Id., ibid., p
Shee ESSAI SUR TAINE
tout au fond de nous-mémes, dans l’intimité de la vis : quotidienne, dans laspontanéité vivante de nos démarches intérieures, loin des systtmes, des constructions et des livres. C’est le mot de Pascal qui est le vrai: « Tout notre raisonnement se réduit 4 céder ausentiment. » Supposons Taine moins douloureusement troublé, plus légerement . affecté par les événements de 1870-1871 : non seulement iln’etit jamais songéa écrire les Origines ; mais, a supposer méme que l’idée lui en fut venue, il les ett écrites tout différemment. I] se trompait sur lui-méme, avec sa candeur habituelle, quand il déclarait que « c’est étude des docu— ments quil’avait fait iconoclaste', »— l’étude des documents n’a pas, quejesache, fait M. Aulard iconoclaste?; — ce quia rendu tel l’historien des Origines, ce sont, au moment dela guerre de la Commune, les émotions et les alarmes de son patriotisme, bref, un état particulier de sa sensibilité. Et c’est la nature, l’espéce et le tour habituel de sa sensibilité qu’il faut essayer de définir, si lon veut comprendre Vorigine de ses idées et la qualité méme de son style.
« Je viens de lire.les Compagnons du tour de France, de George Sand, et mon Ame-est toute en éruption. Il se fait un bouillonnement physique et moral dans mon cerveau et dans mon cceur, dont je n’avais pas didée. Kt cela m/arrive sans cesse. Quelle est cette fontaine vive de passions de tous genres qui s'est. ouverte en moi-méme? Pourquot celle maniére brusque, ce langage précipité, cette parole exallée} D’ou vient que je suis obligé de ne lire aucun journal, d’éviter toute conversation religieuse et
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2. Voir a ce sujet le formidable, — et amusant, — réquisitoire, — amusant de parti-pris soi-disant scientifique, — que M. Aulard yient de dresser contre les Origines dans son livre récent Taine hislorien de la Révolution frangaise. Paris, A, Colin, 1907. — il faut lire sur ce livre
Varticle peu suspect de M, Albert Mathiez dans les Annales révolutionnaires d'ayril-juin 1908,
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. APPENDICE Iv” 31d
politique, de peur de m’échapper? Pourquoi, & chaque instant, est-ce que je sens Yanimal fougueux et aveugle tirer la bride au moindre prétexte et bondir en avant! ? » C’est 8 son ami Edouard de Suckau que Taine écrivait ces curieuses lignes, désireux de « consulter » un psychologue de profession « sur un fait psychologique personnel. » Et vers la méme époque, on nous le représente « courant la campagne de Nevers, son Byron a la main, cherchant un assouvissement dans la vue de l’espace libre et du ciel bouleversé, une détente dans la notation écrite du tumul— tueux dialogue intérieur?. » Trois ans auparavant, il écrivait déja a Paradol: « Tout ce flot de pensées et de sentiments quis agitent en moi, ne pouvant déborder au dehors, s épanche en toute sorte d’écrits particuliers, soit sérieux, scientifiques et pratiques, soit intimes, secrets, confidentiels. L’an prochain, je te dirai tout*. » Prévost-Paradol, qui a dui lire ces pages confidentielles, jugeait son ami d’un mot, qui me semble décisif: « C’est la passion, disait-il, qui a la raison pour vétement. » Il y avait chez Taine un fond de sensibilité véritablement romantique : non pas cette sensibilité saine, active et réglée qui caractérise les tempéraments et les ames de l’époque classique, un Bossuet, par-exemple, un Corneille, un Racine, méme un Pascal ; mais cette sensibilité inquiéte et troublée; frémissante et un peu maladive, que le moindre choc ébranle, que le moindre obstacle exaspére, que rien ne peut contenter,
zr. H. Taine, ete.;t. 1, p. 272.
2, A. Chevrillon, la Jeunesse de Taine (Revue de Paris du xe juillet 1902, p. 14). — M. Chevrillon ajoute ici en note ce précieux détail : « Taine nous permit un jour de vegarder ce cahier de jeunes confidences quil détruisit avant sa mort, Nous y reconnimes un mélange analogue a celui de Graindorge, une observation ironique, aigué, de l’humanité provinciale et un fond de poésie ardente ; seulement, au lieu d’élre refoulée, la source poétique s’épanchait a flols violents. Je me rappelle surtout la joie, aprésles années de Paris, de retrouyer les arbres verts et le ciel libre, et la passion pour Byron. »