle qu'il n’y avait pas a
1, Légére inexactitude : il faut lire; 1847.
APPENDICE Il 283 ae:
la changer d'un iota. II s’y était enfermé comme dans une forte- hey resse dont, du reste, il n’est jamais sorti. Il n’y avait pas méme & discuter la-dessus avec lui. Il a, je crois, profité de mes legons “li sur les différentes parties du cours de philosophie classique. Wo m’a ioujours témoigné, alors et depuis, beaucoup de respect eb méme d’affection ; mais je. ne crois pas avoir exercé sur lui, quant | au fonds, la moindre influence. Je venais sans cesse me heurter a
-un parli pris, en particulier en ce qui concerne la pierre de : touche, le libre arbitre. Il n’en était pas moins toujours le pre- VPs mier a une distance trés grande des autres éléves. Ila eu lesdeux seconds prix au concours général.
Voila tout ce que je puis vous dire sur le premier point. Comment est-i! devenu hegelien, ou semi-hegelien? Il n’y a qu’un pas 4 franchir. Ma traduction de l’Esthétique de Hegel, les livres, en m allemand, de Hegel que je lui ai prétés, surtout a l’Ecole normaje, ont pu y contribuer. Mais c’est une influence tout exté- ; rieure. Plus tard, il est devenu positiviste. Comment son positi- rat: visme s’est-il enté sur le spinozisme et Phegelianisme? Pour moi, sans parler de Vévolutionisme qui est déja dans la dialectique hegelienne, il faut y joindre U’immanence spinoziste, aujourd’hui le » grand mot a la mode, qui est la clef qui devra, selon moi, forcer er toutes les serrures. C’est ainsi que l’on est passé en Allemagne de 3 i-m Hegel a Schopenhauer, & von Hartmann, C’est ce qui s’appelle a Vidéalisme concret succédant a UVidéalisme abstrait. — Mais ici, je m/arréte, ayant trop a dire.
9° Sur le second point, je m’expliquerai en toute franchise. Taine philosophe et artiste est-il plutét l’un que Vautre ? Quelle ou est, selon sa langue, sa faculté « maitresse » ) Pour moi, ‘laine Ae n’est pas 4 proprement parler un philosophe. Il a été du moins . ‘sous ce rapport beaucoup surfait. C’est un écrivain d’un trésgrand talent, un merveilleux esprit d’assimilation (réceptif, non spéculativement parlant original et né créateur); comme penseur toujours disciple a la suite de Spinoza, de Hegel, de Comte, de Darwin, de Spencer. Ses formules sont vides (race, milieu, moment). Ce qu'il a produit sous ce rapport ne laissera pas la moindre trace, — du moins, 4’ mon avis. C’est autre chose s'il s’agil de l’écrivain, dustyliste, du poete, comme vous dites. L’imagination chez lui domine de beaucoup, quoique le sens pittoresque ne lui manque pas. — J’aurais encore, Monsieur, trop 4 dire sur ce sujet, en particulier de V’abus énorme qu'il fait sans sesse de la métaphore, ‘scientifique si vous youlez, mais qui ne
- donne que de grossiéres analogies (ex. : les couches d’idées, etc.).
Sur Taine, encore une fois, je n’en puis dire plus; cela me
ménerait trop loin...
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Un jugement inédit de Vacherot sur Taine.
Vacherot a laissé parmi ses papiers un manuscrit, intitulé Ma psychologie, qui débute par un paralléle entre Renan et Taine, et se poursuit par une étude trés élogieuse sur Taine, dans laquelle l’auteur Oppose son spiritualisme a l’empirisme de son éléve et ami. Nous en détachons les passages suivants, dont nous sommes redevables a une obligeante communication :
« Taine avait un tempérament, d’aucuns diraient de moine, si Yon ne savait qu'il fut un parfait époux et un excellent pere. N’ai-je pas oui dire qu'il associait son intelligente maitié & ses études? Si le penseur a plus prété a la critique que le savant, lequel ne fut jamais pris en défaut, c’est qu’il avait le besoin de conclure, non moins que la passion d’observer. Autant Vesprit de Renan se complaisait dans le doute, autant Vesprit de Taine tournait vite 4 la formule. Enfermé dans sa science toute d’analyse et de logique, il était sourd aux réclamations de Popinion, voire
méme du sens commun. Ce n’étail pas qu il recherchat le para-
doxe. Il y entrait en plein, sans s’en douter. Il avait une telle maniére de voir les choses qu'il ne pouvait s‘imaginer qu’on les vit autrement. C’est le secret de sa force et aussi de sa faiblesse. S’il était dans la nature de Renan d’avoir toujours une porte ouverte au doute, il était dans la nature de Taine de l’avoir toujours fermée, de fagon & ne pouvoir sortir du cercle de ses théories. Taine n’était pas un artiste en style comme Kenan. Quand Pexpression deyenait belle, c’était , av la beauté de la pensée, Alors, elle avait un éclat qui en edt fait un écrivain de race, sil eut traité de matiéres qui prétent au style. Alors, il edt réuni la verve du pamphlétaire & la gravité du philosophe. C’est ce que promettait le premier livre de sa jeunesse, Tous deux turent des libres penseurs, Taine bien plus hardi et plus ferme que Renan qui, & défaut de croyances, laissa percer des sympathies religieuses qui étaient dans son Ame, sinon dans son esprit... » :
Un peu plus loin, aprés avoir exposé l’idée que Taine se faisait
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APPENDICE Il 7 285
du moi, Vacherot ajoutait : « Ah! que Michelet avait raison de s’écrier : « Ii me prend mon moi! » Avec ce moi, il lui prenait toutes les facultés qui ont fait de ce petit homme un des esprits et des écrivains les plus originaux de son temps... »
« Notre philosophe était si bon, si honnéte, si correct par nature, qu il est bien possible qu’en lui le sentiment du devoir n’était pas nécessaire pour accomplir le bien. La voix de la conscience parle surtout quand il y a lutte entre le devoir et la passion. Taine a-t-il jamais eu a lutter contre quelque chose ou contre guelqu’un ? Tous ceux qui ont bien connu cet homme’ excellent sexpliquent comment la nature a pu lui suffire pour en faire Vhomme d’une vie exemplaire !. »
« Ce n’est pas seulement l'emploi exclusif de l’analyse qui a conduit Taine a la négation des vérités de la conscience. C’était un esprit qui voulait voir clair en tout, ce qui est une grande qualité philosophique. Pour arriver 4 ce résullat, il avait pour méthode
de simplifier d’abord les questions. Voila pourquoi quand il cherchait explication d’un fait constaté par l’observation et décomposé par Vanalyse, il s’arrétait au mécanisme. Toutes ses synthéses ont ce
1. C’est ici Je cas de citer tout au long la note qu’é |’Ecole normale Vacherot ayait rédigée sur Taine, et qu’a publiée pour la premiére fois M. Monod : « L’éléve !e plus laborieux,le plus distingué que j’aic connu 4 VEcole. Instruction prodigieuse pour son age. Ardeur et avidilé de connaissances dont je n’ai pas vu d’exemple. Esprit remarquable par la rapidilé de conception, la finesse, la subtilité, la force de pensée. Seulement, comprend, congoit, juge et formule trop vite. Aime trop les formules et les détinitions auxquelles il sacrifie trop souvent la réalité, sans s’en douter, il est vrai, car il est d’une parfaite sincérité. Taine sera un professeur trés‘distingué, mais de plus et surtout un savant de premier ordre, si sa santé lui permet de fournir une longue carriére. Avec une
ande douceur de caraclére et des formes trés aimables, une fermeté d’esprit indomptable, au point que personne n’exerce d’influence sur sa pensée., Du reste, il n’est pas de ce monde, La devise de Spinoza sera la sienne: Vivre your penser. Conduile, tenue excellente, Quant 4 la moralité, je crois cette nature d’élite et d’exceplion, étrangére 4 toute autre passion qu’a celle du vrai. Elle a ceci de propre quelle est A Vabri méme de la tentation, Cet éléve est le premier, 4 une grande distance, dans toutes les conférences et dans tous Jes examens. »
Enfin, peut-étre, est-il bon de ne pas laisser perdre un autre mot sur Taine, qu'il y a tout lieu, ce semble, d’attribuer 4 Vacherot: « Un mot que nous empruntons 4 un des maitres et des amis de M, Taine, résu= ‘mera notre jugement sur lui: ce mot date de quatre ans, mais il est encore vrai aujourd’hui: M. Taine, disait-on, donnera un éclatant dé= menti A ceux qui l’accusent purement et simplement de mateérialisme ; au fond, il est plus idéaliste qu’il ne le dit, et qu’il ne le veut peul~ étre. » (Gindre de Mancy (Herivains contemporains; M. Luine, Journal général de VInstruction publique, 16 juillet 1862, p. 522.)
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caractére,.. Cette méthode s’applique-t-elle & tout? Les naturalistes les plus autorisés ne le pensent pas, du moment qu'il s’agit des étres. du régne organique. » — Vacherot rappelle ici l’exemple de Claude Bernard qui, pour expliquer Ja vie, avait recours & « une loi supérieure qu’il appelait Vidée directrice et qui, quelque nom qu on lui donne, est d’un tout autre ordre que les lois de la mécanique, de la physique et de la chimie. C’est ce que Taine avait peine a comprendre chez un savant tel que Claude Bernard. Il ne hui pardonnait pas Wintroduire ainsi la métaphysique dans la scieuce. Nous ne pouvions, Taine et moi, nous entendre sur ce ; point. J’ai toujours pensé que Villustre biologiste était le yrai philosophe, dans cette explication des phénoménes de la vie... »
Enfin, aprés avoir montré que, chez la plupart des hommes, les idées de conscience, de liberté, de personnalité s’imposent a la pensée et s'expcrimentent pour ainsi dire & chaque pas dans la lutte contre les passions, Vacherot ajoutait: « Notre cher Taine était de ces natures ot tout s’équilibre, tout s harmonise pour une vie de sagesse... »
Divers jugements anglais sur l’Hislowe de la littérature anglaise.
L’Histoire de la litiérature anglaise a, comme ilétaitnaturel, été Vobjet d’un grand nombre d’articles anglais‘. Tl eut étre intéressant de savoir ce qu’on a penséde Vautre coté de la Manche de ce livre célébre,.de ce livre « glorieux », suivant la jolie et juste expression de M. Edouard Rod. A cet égard, les deux ou trois articles dont je donne icl quelques extraits exprimeront assez bien, je crois, l'état : moyen de l’opinion anglaise. Le premier, qui a paru en fh 1865 dans la Revue d'Edimbourg, semble avoir été inspiré par un chauyinisme assez étroit; mais les témoignages d’admiration que laisse comme malgré lui échapper
1. Voir pour le détail, ma Bibliographie critique de Taine (Paris, A. Picard, 1901).
Yauteur, — qui signe Th. C., — n’en sont que plus signi- » ficatifs. Il a été reproduit et traduit en entier par la Revue ip ait
britannique, en janvier et février 1866 sous ce titre, V Histoire de la littérature anglaise de M. Taine jugée par la Revue d'Edimbourg ; et ceux qui ne lisent pas l'anglais: pourront sy reporter. Les deux autres n’ont, malheureu-
sement, pas été traduits en francais, ni méme recueillis.
en volume. Ils sont Vceuvre d’un esprit singuliérement ‘plus large, plus impartial et plus pénétrant. M. W. Fraser Rae est sans aucun doute le critique anglais qui a le plus fait pour tenir ses compatriotes au courant des travaux de Taine : dés le mois de juillet 1861, il le présentait aux lecteurs de la Westminster Review; trois et quatre ans plus tard, en avril 1864 et en janvier 1865, il entretenait longuement Jes lecteurs de la méme Revue de |’Histoire de la littérature anglaise qui venait'de paraitre; plus tard enfin, il a traduit et « préfacé » les Notes sur [ Angleterre ::
toutes les fois qu'il a eu Voccasion de parlerde ‘Taine, — .
qu il aime 4 comparer 4 Macaulay, — il l’a fait avec une sympathie admirative et intelligente, avec une justesse de ton, dont nous autres Francais, devons lui étre particulierement reconnaissants. S’il réunissait en un livre les pages qu'il a consacrées al’auteur dela Littérature anglaise, je serais assez tenté de croire que ce livre nous offrirait le “jugement anglais le plus complet et le mieux motivé qui ait encore été porté sur Taine, — quelque chose comme le pendant anglais du livre de M. Barzellotti.
L’auteur de l’article de Edinburgh Review parait croire que le livre de Taine est une sorte de pamphlet dirigé contre l’Angleterre et les Anglais au nom d’une admiration excessive pour la, France, son génie et sa littérature. Il n’admet pas qu’on puisse critiquer les ceuvres anglaises, et il voit des intentions satiriques dans toutes les pages ou Taine, avec sa vigueur habituelle, ana-
lyse et décrit E traits par hasard moins heureux du caractére anglais. Il n’est méme point satisfait de l’étude, si enthousiaste pourtant, sur Shakspeare: « De toutes les parties de son ouvrage,
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288 ESSAI SUR TAINE 5a
nous dit-il, les chapitres que M. Taine consacre au grand poete sont les plus faibies »; et illeur préfére de beaucoup les études de M. Méziéres et celles de Schlegel. Mais, comme il ayoue assez naivement que ses réserves sur Yceuvre de £ aine lui sont dictées par « Yorgueil national des Anglais », nous yoila bien avertis. ii rend, d’ailleurs, hommage « a Vuniversalité de son plan, & Voriginalité de son style, au bonheur de ses commentaires, & la finesse de ses critiques, & sa parfaite et bien rare connaissance de la langue anglaise »..., 4 « la merveilleuse application » avec laquelle il a lu '« un nombre infini de livres anglais ». « Nous aurions, dit-il, bien dela peine & découvrir, dans le champ pourtant si vaste de cette littérature, un recoin qui lui soit inconnu. » Il lowe vive- « ment aussi les « admirables. traductions d’extraits choisis » que Taine a introduites dans son ceuvre, traductions « si fidéles et st animées » que, parfois, « elles tiennent lieu d’un commentaire. » — Un certain nombre de remarques justes se trouvent ainsi: noyées dans un fatras d’observations sans portée et souvent déplai-. santes de ton. Il note, par exemple, avec raison que Taine, dans. son livre, s’est bien occupé des Saxons envahisseurs, mais qu'il a complétement négligé les populations indigénes de la Grande- Bretagne, qui sont de race celtique. Ailleurs, il se demande si les idées philosophiques de Taine sur la race, le milieu, le moment, qui ressemblent si fort a celles de Buckle, — il rapproche a plus Wune reprise les deux noms et les deux ceuvres, — n’auraient pas la méme commune origine. « Dés que M. Taine, dit-il encore, n’est plus séduit et entrainé par des théories trompeuses et des préjugés nationaux, il saisit d’emblée les traits distinctifs du génie d'un écrivain; discernant avec la plus lumineuse sagacité ses mérites et ses défauts, il lui assigne sa place définitive dans la république des jettres. » Et un peu plus loin : « Si seulement M. Taine pouvait -m:ttre de cété ses théories, nous accepterions volontiers ses juge-, ments comme ceux du plus éloquent et du plus fin critique qui ait étudié la littérature du régne d’Elisabeth. Dans ses chapitres sur Sydney et Spencer, il s’éleve 4 un enthousiasme sincere, et jamais on n’a mieux rendu dans une langue étrangére le charme et la magie de ces poétes. » Enfin, il constate quelque part, — et Vobservation adu prix acette date, — que le nom de Taine non seulement « est. déja célébre en France », mais encore « a passé le détroit ».
Les deux articles de M. W. Fraser Rae, le premier sur les trois premiers volumes, le second sur le quatriéme et dernier volume de la Littérature vanglaise sont surtout analytiques ; ‘mais: ils’ renferment un certain nombre d’appréciations fort intéressantes, parmi- lesquelles je reléve les suivantes : « M. Taine a écrit Vhistoire la plus approfondie et la plus remarquable qui existe encore de l’abondante et splendide littérature de l’Ang!eterre...
ee 2 te APPENDICE Ul 7 289
Quelques objections que puissent soulever quelques-unes des doctrines de M. Taine, il est indiscutable qu’il a catactérisé les diverses époques de la littérature anglaise avec une originalité et une précision singuliéres, qu’il a analysé les ouvrages des plus grands écrivains anglais avec une rare pénétralion, qu’ila présenté Te les résultats de ses recherches avec une plénitude, avec une 57 vigueur et une mailrise de pensée qui dénotent une connaissance de notre littérature a la fois minuticuse et large, et une faculté is admirer tout ce qu'il y a de noble en elle, aussi personnelle que Py ale peu commune... Quand ona 4 rendre compte d’un ouvrage aussi ty remarquable et aussi magistral que celui-la, il faut:lui appliquer, comme disait Chateaubriand, la«critique féconde des beautés, et ron la critique stérile des défauts. Or, ici, les beautés Vemportent. Comme ceuvre de composition historique, cette histoire a peu. dégales de nos jours. Comme galcrie de tableaux, elle ,rivalise Sts avec l'incomparable ouvrage de Macaulay ; comme exposé de vues philosophiques, elle fait plus que rivaliser avec les, travaux si ‘ suggestifs de fea M. Buckle. — “Aucune autre histoire de notre ae littérature ne peut étre comparée a celle de M. Taine pour la largeur et la force de la pensée, pour l’éclat du style et pour la sureté et la justesse de Vexposition. » L’auteur ajoule que __ VAngleterre, en fait d’histoire littéraire, doit maintenant a un ? oF -Frangais tout autant que I’Espagne & un Américain (Ticknor), Ky ea Italie 4 un Francais (Ginguené), et l’Allemagne & un Anglais « ee (Lewes et sa Vie de Gethe). « Jusqu’a ce qu’elle soit remplacée afi par une histoire meilleure que toutes celles qui existent attuelle- ie ment, l’ceuvre magistrale de M. Taine restera la peinture Ia ~ <s meilleure et la plus accomplie qu’on puisse trouver de la noble littérature de l’Angleterre. » no SEER Dans Je second article ( sur les Ecrivains anglais contemporains), M. Fraser Rae s’exprime ainsi 4 propos de l’étude sur Stuart Mill : « A notre avis, c’est la meilleure exposition et la plus juste appréciation de ses doctrines qui ait cncore été écrite en aucune langue?, »
1. Rapprochons de cette appréciation Je jugement de Stuart Mill luiméme sur |’étude que Taine lui a consacrée: « On ne pouyait donner en peu de pages une idée plus exacte et plus compléte du contenu de mon | livre, comme corps de doctrine philosophique... » (Cité par ‘Taine, de Positivisme anglais, Préface.) Et puisque nous tenons Stuart Mill, notons “encore ce qu'il a dit de U’ Intelligence : « M. Taine ne s’écarte des prin- tnd -cipes empiristes que dans les deux derniers chapitres de son livre qui, a ‘notre avis, dépassent les limites de l’induction yraiment scientifique, et, ‘sans méine invoquer une intuition supposée @ priori, revendiquent une -yaleur absolue a travers tout l’espace ct le temps pour les généralisations “de la pensée humaine, valeur que nous ne pouyons admetire que dans Jes limites propres de l’expérience humaine. » (Murinightly Review,
juillet 1870).
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Et plus lom: « Quoique ne pouvant faire droit 4 la prétention qu'il affecte d’étre quelque chose de plus qu'un cri-
tique ordinaire, cependant nous considérons les études critiques
de M. Taine sur nos écrivains comme plus dignes d’attention u’aucune de celles des étrangers vivants. » Ilrend hommage au mérite des études anglaises de Chateaubriand, de Villemain, de Guizot et de Rémusat. « Mais aucun de leurs écrits n’est aussi complétement affranchi' des méprises qu’un étranger commet sans s’en douter, aucun ne renferme autant de ces remarques fines et percantes ou les Francais généralement excellent, que ceux de M. Taine. » Et aprés quelques réserves sur certaines appréciations de Taine : « L’étude de M. Taine sur Macaulay est Vanalyse la plus approfondie et l’appréciation la plus impartiale de ses mérites littéraires qui ait encore été faite. Les critiques anglais sont & peine capables d’accomplir cette tache » a cause de leurs préventions politiques. — « Les études sur Carlyle et Tennyson sont toutes deux excellentes : }a premiére contient une trés juste appréciation du -génie de Carlyle; la seconde met tres nettement en lumiére & la fois les mérites et les défauts de la poésie de Tennyson. Tous les jugements de M. Taine sont fondés sur une connaissance intime du sujet qu'il traite ; jamais il n’écrit | au hasard, jamais il ne reproduit des opinions de seconde. main. Toujours indépendant et bien informé, il montre une remarquable
habileté-a découvrir et & louer tout ce qui est réellement digne d’attention. »
Guillaume Guizot, D’une nouvelle méthode critique (a propos de l’Essai sur Tite-Live).
Je reproduis ici quelques fragments des deux articles si fins, si pénétrants, si judicieux que Guillaume Guizot a consacrés 4 I’Hssai sur Tite-Live, et axxquels jai déja fait. plus haut quelques emprunts. Ils sont peu connus, je le crains ; il me semble pourtant qu ils sont du petit nombre,
de ceux qui, en naissant, se sont comme inscrits en marge F de l’ceuvre de Taine.
i cope Guizot commence par exposer la méthode critique e ‘Laine, et il Poppose & celle des critiques antérieurs : & ce
APPENDICE IIL 291
/ propos, un trés joli portrait de Sainte-Beuve. — Puis, il aborde la question que pose la Préface de l’Essai sur Tite-Live : « Y a-t-il en nous, demande Taine, une faculté mattresse dont l’action uniforme se communique différemment a nos différents rouages,
et imprime & notre machine un systéme nécessaire de mouvements prévus ? — J’essaie de répondre oui, et par un exemple. » —., « Essayons, reprend Guizot, de répondre non, et par trois exemples. » ; Le premier est Tite-Live. — Guizot montre que la définition __ historien-orateur peut s’appliquer & beaucoup d’autres historiens :
« M. Macaulay aussi est un historien orateur ; M. Taine lui-méme Ya dit-aillears. ».— Et, d'une maniére générale, la formule peut Sappliquer 4 tous les historiens romains : donc, elle est trop large. « Ce n’est pas la propre clef d’un caracttre unique, c’est un __ de ces passe-partout qui vont a quatre ou cing serrures. »
Le deuxiéme exemple est Annibal. — D’aprés Taine, c’est un
formule. — Guizot moatre qu’elle est trop étroite, et quily a __ une foule de traits du caractére d’Annibal qu’elle n’explique pas. — c « La logique excessive (de Taine), aprés l’avoir conduit 4 affirmer des faits qui ne sont pas certains et & mal interpréter des faits qui sont clairs, lui fait encore omettre des faits importants qui dérangeraient:son systtme. » i Le troisitme exemple est Taine lui-méme. — On pourrait croire, et il aimerait 4 croire qu'il est un critique philosophe. — Mais, reprend Guizot, « vous étes yous-méme orateur, faut-il lui dire, puisque vous avez la passion de prouver, la dialectique échaufiée parune flamme intérieure dont vous étes 4 peine maitre, le talent de ranger vos idées suivant une progression nette et sensible, V’instinct et le gott du style nerveux, pressant, qui poursuit 4 coups redoublés l’auditeur ou le lecteur sans lui laisser __ te temps de réfléchir, nide se retourner contre vous, dix fagons au moins d’exprimer une méme pensée, une singuliére variété de raouvements impréyus quiréveillent l’altention, une grande richesse Wimages neuves qui laissent chacune de vos conclusions for- tement gravée et colorée dans tous les esprits. Vous étes pamphlé« taire », — ou du moins satirique (le La Fontaine, et ses attaques contre le xvu® siécle reprises dans les articles sur Saint-Simon et Fléchier). — « Vous étes peintre encore » (le Voyage aux Pyré- nées). —« Vous étes méme potte, 6 philosophe! puisque ces grands paysages ont pour vous plus que des couleurs et des formes, puisqu’a leur aspect votre ceeur hat jusqu’a vous faire ¢roire qu’un cceur aussi palpite en Jeux, “puisque yous faites passer yotre émotion dans vos descriptions jusqu’a nous faire } croire, & nous, simples lecteurs, que nous sentons sous vos oe sourdre la vie confuse de la matidre et toutes ces forces
aventurier, et il a expliqué tout son caractére en développant la —
ana er ESSAI SUR TAINE ,
de la stve et du sang qui sont l’ame des vers de Lucréce. Tout cela ne vous empéche pas d’étre philosophe. Ce serait plutot votre'philosophie que nous accuserions de géner lereste de votre talent. » — ll ya, dans Taine, trop de logique, trop d’esprit de systéme. .- « Heureusement pour vous, vous n’étes pas parvenu a nous convaincre, et votre talent vous sauve en ruinant votre systeme... ‘Mais l’étendue de vos connaissances, la robuste hardiesse de votre esprit, lenchainement et l’éclat de votre style, tous les procédés de critique étrangers 4 volre méthode, que vous employez a votre insu ‘aussi bien que s’ils vous étaient:propres, toutes les idées étrangéres ja vos formules, que vous exposez malgré vous aussi largement que ‘Sl vous trouviez vous-méme vos formules insuffisantes, |’ensemble; ‘varié de vos talents, de vos recherches et de vos pensées nous! japprend beaucoup et ne nous trompe pas en nous faisant présager. jpour vous un bel avenir. »
(Débats des 21 et 27 janvier 1857.)
Mi J.-J. Weiss, sur les Essais de critique et d'histoire.
Voici encore un article qu’on peut lire avec profit -aprés les articles de Sainte-Beuve, et qui ne souflrira pas trop du voisinage.
Indication des divers articles qui composent Je livre. — « Ce | sont trois ou quatre mondes différents dont M. Taine essaye de fixer la formule. J’ai eu occasion de le dire plus d’une fois ici ou ailleurs, je n’aime de M. Taine ni ses principes, ni sa méthode de composition, ni méme toujours son style. Mais il est un des rares esprits qui subsistent par eux-mémes : dignes a ce titre de la sympathie résolue de tous ceux qui vivent dans les hautes pensées. Il a jugé de bonne heure que rien n’est beau comme d’étre
soi; ambition, fortune, plaisirs de. jeunesse, il a tout dédaigné pour cetle supréme fierlé. Je Vestime assez pour croire qu'il ett, dédaigné la reputation elle-méme, La réputation, du moins, lui, est venue, rapide et brillante, IL a maintenant un journal et uni public ; ilest sir d’élre écouté quand il parle, et, quoique ce soit un droit quil ait cerlainemeut payé son prix, puisqu’il a usé, pour le conquerir, Jusqua sasaulé, je ne le trouve pas a plaindre. » == « Que lon conteste ou que l’on subisse les conclusions de M. Taine, —
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; ‘a on le lit toujours avec entrainement. Son style, excessif comme son systeme, est rempli d’expressions qui s'imposent 4 l’esprit et 's'y énfoncent. Ecrivain de gout? je ne sais, mais écrivain puissant, chez qui les mots et les images tiennent de la nature des sspectres! I] n’est pas éloigné de considérer |’hallucination comme lle principe de toute poésie, et on est tenté de dire quw il l’a- trans- portée lui-méme dans la critique. Quand son regard se fixe sur un objet, c’est pour le créer une seconde fois. Il regarde ov il faut ; il voit juste. Mais il regarde trop longtemps du méme cédté, et sa vue est grossissante. Kt comme il écrit sous l’empire de cette vision, 4 la fois prolongée et disproportionnée avec l’objet, son dessin et ses couleurs frappent par un caractére d’énormité, qui étonne le lecteur, et ¢a et 1a le choque. Je ne suis pas aussi subtil -architecte de forces que M. Taine, et je ne me charge pas d’expliquer comment ont pu se fondre dans le méme écrivain les deux qualités saillantes qui marquent de leur double empreinte, non pas seulement chacun de ses ouvrages, mais dans chaque développement d’idées, chaque phrase, chaque mot qui porte. Elles s’y tondent cependant, et M. Taine est geométre exact autant que peintre emporté. Il y a dans sa réflexion comme une exaltation de froideur; il a toujours lair de s’enfermer dans des rectangles d’ow il éclate. » == Exemples de la véhémence de son style. — « Il aura cerlainement exercé sur la langue cette influence funeste, qu'il en a surélevé le diapason de deux ou trois tons... » == « Il résulte de la que les sujets qu'il traile ne lui conviennent pas tous également. » — Exempies : Fléchier, la princesse de Cléves, Racine. — « Cest la premiére fois qu’on ait interprété Racine si intimement et avec tant de justesse; et pourtant, un vague instinct vous avertit que sur toutes ces pages regne une fausse teinte et qu'il , est bien étrange de parler de Bérénice, de Phédre et de Bajazet en un tel langage...;il a trop d’énergie pour ces natures délicates, trop d’apreté, trop de précision rectiligne, trop de brutalité sous son ingénieuse finesse, trop de pente a croire que toute vérité est bonne 4 dire sans ornement et sans détour, trop enfin de tout ce qu’elles ne peuvent supporter. II parle la langue qui leur serait le plus antipathique... — Au contraire, rien n’égale la verve de M. Taine, quand il se mesure al’un de ces génies débordés de qui les passions, éclatant furicuses, apres un long refoulement, se poussent en quelque sorte elles-mémes sans régle et sans frein jusqu’aux limites de la folie et ne reculent pour s’exprimer et se satisfaire en s’exprimant, devant aucun scandale de style. La est la ‘yraie matiére de son talent. Le bon gott d’un auteur géne sa. fougue; les proportions, partout ot elles sont respectées, dérangent sa doctrine. « Le génie, s’il faut l’en croire, le génie, uniquement ~ et totalement englouti dans l’idée qui !’absorbe, perd de vue la mesure, la décence. Il est & ce prix, » Ces principes esthétiques
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supposent Balzac, Saint-Simon ou Swift: avec eux, M. Taine est avec ses pairs. Aussi, comme il les pénétre! Comme il les explique! Quelle puissance dans les définitions dont il les enserre etles — dompte! Quelle clarté saisissante dans ses images ! — Citation : .
« Le duc d’Orléans fut emporté... — et aprés 150 ans, il éblouit -encore. » Essayez de mieux dire, avec plus de force et cette fois. aussi — tant il est bon d’étre chez soi! — avec une délicatesse plus exquise. Et qui.n’a admiré son étude sur Swift? Ce genre d’éloquence particulier a la critique et 4 histoire, qui nait de la profondeur d’un sentiment juste, cette éloquence, la plus difficile, la plus belle de toutes, peut-elle étre portée plus loin ? » = « M. Taine, en effet, n’est pas seulement un moraliste et un philosophe. C’est un historien de premier ordre. Personne, depuis longtemps, n’avait creusé si avant dans l’histoire des passions et des idées. Personne n’a plus d’adresse & déméler l’esprit d’une époque et les tendances d’une civilisation. On admire que des principes qu’on juge faux lui soient un guide si sur a travers le péleméle des faits. »
Weiss ne peut pas discuter dans l’ensemble les doctrines de Taine. Mais il ya des reproches qu’il ne peut admettre. « Je me garderai de croire, par exemple, que ses idées constituent une si grave offense envers le christianisme. J] a quelquefois manqué de respect 4 la métaphysique, — que la métaphysique s’en tire comme elle pourra, — jamais 4 l’Evangile ni & la religion. Quand il n’aurait rendu aux 4mes chrétiennes d’autre. service que de les délivrer de ces fadaises spiritualistes, sorte de rhétorique verbeuse, née dans les écoles & l’usage de certaines gens qui yeulent étre a la fois de beaux esprits indépendants et de trés sages fonctionnaires, spécialement agréables & leur chef de bureau, elles lui devraient une reconnaissance infinie. Le christianisme n’a rien A perdre, si parmi les raisonnables il s’en éléve un plus sincére que les autres ou de plus de vue, qui arrache les voiles menteurs et nous montre: sans détour, par la déduction hardie de ses théorémes, of aboutit Ja raison toute seule. » == Il venge aussi Taine de l’accusation politique qu’on lui adresse d’étre un révolutionnaire, et il montre que sa philosophie méme le rend complétement indifférent en politique, et partisan du fait accompli. — « Pour dire toute notre pensée, ceux qui écriront un jour l’histoire des révolutions politiques et morales du xrxe siécle, seront amenés 2 conclure que le rétablissement de l’Empire dans |’Etat et l’invasion triomphante du systéme de M. Taine dans le monde intellectuel sont deux faits corrélatifs. L’un aide l’autre, » — Napoléon Ter ne s’y serait pas. trompé. — « Il fit Volney sénateur, sachant ce qu’il faisait; et: Volney n’était autre chose que l’aieul de Taine avec moins d’ori-! ginalité dans l’érudition et moins de force dans le génie. »
(Revue de U’Instruction publique du 15 décembre 1859.)
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APPENDICE lla se ae
& M. J. Lachelier, Fragments d’un article sur Taine.
On a déja parle plus haut de cet article, écrit & propos des Philosophes classiques, et de l'Idée de Dieu, de Caro. Ce serait trahir la volonté formelle de M. Lachelier que de youloir y chercher sa pensée actuelle sur Taine. Dans une lettre qu'il m’a fait Vhonneur de m’écrire, et ol se peignent avec une admirable et touchante fidélité les délicats scrupules de la plus parfaite probité intellectuelle, ’émi-— nent philosophe déclare « qu'il serait peiné de figurer » ici, « méme rétrospectivement, comme un critique et un adversaire » de Taine. « Il craint d’avoir été » jadis « superficiel et peut-étre méme injuste » a son égard. Si,
de son propre aveu, il est « resté toujours fort loin de la |
philosophie de Taine », si, en lisant ['JIntelligence, « ilena surtout gouté le style », ces divergences doctrinales ne
Yont pas empéché de « devenir le lecteur et l’admirateur
passionné des Origines de la France contemporaine ». Il est donc 4 présumer que le jugement qu'il porterait aujourdbui sur l'ensemble de l’ceuvre de Taine différerait sensiblement de celui qu'il portait, il y a plus de trente ans, sur les seuls Philosophes classiques. Néanmoins, les oppositions de doctrines subsisteraient, je crois, toujours, et, dailleurs, pour réfuter certaines théories dont Taine semble bien étre resté imbu jusqu’a la fin, aujourd’hui encore, on ne trouverait rien de plus fortement et de plus sobrement persuasif que ces pages restées malheureusement enfouies dans une vieille Revue! ou peu de gens iront
1. La Revue de V Instruction publique du 7 janvier 1864 annongait de M. Lachelier un livre en préparation, qui edt élé intitulé Notions de
morale privée et publique (chez Hachette), et qui n’a sans doute jamais yu le jour.
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sl Me te 296 ESSAI SUR TAINE
les chercher sans doute. D’autre part, M. Lachelier est, comme l’on sait, l’un des cing ou six grands noms de la philosophie frangaise du x1x° siecle, et tout écrit de ce maitre est donc un véritable événement philosophique: or, cela . est vrai méme de ces trois articles sur ['‘Jdée de Dieu qui, indépendamment de leur valeur critique,-ont été, si je ne me trompe, la premiére expression publique de sa pensée métaphysique. Ainsi du moins en jugeait M. Ravaisson qui, dans son mémorable Rapport sur la philosophie en France au XIX° siécle, croyait devoir leur consacrer quelques lignes. Voila, je pense, une autorité que la modestie méme de T'auteur du Fondement de induction pourrait difficilement récuser, — et qui me dispensera d’insister davantage sur Vimportance philosophique et historique des trop courts
fragments qu’en va lire.
« Les doctrines qui s’accordent & contester non seulement la personnalité de Dieu, mais la réalité méme de son existence... ont été trés gotitées du public dans ces derniéres années... Le succes de ces doctrines prouve ayant tout le talent de leurs auteurs; d’autres causes y ont contribué, l’influence des spéculations germaniques, les résultats acquis ou espérés des sciences positives, et surtout la secréte impatience de beaucoup d’esprits, qui n’attendaient qu’un signal pour secouer le joug du spiritualisme officiel... Le spiritualisme avait besoin d’une revanche et il vient de la pren-
dre... », — Hloge de Caro, de sa méthode et de sa courtoisie ;
Vaccueil que lui a fait le public peut faire espérer « le triomphe définitif de la bonne cause... » —= « Le naturalisme de M. Taine est fondée sur l’idée particulitre qu’il se forme des causes. On s'est figuré quelquefois sous ce nom de petils étres spirituels, cachés derriére les faits et occupés a les produire : M. Taine bannit de la philosophie ces étres imaginaires, et les reldgue honteusement parmi les sylphes et les gnomes. Il croit cependant qu'il y a des causes, et il ne désespére pas de les trouver : mais la cause d’un fait est toujours, selon lui, un autre fait dont le premier n’est qu’une transformation. D’ot vient, par exemple, qu’une pierre tombe, qu'une riviére coule, que le mercure monte dans le barométre, et que les ballons s’élévent dans l’atmosphére? Mais qu’est-ce que ces quatre faits, sinon les formes variées d’un fait unique, celui de la pesanteur? Et qu’est-ce que découvrir la cause; de ces quatre faits, sinon les résoudre dans le fa*j élémentaire
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dont ils dérivent ? L’expérience qui constate les faits, et l’abstraction qui dégage un fait simple de plusieurs faits complexes, voila, pour M. Taine, les seules ressources de l’esprit humain et les seuls instruments de ses découvertes. On devine aisément ou aboutit ce genre d’explications. Si la cause d’un fait n’est et ne peut étre qu’un fait, il est évident qu’il ne faut pas chercher la derniére raison de univers dans une pensée distincte de la somme des faits, mais dans un fait primitif, le plus simple et. le plus général de tous, qui soit par conséquent le fond commun de tous les autres. Ce fait, que la science n’a pas encore découvert, est vraiment le Dieu de M. Taine : c’est « V’axiome éternel qui se prononce au supreme sommet des choses, au plus haut de I’éther lumineux et inaccessible »; c’est «la formule créatrice dont le retentissement prolongé compose, par ses ondulations inépuisables, Vimmensité de l’univers ». Que cette fagon de concevoir les causes soit la seule qui ait un sens et un usage dans les sciences positives, c'est ce que personne, je crois, nesonge a contester; et la méthode de M. Taine deviendrait facilement celle de tout le monde s’il la renfermait dans ses bornes légitimes, et si l’explication purement physique qu’il donne de l’univers n’avait la prétention de remplacer celle que l’on ade tout temps été demander & la métaphysique. ll y a cependant un point sur lequel cette méthode si rigoureuse et si exclusive semble tout 4 coup se retourner contre elle-méme et faire éclater a plaisir sa propre insuffisance. J’entends trés bien M. Taine quand il me dit que la cause d’un cylindre est la révolution d’un rectangle autour d’un de ses cétés; mais je cesse de Ventendre quand il-m’assure du méme ton, et comme s'il n’y avait aucune différence dans les deux cas, que la cause de la digestion est la nutrition. Cause finale, 4 la bonne heure, lui répond M. Caro ; mais que viennent faire les causes finales dans ce systéme? La cause d’un fait, selon vous, est un fait plus simple dans lequel il se résout : la cause de la digestion est donc tout a la fois Paction mécanique qui déplace les aliments dans |’estomac et l’action chimique qui les décompose : voila bien les deux éléments qui la constituent, les deux facteurs dont elle est le produit ; mais comment vyoulez-vous qu’elle dérive de la nutrition qui en est au contraire un résultat, et qui ne commence que quand elle est finie? Une cause, dites-vous encore, est un fait dont on peut déduire la nature, les rapports et les changements des autres ; d’ou vous concluez que c’est la nutrition qui est la cause de la digestion, puisque la digestion et toutes les fonctions qui s’y rattachent sont toujours combinées de maniére 4 rendre la nutrition possible, Soit ; mais comment ces fonctions et leurs combinaisons diverses se déduisent-elles do la nutrition? Par voie d’identité ou par voie de convenance} Il n’y a pas a hésiter, et il ne peut étre ici question que de convenance; mais si M. Taine l’entend ainsi, il avoue
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par cela méme qu’un fait peut étre la cause d’un autre de deux
facons différentes, ou plutét complétement opposées ; qu’il peut
Yengendrer, comme le rectangle engendre le cylindre, ou comme
le mouvement se transforme en chaleur, sans cesser d’étre au fond
identique a lui-méme; et qu’il peut, au contraire, le susciter, comme un but que l’on poursuit suscite la série entire des actes destinés: 4 Patteindre, sans pour cela se confondre avec aucun d’eux; qu'il
y a, en un mot, deux ordres de causes dans |’univers : les causes. efficientes et les causes finales. Or, qu’est-ce qu’une cause finale, ‘ et comment est-elle liée 4 ses effets? Comment un fait qui n’est
pas encore arrivé peut-il déterminer d’autres faits qui serviront a. leur tour 4 le produire ? N’est-ce pas parce que ce premier fait est
concu ou senti d’avance comme un certain degré de perfection a
réaliser et que le ressort secret de tous les autres est un désir,
éclairé ou aveugle, qui travaille ase rapprocher, comme par autant
de degrés successifs, du terme idéal oui il aspire > Qu’est-ce donc
‘que cette perfection qui n’est pas encore réalisée sur un point
donné de l’espace et du temps, et dont V’invisible présence suscite,. pénétre, anime un groupe entier de faits qui gravifent autour. d’elle? Elle existe apparemment puisqu’elle agit; et cependant elle
n’a rien de matériel et de sensible: ne serait-elle pas cet étre spi-
rituel caché derriére les faits, dont il vaut mieux encore altérer la: nature que contester l’existence ? Et de méme que. la série des: explications mécaniques aboutit nécessairement & un premier: fait qui est en quelque sorte la matitre de tous les autres, qui’ ne voit que les perfections diverses en yoie de se réaliser dans l’univers ne sont que les manifestations inégales d'une perfection souveraine, forme des formes et dme des Ames, pré-. sente & tout et distincte de tout, qui détermine du sein de son
immobilité absolue l’infatigable mouvement de la nature? Voil&
non l'axiome, mais l’acte éternel, non la formule, mais la Pensée
créatrice qui resplendit dans le divin éther ; voila le Dieu de ia
métaphysique qui est en méme temps celui du genre humain.
— Dans une page mystérieuse ot il esquisse grands traits la
philosophie de’avenir, M. ‘Taine déclare lui-méme que la pensée
est le terme extréme auquel la nature est tout entitre suspendue.
Espérons qu’il développera un jour le germe fécond qu’il s’est
contenté cette. fois d’indiquer, et que, sous le mécanisme de la
nature, il saura reconnaitre de plus en plus la spontanéité de T’es-
prit. »
(Revue de Instruction publique du 16 juin 1864.)
APPENDICE If, 299
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Ernest Renan, sur [’Jnielligence.'
« Tout homme de valeur, en quelque ordre que ce soit, 4 sa philosophie. J’annoncerai une nouvelle stirement agréable & ceux ‘qui pensent, en leur apprenant que M. Taine va nous donner la, sienne. Le livre sera intitulé : De l’Intelligence... Des deux grands problémes sur lesquels l’esprit humain n’a pas et n’aura peut-étre jamais de solution, M. Taine n’en aborde qu’un seul; mais:
d’aprés les communications que je dois a sa bienveillante amitié, |
je crois qu'il Vattaque avec beaucoup de pénétration et de} profondeur. Le monde assurément est plein d’innombrables.
obscurités ; il n’y a cependant, selon moi, dans la philosophies —
des réalilés, que deux questions totalement mystérieuses; ces -questions sont Vorigine de la conscience humaine et le but supréme de Vunivers, Comment se fait-il que, certains faits physiologiques étant posés, un étre apparait qui dit moi, qui veut, qui agit, qui percoit? Le coup d’ceil rapide que j’ai jeté sur les
épreuves du livre de M. Taine me montre qu'il aborde ce probléme’
avec beaucoup de franchise, de savoir et de sincérité. Il’ fait un grand usage de la physiologie, et il a raison, C’est par l’étude expérimentale de la vie que le mystére de la conscience pourra étrei éclairci. A vrai dire, ce probléme est bien plus susceptible d’étre résolu que le probléme de la cause primordiale et finale. Devant: celui-ci, la raison sera peut-étre frappée d’un éternel vertige. Esprit ferme et positif, M. Taine s’est borné a ce que |’étude des, faits nous apprend de plus clair sur ces questions qui sont a la fois notre charme, notre tourment, et, en tout cas, la meilleure marque de notre noblesse. Voici la préface du livre qui donnera; une idée de la méthode qne notre illustre ami porte dans ces: difficiles investigations. Plus tard, je rendrai compte de l’ouvrage; avec étendue. » — Suit la Préface de I’Intelligence. (Débats du 28 mars 1870.)
VU ‘M. Emile Boutmy, Hippolyte Taine (fragments).
L’admirable étude que M. Boutmy a écrite sur Taine au lendemain de sa mort est un pur et émouvant chef-
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d’couvre. Des trois oraisons funebres laiques qui ont été ‘composécs pour rendre hommage a cette noble mémoire,, i— les deux autres sont celles de M. E.=M. de Vogiié et de M. Albert Sorel, — celle de M. Boutmy n’est ni la moins*belle, ni la moins touchante. II est telle page sur le style de Taine ou J’on croirait entendre Taine lui-méme,, dans sa langue de potte-logicien, nous livrer son propre secret. L’homme, le penseur et lécrivain, ainsi évoqués par cette voix qui leur fut connue, revivent pleinement & travers ces lignes: Et & entendre cette voix si juste, si déchirante et si discréte, on se prend a penser que c’est bien ainsi que Taine ett aimé a étre loué.
L’article de M. Boutmy étant aujourd’hui recueilli en volume, je ne veux en détacher que la page a laquelle ea ‘viens de faire allusion. Je ne saurais mieux clore que par -l’extrait qui va suivre cette série de « pices justificatives » ou jai essayé de rassembler tout ce qui pourrait servir ‘a compléter ce livre — ou a le refaire.
« ...De 1a ce style qui n’est qu’& lui. Sous une riche diversité, ‘sous une décoration changeante, la structure en est invariable et \rigide. Le lecteur en regoit une impression singuliére, il a comme ‘Vhallucination de voir monter autour de lui les murs d’une ptison dialectique. D’abord une suite de blocs réguliers, exacte- ‘ment alignés, C’est le théor’me sous forme abstraite par lequel souvre lalinéa.. Sur cette premiére assise, l’auteur entasse une épaisseur énorme de petits matériaux nuancés qu’il noie, mélange, relic, comprime dans un moule. puissant avec un mortier indestructible. Ce sont les faits particuliers et sensibles. A cette masse ‘hétérogéne, il donne la consistance, la densité, la solidité d’un mur romain. A la créte, une autre ligne de superbes , blocs €quarris reproduit le bandeau d’un bas, masque définitivement, Vhorizon. C’est le théor’me qui reparait en conclusion, revétu; des. magnificences d’une image’ qui a parfois |’ampleur dune: . allégorie. La cléture logique monte ainsi sur les quatre cdtés, massive, compacte, d’avance séculaire, sans une ouverture sur le dehors, sans une fissure dans Vappareil présageant une ruine ou. une déhiscence. Le lecteur contemple ; un moment encore, il sait qu’il sera enfermé pour jamais ; mais il est comme fasciné par ce travail fait largement et d’une main si sire ; il en veut voir la fin;.
il en ressent la fatigue, qui n’atteint pas le robuste architecte ; il demeure 1& immobile, déja captif, et quand la derniére issue est close, il s’oublie encore 4 admirer tant d’art et de magie.
Taine n’était pas seulement un raisonneur puissant. Il avait Ja vision d'un peintre et l’imagination d’un poéte. Si ce don et cette yocation ne lui ont pas été comptés au méme degré que les autres, c'est que Fartiste qu'il était s’astreignait 4 ne travailler que sur la commande du psychologue et dans les cadres fournis par le logicien... A y bien regarder néanmoins, on distingue un courant: d’images qui circule, abondant et caché, sous la bande unie et
serrée de la démonstration. L’image affleure ¢a et la, se trahi.
dans un mot abstrait par un reste de couleur, dans la phrase par une métaphore étroitement condensée; elle se déploie a la fin de largument en une comparaison plus ample qui le traduit par les sens. La poésie est la comme une nappe soulerraine préte a sourdre par toutes les fissures. Ce n’est que par exception que la source s‘étale un peu largement, mais alors avec quelle splendeur sombre, quel bleu intense d’eau profonde! Je ne connais aucun poeme plus émouivant que les premitres pages. de Varticle sur Sainte-Odile...; aucun ne témoigne d’une dme plus naturellement et plus profondément ouverte sur Vau-dela, » (Annales de U’Ecole libre des Sciences politique, avril 1893).
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