‹ Essai sur Taine, son œuvre et son influenceChapitre 64 sur 86 · Philosophes classiques, 5° édition, p. 208, f · texte numérisé non relu

Philosophes classiques, 5° édition, p. 208, f

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; - des relations sociales, et surtout la fougue ombrageuse | d'une jeune pensée, déja consciente de sa force, et avide de se suffire & elle-méme? « L’orgueil et l’amour de la | liberté avaient affranchi. » f Ce fut cet orgueil intellectuel qui le soutint durant les trois douces années qui suivirent. « Je ne songeais qu’a agrandir mon intelligence, 4 augmenter ma science, a acquerir un sentiment plus vif du beau et du yrai. »

Déja philosophe d’instinct, sans avoir lu les philosophes,

il « cherchait toujours. les vérités générales », « osant, dans son inexpérience et dans son audacieuse confiance, essayer une foule de questions », mais bientot rappelé,

par son insuccés méme, a la modestie et « au bon sens. » -

« Je compris qu’avant de connaitre la destinée de homme,

il fallait connaitre homme lui-méme. Alors naquirent °

mes premiéres idées de philosophie. Ellesse développérent pendant tout le temps que je passai dans la classe de

rhétorique. » [1846-47].

Ce fut alors que je revins 4 Ja vraie philosophie et aux ques-

tions importantes que j’avais déja considérées au début de ma

raison. Malgré la chute de mon christianisme, j’avais conservé les croyances naturelles, celle de |’existence de Dieu, celle de Vimmortalité de l’ame, celle de Ja loi du devoir. J’en vins & examiner sur quels fondements j’appuyais ces croyances; je trouvai des probabilités et aucune certitude ; je trouvai faibles les preuves qu’on en donnait ; il me sembla que l’opinion contraire pouvait contenir une part égale de vérité ; ou plutét, il me sembla que toutes les opinions étaient probables; je devins sceptique en science et en morale ; j’allai jusqu’a la dernicre limite du doute ; et il me sembla que toutes les bases de la connaissance et de la croyance étaient renversées.

Je n’avais lu encore aucun philosophe ; j’avais voulu conserver une liberté entitre 4 mon esprit, une indépendance compléte & mon examen. Aussi j’élais plein d ce moment d'une joie orgueilleuse ; je triomphais dans mes destructions ; je me complaisais a exercer mon intelligence contre les opinions vulgaires; je me croyais au-dessus de ceux qui croyaient, parce que, lorsque je les interrogeais, ils ne me donnaient aucune bonne preuve de leur

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croyance ; j’allais toujours plus avant, jusqu’’ ce qu’un jour je ne trouvai plus rien debout.

Je fus triste alors; je m’étais blessé moi-méme dans ce que

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j/avais de plus cher; j’avais nié l’autorité de cette intelligence 4

que j’estimais tant. Je me trouvais dans le vide et dans le néant, perdu et englouti. Que pouvais-je faire ?...

Ce fut le vrai moment de Ja vraie crise. Crise philosophique, et non pas crise religieuse ; crise d’intelligence,

et non pas crise de conscience. Le christianisme est bien

loin désormais, et on ne lui fera méme plus l’honneur —

d’examiner les solutions qu'il propose. Cependant, il fal- Jait vivre, et penser. Et dans cette 4me pleine d’activité et de seve, extraordinairement avide de science certaine, faite pour croire, et non pour douler, « préservée » d’ailleurs par sa volonté « de ces passions brutales qui aveuglent et étourdissent l'homme », le scepticisme ne pouvait étre que provisoire. « Toute mon Ame se tournait donc vers le besoin de connaitre, et elle se consumait d’autant plus qu’ellé réunissait toutes ses forces et tous ses désirs sur un seul point. » .

Pendant les premiers mois de la classe de philosophie [1847- 1848], cet état me fut insupportable ; je ne trouvais que des doutes et des obscurités. Je ne voyais que des contradictions dans

les philosophes : je jugeais leurs preuves puériles ou incompré- __

hensibles... Moi-méme, irrité de Vinutilité de mes efforts, je me jouais de ma raison; je me complus & soutenir le pour et le contre ; je mis le scepticisme en pratique. Puis, fatigué des con-

tradictions, je mis mon esprit au service de Vopinion la plus nou-

velle et la plus poélique : je défendis le panthéisme & outrance; je

m/’atlachai a en parler en artiste ; je me complus dans ce monde nouveau et, comme par jeu, j’en explorai toutes les parties. Ce fut mon salut.

« L’opinion la plus nouvelle et la plus poétique »: on ne

; ; ln a saurait trop admirer la parfaite candeur et l’absolue sincérité de ce fragment d’autobiographie morale. Ce qu’il n’avait trouvé ni dans le christianisme, tel qu’il le con-

. \ "ey ny ; * Wt iy an os 1, . syien e we VASPENDICE TV, #2 0 8 3a naissait, — en dépit de Chateaubriand, — ou tel qu’on

te lui avait présenté jusqu alors, ni dans les doctrines philosophiques qu’on lui enseignait, je veux dire quelque | chose qui, avant méme de salisfaire sa raison, satisfit son instinct de poéte, son imagination et sa sensibilité d’ « artiste », il le trouvait dans le panthéisme; et ce fut.1a, a n’en pas douter, — l’aveu est formel, — la raison déterminante, la raison foncitre de son choix. Impossible de faire plus clairement entendre qu’en parcille matiére, Pintelligence pure authentique et légitime aprés coup les aspirations et les besoins de la sensibilité. pis Quoi gu’il en soit, le jeune homme avait enfin trouvé le point fixe qu’il cherchait depuis si longtemps. De ce

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point de vue nouveau, « la métaphysique lui parut intel--

ligible et la science sérieuse »; il put « embrasser tout Vhorizon philosophique, comprendre Vopposition des sys-

- témes » ; il. « apercut l’enchainement et Vensemble. » Il

« possédait d’ailleurs la méthode », et il « se mit avec ardeur au travail ». Les derniéres lignes de cette confes-

sion sont fort belles, et peignent au vif la haute person—

nalité morale qui s’y traduit :

Aujourd’hui j’expose ce que je crois avoir trouvé ; mais en ce moment méme, je prends l’engagement de continuer mes recherches, de ne m’arréler jamais, croyant tout savoir, d’examiner toujours de nouveau mes principes ; c’est ainsi seulement qu’on peut afriver a la vérité*. ;

Il y a un point sur lequel ce noble engagement de la vingti¢me année na pas été pleinement tenu. Taine a lus d’une fois rencontré le christianisme sur sa route; il Va observé, il ’a étudié?, et je noublie pas l’émouvant

1. H. Taine, etc., t. I, p. 20-26. { ; 9, Pendant sa seconde année d'Ecole normale, il avait complété ses études de philosophie par des recherches sur le christianisme. « I} lisait

dans le texte grec le Nouveau Testament; il analysait les Peres de ©

l'Eglise grecque, le XVIe livre du Code Théodosien, Sozoméne, Tertul-

liga ,;

ce Sa een ee f.t) ian eS ae 5 < s j wy ‘ Ve, ° oe 328 ESSAI SUR TAINE & : Are hommage qu'il lui a rendu dans les Origines; et néan-" moins, l’on peut dire qu’a cet égard, il n’a pas « examiné de nouveau ses principes » : il en est resté, au fond, tout au fond, sur la question religieuse, a ses impressions de a Ja quinziéme année. Si scrupuleux par ailleurs, il négli— : gea de l’étre sur ce point. En 1849, « majeur depuis huit jours », il se déclarait « incapable de voter pour deux raisons. La premiere, — écrivait-il 4 Paradol, — est que, pour voter, il me faudrait connaitre ]’état de la poe France, ses idées, ses moeurs, ses opinions, son avenir. Car le vrai gouvernement est celui qui est approprié a la civilisation du peuple. Il me manque done un élément empirique, pour juger du meilleur gouvernement actuel. Je ne sais ce qui convient 4 la France‘. » Admirable — et un peu puéril — scrupule, — car enfin, une vie entiere suffirait-elle 4 bien remplir cet idéal programme? —. et scrupule qu’on eit souhaité retrouver dans un ordre didées plus digne de lui. Comment un esprit aussi consciencieux, aussi pénétrant, aussi élevé que celui de Taine n’a-t-il pas senti que, pour répudier définitivement une croyance, une doctrine qui a soutenu la vie morale de tant de nobles ames et de hautes intelligences, il y avait lieu de Ja soumettre 4 un examen plus approfondi que celui d’ou, a quinze ans, il était, si promptement, sorti résolument incrédule? « Peu de personnes, a dit profondément

lien, Minucius Felix, saint Cyprien, saint Augustin, Procope, les trois premiers volumes de |'Histoire ecclésiastique de Fleury, Gieseler, etc. » (H. Taine, sa vie, etc., t. I, p, 119-120.) — J'ai eu entre les mains © -quelques-unes de ces notes : elles m'ont paru quelque peu rapides, et Je crois qu'un spécialiste en ces sortes de questions trouverait Venquéte © poursuivie par le jeune philosophe sur les origines chrétiennes bien . incompléte et superficielle. Je sais, qu’en pareille matiére, comme du reste dans toutes les sciences dites morales, l'état d'esprit avec lequel on aborde telle ou telle étude importe beaucoup plus que l’examen détaillé, .approfondi des textes et des questions : encore. faut-il qu'on ne puisse | __-pas nous reprocher d’avoir, méme involontairement, négligé tel aspect — ri essentiel des questions étudiées.

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