‹ Essai sur Taine, son œuvre et son influenceChapitre 63 sur 86 · Id., ibid., p · texte numérisé non relu

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APPENDICE Iv * . 323

dire, centrale 4 se poser. Car de la réponse que lon fait, et qu'il a faite lui-méme, a cette question, tout dépend €troitement: la qualité et l’'espece de sa philosophie, ses vues sur le monde et sur la vie, sur homme individuel et sur l'homme social, sur la morale et sur la science. Si Yon peut déterminer avec précision son attitude a l’égard. de la religion, et non pas seulement son attitude officielle, mais son attitude intérieure, ses raisons vraies, ses raisons profondes de croire ou de ne pas croire, ce n’est pas seule- lement la nature méme et l’orientation tout entitre de sa pensée que l’on embrasse et que l’on juge, c’est encore son 4tre le plus intime et le fond méme de son ame que !’on touche. es Jusqu’ict, une certaine obscurité, en ce qui concerne ' Taine, planait sur cette question. Egaré par certains indices, j’avais cru personnellement qu’aux environs de -la vingliéme année, le futur auteur des Origines avait eu une « crise religieuse » sinon plus longue, tout au moins plus douloureuse que celle qui fit sortir Renan de | Saint-Sulpice. Je dois bien reconnaitre aujourd’hui que je m’étais un peu trompé: la crise fut plus précoce et beaucoup plus superficielle que je ne l’avais supposé. Un , document de premiére importance publié par les éditeurs de la Correspondance nous renseigne a cet égard sobrement, mais avec une trés sulfisante netteté. C’est une , sorte de confession intellectuelle datée du 6 mars 1848, — Taine allait avoir vingt ans, — et qui servait d’intro- ' duction A un travail personnel intitulé: De la, destinée humaine. Le jeune homme y résumait, « pour les retrouver * plus tard », « les changements, Jes incertitudes et les progres de sa pensée » depuis cing ans.

Jusqu’a Vage de quinze ans, j’ai vécu ignorant et tranquille. Je n’ayais point encore pensé & l’avenir, je, ne le connaissais pas ; | yétais chrétien, et je ne m’étais jamais demandé ce que vaut cette vie, d’ot je venais, ce que je devais faire...

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324 ESSAI SUR TAINE ae La raison apparut en moi comme une lumiére. je commengai a soupconner qu’il y avait quelque chose au dela de ce que j’avais— yu ; je me mis 4 chercher comme a tatons dans les ténébres. Ce ~ qui tomba d’abord devant cet esprit d’examen, ce fut ma foi reli-

gieuse. Un doute en provoquait un autre ; chaque croyance. en entrainait une autre dans sa chute... Je me sentis en moi-méme assez d’honneur et de volonté pour vivre honnéte homme, méme aprés m’étre défait de ma religion ; j’estimai trop ma raison pour — croire @ une autre autorité que la sienne; je ne voulus tenir quede — moi la régle de mes mceurs et la conduite de ma pensée; je © m’indignai d’étre vertueux par crainte et de croire par obéissance. L’orgueil et Vamour de la liberté m’avaient affranchi.

Les trois années qui suivirent furent douces... :

Nous voila évidemment un peu plus loin, en dépit de — quelques vagues réminiscences, trop naturelles en un pareil sujet, de Jouffroy et de sa « nuit de décembre », — cette nuit célébre dont Taine, un peu plus tard, devait sk remarquablement parler. Rappelons-nous: « M. Jouffroy a raconté lui-méme sa conversion, et comment de chrétien — il devint philosophe. Ce ne fut point une découverte tran- — quille, mais une révolution sanglante. Dans de pareilles ames, les dogmes déracinés arrachent et emportent avec. eux les parties les plus vives et les plus sensibles du ceeur?!. »— On n’en peut dire autant de la « conversion » de Taine. Ce ne fut point une révolution sanglante, mais une découverte tranquille. I] n’avait d’ailleurs que quinze ans,’ et il ignorait alors tout, ou a peu prés tout, du christianisme; surtout, il ne l’avait point vécu, ou il ne l’avait point vu vivre autour de lui; un certain nombre de dis- positions. morales, quelques maigres souvenirs de caté= chisme, peut-étre quelques lectures historiques ou doctri-nales, c'est & cela sans doute que se bornait sa juvénile « expérience religieuse ». Quoi d’étonnant que de ce mince. viatique aient eu promptement-et facilement raison les. mille suggestions concordantes des lectures. habituelles,

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