D APRES SA CORRESPONDANCE
Nous possédons maintenant, au moins dans ses parties essentielles, la’ Correspondance de Taine. Quelles indications nouvelles cette précieuse publication nous fournit-
--elle pour l’étude de la personne morale et de l’ceuvre du grand écrivain » C’est ce que je voudrais.rechercher dans les pages qui vont suivre,
On connait les belles biographies anglaises de Palmerston et de Macaulay, celle de Charlotte Bronté surtout, dont Emile Montégut a jadis si bien parlé. C’est sur ce modéle, éminemment anglais, et d’ailleurs hautement approuvé de son vivant par Taine, qu’a été fort ingénieusement congue la publication de sa propre Correspondance. Les diverses parties qui la composent sont encadrées
1. Je reproduis ici, comme je l’ai annoncé au Post-Scriptum de lAvertissement, l'article que j’ai publié dans la Revue des Deux Mondes du 1° féyrier 1908.
2. H. Taine, sa vie et sa correspondance, 4 vol. in-16 ; Paris, Hachette, 1902-1907,
APPENDICE IV 7 303 et reliées entre elles par de sobres et substantielles notices qui résument les principaux événements des périodes successives auxquelles elles se rapportent. Des notes abondantes, mais concises, expliquent ‘les allusions, donnent,
sur les correspondants de Taine et sur les personnes dont il |
parle, les renseignements indispensables. Des documents trés importants, ébauches de plan, notes ou réflexions personnelles, sont réunis en appendice ou placés & leur date a la suite des lettres. Tout cela groupé avec beaucoup d'art, et présenté avec infiniment de tact et de discrétion, forme une des biographies intellectuelles les plus attachantes que Von puisse lire.
Et de fait, n’est-ce pas tout un demi-siécle de la pensée francaise contemporaine, exprimée par l’um de ses plus authentiques représentants, qui vient se refléter & travers ces pages ? Ce sont d’abord les lettres de jeunesse, empreintes d'un si fier stoicisme, d’une si vaste avidité de savoir, d’une foi si candide dans la raison et dans la science. Taine est a lage heureux ot: l’on croit encore aux amitiés éternelles, ou lon simagine faire tenir le monde et la vie dans létroite enceinte d’un syllogisme. Ni les premiers déboires de carriére, ni le premier contact avec les hommes n’entament cette confiance ingénue dans le pouvoir des idées abstraites. C’est d’ailleurs l’époque ou Renan, de son cété, caresse les mémes réves et compose cet Avenir de la Science qui fut comme le programme secret de sa génération intellectuelle. Il semble qu’alors, a la veille ou dans les premieres années du second Empire, la pensée frangaise, exilée de la vie active, a la fois désabusée et toujours éprise des chiméres romantiques, reporte sur la Science pure tout leculte qu’elle avait longtemps professé pour la poésie renouvelée : les premiéres lettres de Taine traduisent avec une fidélité non moins naive que le livre de Renan ce cu-
rieux état d’esprit. Puis, ce sont les années de lutte ardente |
dans la mélée des idées modernes, les livres, succédant’ aux
livres, et la lente, la fiévreuse conquéte de la gloire. Kcarté de ’enseignement officiel, rendu a sa vie d’étudiant, et forcé, pour vivre, de faire @uvre et métier d’écrivain, plutdt que de philosophe, Taine s improvise essayiste, voyageur et humoriste, esthéticien, critique et historien littéraire: ses lettres nous font alors pénétrer dans les milieux ou s’élabore et ou se juge la littérature contemporaine: Sainte-Beuve,’ Guizot, Renan, Havet, Paul de Saint-Victor viennent se joindre aux amis et aux correspondants de sa jeunesse, un Prévost-Paradol, un Edouard de Suckau, un Cornélis de Witt. C’est l'époque ou dans tous les ordres triomphe le réalisme, ou s’épanouit la « littérature brutale ». Puis suryiennent les heures trasiques de la grande crise nationale, et aprés les désastres accumulés de l’invasion et de la Commune, les angoisses et les douleureuses incertitudes de lavenir. En cet instant décisif, tous les bons Frangais se sont promis a eux-mémes de travailler, chacun selon ses forces et ses moyens, au relévement de la patrie.commune. A cet engagement, nul, on le'sait, n’a fait plus de sacrifices et n’est resté plus -stoiquement fidéle que Taine. Ses goats personnels, sa vocation philosophique leussent conduit 4 donner a son traité de P Intelligence une suite et un pendant part un livre sur les Emotions et la volonté: il aima mieux, par patriotisme, s’exposer aux contradictions et aux violences de la polémique quotidienne, et les vingt derniéres années de sa vie furent absorbées par le dur labeur des Origines de, la France contemporaine. C’est ce grand dessein réparateur de conservation sociale qui fait la noblesse de cette vie finissante ; c’est grace & lui que Taine a pu étre non seu- § Jement la plus Hage expression de sa propre génération, mais encore le guide et le chef des générations nouvelles. Et a le voir, dans les lettres de cette derniére période, solliciter avec sa modestie habituelle les conseils ou les critiques de ses amis, Emile Boutmy, Gaston Paris, Alexandre
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~ Dumas fils, et les associer A son ceuyre, ou encore accueillir et encourager avec la plus hospitaliére bonne grace les
jeunes talents qui viennent lui, ceux qui seront demain les les maitres del’heure, M. Paul Bourget, M. E.-M. de Vogiié, M. Jules Lemaitre, on se rend vraiment compte de la place éminente et unique que le maitre des Origines occupait dans les Lettres. francaises. Les pieux éditeurs de la Correspondance ont voulu raconter la vie d’un homme ils se trouvent avoir écriten méme temps la vie spirituelle de deux ou trois générations successives.
Kst-ce a dire que l’on doive s’attendre A trouver dans la Correspondance au complet toutes les lettres de Taine? De propos fermement délibéré, on a voulu ne présenter au public qu’un choix. Il y avait 4 cela diverses raisons. D’abord, et quelque minutie de conscience qu’on y déploie, la publication d’une Correspondance n’est jamais, ne peut jamais étre compléte. Depuis qu’il y a des hommes, et qui pensent, et qui écrivent, pourrait-on citer un seul mortel assez infortuné pour avoir mérité qué tous ses correspondants conservassent jusqu’aux moindres billets
échappés de sa plume, ou assez insensé pour ayoir pris et gardé copie des moindres lignes qu’il ait signées ? Les cor- respondances qui parviennent a la postérité ne sont jamais que des épaves, plus ou moins -riches, plus ou moins précieuses, suivant les caprices du hasard, mais toujours susceptibles de s’accroitre, au fur et & mesure de nouvelles découvertes: chacun sait qu’on retrouvera, suivant le mot célébre, jusqu’au jugement dernier des lettres de Voltaire : on retrouvera sans doute pendant longtemps encore des Icttres d’un homme qui, comme Taine, n’est mort que depuis quinze ans. C’est ainsi que je ne vois figurer dans ces quatre volumes aucune lettre 4 Edmond About, aucune & Scherer, aucune a Emile Montégut, aucune a Ferdinand Brunetiére: je n’en vois qu'une & Sarcey, fort peu a Albert Sorel: évidemment, il y a la des lacunes ‘involon-
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, taires, et qui, selon toute vraisemblance, seront, avec quelques autres, ets’il plait a Dieu, comblées un peu plus tard!,
D’autres lacunes sont volontaires et s’expliquent assez naturellement. Tout n’est pas également intéressant pour le grand public dans la correspondance méme d’un grand écrivain: il faut laisser aux collectionneurs d’autographes le soin de recueillir les lettres & ses fournisseurs. D’autre part, il est toujours bien délicat d’imprimer tout vif, trés peu de temps aprés la mort du principal intéressé, tout ce qu il a pu dire ou écrire a ses amis, ou a ses proches sur lui-méme ou sur les autres. Si célébre que l’on soit, il ya
toute une partie de soi-méme qu’on a le droit, et méme
le devoir de réserver pour soi tout seul, ou pour les siens, de dérober aux curiosités vulgaires. Personne plus que Taine, — ses livres mémes nous l’ont fait souvent pressentir, — n’était pénétré de cette obligation véritable. Il avait sur ce point des principes qu'il poussait volontiers -jusqu’a lintransigeance, une intransigeance presque un peu maladive. Il se refusait aux interviews, interdisait la reproduction de son portrait dans les journaux illustrés, et ne consentait méme pas & ce que celui que fit Bonnat
1. Une lettre 4 About nous est signalée dans les Letires autographes composant la collection de M. Alfred Bovet, décrites par E. Charavay (Paris, Charavay, 1887): elle est datée du 8 juin 1864. Taine recommande A son ami le peintre animalier Maxime Claude, et le félicite de son livre sur le Progrés: « Cela vaut Madelon dans son genre. G’est d’un brave homme et d'un homme brave. Au moral et au physique, tues le mieux
portant de nous tous. Lis Renée Mauperin, par les Goncourt, il y a un:
vrai talent. » — Sans parler de:diverses lettres qui nous sont signalées par des catalogues d'autographes, quelques autres, non recueillies dans. la Correspondance, ont paru dans plusieurs Revues ou journaux: une & Ferdinand Fabre, dans la Revue Bleue du 23 mai 1903 ; une a Victor Duruy, dans la Revue laline du 25 février 1904; une a Baudelaire, dans le Mercure de France du 1° avril 1906; une autre enfin, dans Quelques lettres d Alphonse Peyrat (Fasquelle, 1903). — La lettre a Philaréte Chasles que la Correspondance, sur la foi sans doute de ma Bibliographie erttique de Taine (Paris, Picard, 1902, p..47), date du 28 octobre 1862 deyrait étre datée de 1860, le 28 octobre en 1862 ne tombant pas aay dimanche.
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figurat de son vivant & une exposition. A Emile Planat, — le Marcelin de la Vie Parisienne, — qui lui soumettait un article sur lui-méme, il écrivait : « Mais, mon cher Emile, est-ce que nous n’étions pas convenus que non? Cela est tout physique de ma part, tu le sais bien. Tout ce qu’on voudra sur lécrivain, l’étre abstrait composé
d’idées et de phrases, qui se donne au public. Rien, rien’ du tout sur le reste, sur l'homme... Je souhaite avant:
tout que le moi, la personne vivante avec son ton de voix,
son geste, ses meubles, échappe au public! Et ce n’est pas’
toi, mon meilleur ami, qui me donneras le désagrément de m’étaler devant lui. Tu sais bien que je n’ai pas méme youlu laisser vendre ma photographie, ni faire ma charge. Ainsi rien, rien, encore une fois, tout a fait sérieusement ; rien ne me contrarierait davantage. ‘ » Un peu plus tard, il écrivait encore 4 M. Francis Charmes: « Vous avez raison de croire qu’en Angleterre je n’ai pas élé exempt d’émotions. Mais il y a un grand principe de Gautier et de Stendhal que je crois vrai: ne pas faire étalage de ses sentiments sur le papier : de méme un homme qui parle dans un salon ou en public évite ou réprime les sanglots et les cris quand ils lui viennent; il est indécent de donner son ceur en spectacle ; il vaut mieux étre accuséde n’en avoir pas”. » Enfin, en ce qui concerne la publication de sa cor-
respondance, le testament de Taine était plus explicite et
plus rigoureux encore : « Les seules lettres ou correspondances qui pourront étre publiées, y disait-il, sont celles qui traitent de matiéres purement générales et spéculatives, par exemple de philosophie, d’histoire, d’esthétique, d’art, de psychologie ; encore devra-t-on en relrancher tous les passages qui, de prés ou de loin, touchent & la vie privée,
1. H. Taine, sa vie et sa correspondance, t. I, p. 2. Planat. avait détruit, malheureusement, les lettres de Taine: on n’en a conseryé que deux seutement.