‹ Essai sur Taine, son œuvre et son influenceChapitre 60 sur 86 · H.. Paine, vcic,, t. I, p · texte numérisé non relu

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qui aspire & toutes les chiméres, eta laquelle seuls Vamour de la nature et le charme de la poésie apportent un peu de détente et d’apaisement. C’est le mal de Rousseau, aisément reconnaissable chez tous ceux auxquels le grand « écorché moral » a passé un peu de son ame. Rappelonsnous la fin de l'étude sur Byron : « Longtemps encore les hommes sentiront leur sympathie frémir aux sanglots de leurs grands pottes. Longtemps ils s'indigneront contre une destinée qui ouvre & leurs aspirations la carriere de Vespace sans limites pour les briser a deux pas de l’entrée contre une misérable borne qu’ils ne voyaient pas... Notre génération, comme les précédentes, a élé atteinte par la maladie du siécle, et ne s’en relévera jamais qu’a demi. Nous parviendrons a la vérité, non au calme. » Cet aveu, cet accent, en disent long sur les dispositions intimes de l’ame qui, presque involontairement, s'est laissé trahir.

Ce passionné, ce tendre, et j’oserai presque dire cet élégiaque était un triste. L’exaltation de la sensibilité n’engendre pas la sérénité du coeur. Il y a entre les humbles réalités de la vie journaliére et l'infinité de nos. désirs. et de nos réves, une disproportion trop criante. Comme un oiseau qui se heurte misérablement aux — barreatix de sa cage, l’Ame douloureusement froissée retombe sur elle-méme, gémissant de son impuissance, meurtrie, endeuillée pour toujours. A chaque instant, dans la Correspondance, l’aveu de cette « tristesse organique » reparait: « Hélas! mon pauyre ami, je roule comme toi par tous les bas-fonds du marais de la mélancolie. Je mennuie avec un exces que tun’as jamais connu’. » «Je baille, je wertherise, je byronise, je me souhaite au fond de la Mer-Rouge?. » « J’ai le spleen la moitié de la semaine*. » Et ce ne sont pas lade simples boutades. A —

x.-Id., t. If p,. arr, 2. Id,, ibid., p.. 216, 3. Fd., id., p. 227.

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* 2 APPENDICE IV es 319

vingt et umans, Taineécrivait 4 Paradol : « Mon malheur, ¢est davoirles désirs plus hauts que esprit, je me déplais autant que les autres... J’ai done un fond de tristesse permanente et nécessaire ; et ma seule consolation est la pensée que tout cela n’est qu un : de quarante ou cinquante ans, tout au plus encore, qu’au bout de tout cela est le repos, l’éternel sommeil, j’espére, et qu’on peut bien s’a— mt giter un peu sur la route, quand on a a l’hotellerie-un si bon lit pour vous recevoir‘. » Et & vingt-huit ans de 1a, il écrivait a Gaston Paris, 4 propos d’amis communs qui venaient de perdre une petite fille: « J’ai des enfants, je sais ce que ]’éprouverais en pareil cas. Pendant bien longtemps, cette idée m’a détourné du mariage. Je trouvais la vie trop triste pour la donner A d'autres, et je me disais, qu avoir une femme, des enfants, c’est faire comme la tortue, quand elle avance hors de son écaille la téte ou les pattes pour qu’on les lui coupe... A mesure que l'homme se cultive davantage, il devient plus sensible, malheur énorme qui compense, et au dela, tous les bienfaits de la - civilisation ?. »,

La tristesse n’est pas le pessimisme, mais elle conduit

. au pessimisme : le pessimisme n’est pas l’habituelle philosophie des’ gens gais. Taine n’était peut-étre pas pessimiste de doctrine, — il était méme plutét optimiste, et il « jugeait le monde, sinon bon, du moins passable * », — mais il était profondément pessimiste d’instinct et de premier mouvement, et son humeur, contrariant. et combattant ses théories, a, comme|’on sait, souvent percé dans ses livres. Ses impressions, ses premiers jugements spontanés sur la vie et sur les hommes, ses prévisions politiques ou sociales, — surtout a partir de la guerre, — sont

1, Id., ibid., = gt.

a. Ids, t: IV, p- 29.

3. Lettre a M. Bourget & propos des Essais de psychologie contemporaine (t. 1V, p. 137).

316 ESSAL SUR TAINE

empreintes du pesssimisme le plus décourageant. II n’est 5

pas sans en avoir eu conscience : « Peut-étre, écrivait-il en °

1865 dans ses Notes sur la province, peut-étre y a-t-il un défaut dans toutes mes impressions: elles sont pessimistes.

Il vaudrait mieux comme Schiller et Goethe, voir le bien,

comparer tacitement notre société 4 [état sauvage. Cela fortifie et ennoblit'. » Taine avait raison sans doute ; mais on ne-réforme pas sa sensibilité, et, — sa Correspondance en fait fo1, — la disposition pessimiste devait rester la sienne jusqu’au dernier jour.

Tont cela aurait pu, le milieu et l’éducation aidant, faire de Taine un vrai potte, le digne émule de ce Byron

et de ce Musset qu'il a tant aimés. Mais il était par nature, ©

peut-étre aussi par tradition familiale, d’une extréme réserve, et il avait, nous l’avons vu, une vive répugnance instinctive 4 l’expression publique de ses sentiments personnels. Pour tout dire, il était timide. Il ne l’était pas, — et il était méme tout le contraire, — dans Vordre de la pensée ; il l’était invinciblement dans l’ordre de l’action. Comme presque tous ceux qui ont beaucoup vécu en euxmémes, parmi les idées et les livres, le contact des hommes leffarouchait ; il se trouvait géné et dépaysé parmi eux; au moindre heurt, il se repliait, se refermait et songeait a « rentrer au couvent ». Il se disait « ‘aristocrate d’es— prit®, » etil P’était, avec cette nuance particuliére d’aris— tocratisme que de longues années d’hérédité bourgeoise composent et imposent presque nécessairement. Le socialisme sous toutes ses formes, la démocratie humanitaire et niveleuse ont toujours eu en lui un ennemi d’instinct, mais singulitrement ferme et résolu. A vingt et un ans, il écrivait déja : « Je n’ai que deux opinions fermes en politique: la premiere est que le droit de propriété est absolu,

1. Notes sur la province, p. 132. ‘ 2. H. Taine, etce., t. 1, p. 138.

APPENDICE Iv * , 3 iy] je veux dire que Vhomme peut s’approprier les choses sans réserve, en faire ce qu'il veut, les détruire une fois qu’il les posséde, les léguer, etc.; que la propriété .est un droit antérieur A-l’Etat, comme la liberté individuelle*... » On peut dire que toutes les Origines de la France contemporaine sont virtuellement contenues dans ces lignes ou s'étale avec une si tranquille assurance la conception romaine de la propriété?. Et Yon s explique Pespéce d'accablement morne et de stupeur indignée qu’éprouva Taine, quand il se trouva brusquement en face des brutales réalités de la guerre, de l’invasion et de la Commune : ce sinistre cauchemar devait peser sur les vingt derniéres années de sa vie.

On s’explique aussi qu il ait laissé a demi inemployés les dons et les facultés de poéte lyrique qu il sentait en lui. E L’impudeur native du lyrique moderne s accommode malde ce besoin « tout physique » qu’avait Taine de cacher son

« moi» aux étrangers et aux indifférents. Survivanceen lui

sans doute de ces habitudes élégantes et discrétes de « Phonnéte homme » d’autrefois. L’admirable impersonnalité des grands écrivains classiques procede d'un sentiment de ce genre; et Taine, si romantique de gout et d inspiration qu il fut resté, — il nous l’avoue lui-méme quelque part*, — Taine était classique sur ce point.

Ll Pétait sur d’autres encore, et de son propre aveu. Des

1, Id., ikid., p. 85, — On serait 4 ce propos assez curieux de savoir ce que Taine a pensé de l'Encyclique rerum novarum, Le dernier volume de la Correspendance est muet sur ce point. ;

2, Voyez la-dessus Varticle de M: Paul Beurget sur les deux Taine, dans ses Eludes et Portrails, t. II. Sociologie et Liltérature (Paris, Plon, 1906). Sur l’évolution politique et religieuse de Taine, cette étude contient des pages fort remarquables, dent je m’inspirerai 4 plus d’une reprise.

3. Dans une trés intéressante lettre 4 Hatzfeld (Correspondance, t. II,

yp. 42-49). Ses auteurs favoris, ce ne sont point Corneille et Racine, ni, «les Grecs exceptés, les belles couvres réguliéres des grands siécles » ; ce sont les romantiques.; c’est Shakespeare et c'est Goethe, c’est Byron et c’est Beyle, c’est Balzac et c’est Musset.

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' 318 ESSAI SUR -TAINE ie notes personnelles, datées de 1862, — il achevait I’ Histoire de la littérature anglaise, — nous apportent ici un

témoignage décisif : .

Ma forme d’esprit est frangaise est latine: classer les idées en files réguli¢res avec progression a la facon des. naturalistes, selon les régles des idéologues, bref oratoirement... L'Hisloire de la civilisation de M. Guizot, les cours de Jouffroy m’ont donné la pre-

miére grande sensation de plaisir littéraire, d cause des classifications progressives. — 2 ‘

Le surplus vient de la philosophie: mon effort est d’atteindre Vessence, comme disent les Allemands, non de prime assaut, mais par une grande route unie, ‘carrossable. Remplacer intuition (insight), l’abstraction subite (Geist Verniinft), par l’analyse oratoire. Mais cette route est dure a creuser?.

Qu’on veuille bien méditer sur ce texte, qu’un pur classique, — un Nisard, un Brunetiére. — aurait pu signer. Taine nous y révéle avec une précision, une clairvoyance © qui ne laissent rien 4 désirer, non seulement la maniére — dont il « compose » et construit ses livres, ses articles, et méme ses phrases, mais encore dont il conduit, développe, et méme concoit ses idées. L’éducation universitaire a sans nul doute passé par 1a; mais elle n’a fait qu’enrichir et fortifier une tendance primitive; elle a donné & une « forme Vesprit frangaise et latine » pleine conscience d’elle-méme. Et c’est grace & ces deux influences combinées que l’auteur de la Littérature anglaise est devenu l’un des modéles les plus accomplis de l'art d’écrire, d’exposer et de démontrer, bref, de la « composition » classique.

Comment cette forme d’esprit tout classique se conciliaitelle avec ce fond de sensibilité et d’ imagination romantiques que nous avons reconnu chez Taine? Ce qui est str, c’est que les deux tendances, d’ordinaire contradictoires, coexistaient également fortes en lui; et c’est précisément ce qui fait, — physiologiquement et historiquement, — la

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