‹ Essai sur Taine, son œuvre et son influenceChapitre 62 sur 86 · Id., t. 1, p · texte numérisé non relu

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320 ESSAL SUR TAINE

Je n’ai aucune peine a prendre ces notes ; quand j'ai une impression, elle coule naturellement sur le papier, les mots viennent d’euxmémes....

Oui, c’est bien cela, sa maniére spontanée, instinctive, et, si je puis ainsi dire, la plus naturelle: une succession trépidante et ininterrompue de faits, d’impressions et dimages. Le reste, analyse oratoire, don naturel assu-~ rément, dans une certaine mesure, est, en fait, a demi acquis. Ces deux dons opposés, il avait essayé de les fondre et de les unir ensemble dans la substanee méme de son style; il avait essayé d’étre 4 la fois poete et logicien, orateur et artiste, classique et romantique; mais, a réaliser cette « union des contradictoires », il avait dépensé un effort de volonté tel que la fatigue mentale avait eu raison de son ambition, et qu'il avait pu craindre, pour Pune de ses deux facultés, une atrophie véritable :

Quand je me regarde intérieurement, il me semble que mon état esprit a changé, que j’ai détruit en moi un talent, celuide

Porateur et du rhétoricien. Mes idées ne s’alignent plus par files

comme autrefois, j’ai des éclairs, des sensations véhémentes, des élans, des mots, des images ; bref, mon état d’esprit est bien plutot celui d’un artiste que d’un écrivain. Je lutte entre les deux tendances, celle d’autrefois et celle d’aujourd’hui. Je tiche, par principe, d’aligner les idées a la Macaulay, et en méme temps, je.) yeux avoir l’impression vive de Stendhal, des poétes et des reconstructeurs. Cela fait que je cherche beaucoup; je ne trouve pas toujours ; et ordinairement l'état nécessaire, quand j’y arrive, ne dure qu’une heure, une demi-heure, en tout cas, il me tue. Probablement j’ai voulu allier deux facultés inconciliables. Il faut choisir, étre artiste ou orateur. FY

Je crois que j’ai mis le doigt sur mon mal. En effet, mon idée fondamentale a été qu’il faut reproduire l’émotion, la passion particuliére 4 homme qu’on décrit, et de plus poser un 4 un tous les degrés de la génération logique, bref le peindre a la facon des artistes et en méme temps le construire @ la fagon des raisonneurs. Lidée est vraie ; de plus, quand on peut la mettre 2 exécution, elle produit des effets puissants, je lui dois mon succes ; mais elle démonte le cerveau, et il ne faut pas se détruire*t, i

¥. Id. st; Up. 262.

On yoit exactement en quoi consiste le réle de la volonté, ou, sil’on y tient, de Vartifice, — mais le. naturel est toujours une conquéte de la volonté, — dans la formation du style de Taine. Il consiste non pas du tout a avoir torgé de toutes piéces, et contrairement au veeu de la nature et 4 ses tendances instinctives, une langue puissamment colorée, dont les couleurs et les images fussent en quelque sorte.rapportées du dehors, mais bien au contraire, a avoir « ulilisé » des dons naturels et préexis— tants, 4 avoir « alli¢ deux facultés » peut-étre « inconciliables, » celle de l’artiste et celle de l’analyste.' Le « ly-

risme » de Taine, avec tout:ce que ce mot comporte de.

sensibilité ardente, d’imagination opulente, s’est transposé dans l’ordre déductif et impersonnel ; il a été jeté, si Pon peut ainsi dire, dans le moule des développements réguliers et des constructions classiques. Mais, en se réduisant au ton et & V’allure de I’analyse oratoire, ila gardé un peu de sa substance originelle. De la l’éclat de ce style; de la son mouyement continu et comme perpétuellement frémissant; de la son accent, sa couleur podtique; de la aussi sa puissance et son impérieuse personnalité; de Ja enfin sa savante et savoureuse complexité. Un disciple et un amide ee Emile Boutmy, I’a dit avec une heureuse justesse: « Taine avait une imagination germanique, Da pSniotete et exploitée par une.raison latine. ».

Et quelle a été la conclusion pratique de Vexamen de

conscience littéraire auquel, vers le milieu de sa carri¢re

d’écrivain, nous avons vu Taine se livrer avec une si scru~ puleuse probité? La voici, non moins instructive que les considérants dont il lavait. fait précéder ;

Si cela est vrai, il faut donc changer de style ; grande entreprise... Je finirai mon His<oire de la littérature anglaise en gardant da premiére méthode. Mais l’ouvrage fini je dois changer...

Ainsi il y aun genre littéraire de ce cété [du cdté des notes,

prises et des impressions écrites au courant de la plume], exempt ay

Hane ie AN Or Ca ACD pee eee

de fatigue, trés bon en ce que les impressions, les idées y ont un® fraicheur, une sincérité extrémes, c’est le genre de Stendhal et d&

ses notes. Le défaut, c’est d’étre décousu et obscur, de mal prou-—

ver, d’étre trop abrégé, de ne jamais faire masse. of Pourrais-je 4 cété de cela reprendre en d’autres sujets le genre

explicatif et oratoire simple, le talent du professeur et du vulga-

risateur, l'art de démontrer clairement et abondammient avec des classifications bien naturelles et bien tranchées ? Voila ce qu il faudrait retrouver pour le Journal des Débals et la Revue [des

Deus; Mondes]. Toute ma premiére éducation me l’avait enseigné, —

et il est possible que je le retrouve.

Tl me semble que je puis me fier & cet examen de conscience et

prendre la résolution que voici : achever mes trois chapitres ;-remplacer ensuite mon style actuel par les notes courantes et par la

classification simple. Employer les notes courantes pour mon

Angleterre contemporaine et la classification simple pour la Psycho- —

dogie [l’Inielligence] et les Lois en histoire!.

Taine devait finir par répudier cette sorte de dédoublement de son moi et de sa maniére d’étre et d’écrire, et

par revenir a sa premitre méthode de style pour les Ori-

gines de la France contemporaine. Mais n’est-il pas vrai que

ce texte capital éclaire toute son cuyre, et nous explique

tout ensemble les caractéres originaux de son style et les démarches intimes de.sa pensée ?

Pénétrons plus avant encore, sic’est possible, dans ’in-

eis pater at th a nie timité de cette pensée, et tachons d’en saisir, sur quelques points essentiels, les secrets ressorts. La Correspondance nous en fournit les moyens.

Il y a, dans la vie intellectuelle morale de tout penseur moderne, une question préalable et, si l'on peut ainsi

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