‹ Essai sur Taine, son œuvre et son influenceChapitre 68 sur 86 · Id., t. IV, p · texte numérisé non relu

Id., t. IV, p

Jusqu’d quel point, en composant son personnage d’ Adrien

Sixte, le romancier avait-il songé A l’auteur de I’Inielligence ? Ce qui est certain, c’est que plusieurs des traits du caractére fictif s’appliquaient trop bien 4 l'homme réel et vivant, pour que celui-ci ne se sentit pas directement visé. La philosophie générale de Sixte, n’était-ce pas la sienne ? Le déterminisme absolu que professait le maitre de Greslou, n’était-ce pas, en des formules souvent bien voisines des siennes propres, la doctrine que lui-méme

avait si fermement embrassée ? N’allait-il donc pas, en li- .

sant le roman, se trouver, idéalement, dans une situation morale assez analogue 4 celle d’Adrien Sixte, ayant entre les mains la sinistre confession de son déplorable « disciple »? Et l'inquiétante question de la responsabilité morale encourue par l’écrivain qui pense pour ainsi dire tout haut sans se soucier des conséquences possibles de ses idées n’allait-elle pas se poser devant lui avec une impérieuse acuité? En un mot, n’était-ce pas sa vie et son ceuvre tout entiére qu'il allait avoir 4 juger d’ensemble et

presque directement ? — La lettre de Taine répond, non’: sy pas complétement, mais d’une facon bien suggestive, a ~ ces questions. Sous l’objectivité et l'impersonnalité volon-

taire de la forme, on sent le frémissement de l’4me quia été atteinte plus profondément qu’elle ne veut le laisser paraitre ; on sent l'homme qui s'est reconnu, et qui ne veut pas se reconnaitre, et qui trouve, dans son moi présent, mille bonnes raisons de ne pas reconnaitre le moi

d’autrefois. Il ayoue d’ailleurs, et & plus d’une reprise, la

blessure intime :

... Pour l’effet d’ensemble, il m’a été .trés pénible, je dirat

presque, douloureux. Deux impressions surnagent, et, 4 mon sens, | i YA

‘outes deux sont regrettables.

La premiére, surtout pour les gens qui n’ont pas des corivit* tions fortes et bien raisonnées en fait de morale, c’est que Greslou mérite de Vindulgence. Beaucoup de jeunes gens non encore enracinés dans la vie et tous les hommes plus ou moins déracinés

“APPENDICE IV ig a 333

304 ESSAI SUR TAINE [on le voit, l’expression, qu’un autre a rendue célébre, est de Taine] le trouveront intéressant, presque sympathique... « Pour le philosophe, dit M, Sixte, il n’y a ni crime, ni vertu... La théorie du bien et du mal n’a d’autre sens que de marquer un ensemble de conventions quelquefois utiles, quelquefois puériles. » La-dessus, et avec l’autobiographie de Greslou 4 l’appui, nombre de lecteurs et de lectrices garderont vaguement dans l’arriérefond de leur esprit la formule de Sixte ; ils l’admettront, ou du moins ils la toléreront comme la conclusion du livre, et cette conclusion est contre la morale.

La seconde impression sera surtout celle des gens engagés dans la vie pratique et munis de convictions morales bien arrétées. Is

se sentiront pris, comme les premiers, dans l’engrenage de votre

horlogerie psychologique, mais ce qu’ils éprouveront, quand ils seront tirés par le jeu des rouages, sera de la répugnance, et non de la complaisance, et enfin, quand ils verront le grand ressort central de tout le mécanisme, je veux dire la théorie des lois naturelles et le déterminisme, ils s’y heurteront, ils voudront le briser. Ils nieront la vérité capitale qui régit toutes les sciences... Ils jugeront que le déterminisme psychologique absout le crime... et leur conclusion sera contre la science.

Discrédit de la morale, ou discrédit de la science, voila les deux impressions totales que laisse le livre. Je viens de les éprouver une seconde fois, & la seconde lecture, elles alternaient en moi, et Jen ai souffert.

Est-ce bien, ou plutét, est-ce surtout de cela que Taine a « souffert » en lisant le Disciple ? Kcoutons-le opposer, sans le dire, son propre portrait 4 celui de Sixte :

A mon avis, Vorigine de cette erreur est dans la fagon dont vous avez gongu Sixte, le représentant de la science moderne. Vous lui avez donné un cerveau insuffisant et une éducation scientifique insuflisante. Il ne connait que des superficies. Il a suivi des cours, il a lu des livres, rien de plus.

En fait d’études sur le monde moral, il n’a pas fait une seule monographie historique, une seule de ces préparations, anatomiques par lesquelles on étudie, de premiére main, avec ses propres yeux, un homme, une affaire, un fragment de société actuelle ou ancienne. On n’a pas le droit de parler sur une science spéciale, si l’on n’a pas travaillé soi-méme, par des recherches originales et avec des procédés techniques, sur une ou plusieurs questions de détail. Bien plus, Sixte s’est interdit systématiquement Vexpérience ; il n’a vu du monde réel que la boutique de son pére

mY : (+ APPENDICE IV *, Seat SBD

et les badauds du Jardin des Plantes ; il ne lit pas les journaux, il

-n’a pas voyagé ; sur le monde social, politique, littéraire, commercant, industriel, sur les types humains que ce monde comporte, il en sait moins que l’épicier le plus borné, et le paysan le

pius obtus. Et, avec cette ignorance colossale, il se permet de

conclure sur le monde social et le moral, de réduire la notion du bien et du mal 3 une conviction utile ou puérile ! Un vrai savant, un philosophe n’a jamais parlé ainsi. Voyez sur la méme question ce que disent Stuart Mill et Herbert Spencer. Les noms de bon. et de mauvais, de vice et de vertu, me sont pas des termes de convention, des qualifications arbitraires ; ils expriment [essence des actes et des individus. Car on ne peut considérer lindividu & part que par une abstraction ou suppression “factice ; Vindividu humain n’existe que dans la société-et par elle; autant vaudrait, en décrivant une cellule dans un organisme, omettre et nier la liaison de la cellule & l’organisme ; elle vit de lui, du sang qu'il

lui apporte, de la santé générale du tout ; méme générale et phi- .

losophique, 4 la fagon de Siate, elle n’a commencé et ne continue a penser que par l’intégrité permanente de tout le systéme, grace aux tribunaux et aux gendarmes... Si, par ses déchets, elle empoisonne quelque autre cellule, elle a tort, elle rend 4 l’organisme le mal pour le bien, du pus en échange du sang. Sixte s’en apercoit trop tard ; ses remords sont légitimes. Je lui conseille, pour compenser le mal qu'il a fait, d’étudier U’histoire du droit, des institutions, des vérités économiques et sociales, d’aboutir lu-méme a quelque écrit sur les movurs et la morale.

Il n’aura pas besoin pour cela de renoncer au déterminisme psychologique, au contraire ; selon moi, impossible sans le déterminisme de fonder le droit de punir, la justice du chatiment ; Ja-dessus, relisez, dans |'Examination of sir W. Hamilton’s Philosophy, admirable chapitre de Stuart Mill. Personnellement, dans

les Origines de la France contemporaine, j’ai toujours accolé la qua- |

"ification morale 4 Vexplication psychologique, dans le portrait des Jacobins, de Robespierre, de Bonaparte, mon analyse préalable est toujours rigoureusement déterministe, et ma conclusion ter-

' minale est rigoureusement judiciaire...

Et rappelant que « plus une école est déterministe, Jus elle est rigide en morale », il concluait, comme il -etit conclu jadis: « A mon gré, la vraie science, la philoso- phie complete conclut non comme Sixte, mais comme Marc- Auréle. » Mais, en dépit de cette assurance, il semble “bien qu’il conservat quelque inquiétude. Car il ajoutait, avec mélancolie, mais non sans clairvoyance :

S50 ee ESSAI SUR TAINE |

Pardonnez-moi mon opposition : elle vient de ce que votre livre m’a touché dans ce que j’ai de plus intime... Je ne conclus qu’une ~ chose, c’est que le godt a changé, que ma génération est finie, et je me renfonce dans mon trou de Savoie. Peut-étre la voie que — yous prenez, votre idée de Vinconnaissable, d’un au dela, d’un noumene, vous conduira-t-elle vers un port. mystique, vers une forme du christianisme. Si vous y trouvez le repos et la santé de l’Ame, je vous y saluerai non moins amicalement qu’aujourd’hui...*.

Ce « port mystique », sil s’en était, pour son compte, un peu rapproché, peut-étre, dans la derniére période de sa vie, il était encore bien loin d’y entrer résolument. Personne n’a été plus réfractaire que Taine aux notions d’ « au dela », d’ « inconnaissable », de « nouméne ». L’euvre de Kant, qu'il connaissait fort bien, était pour ; lui non avenue. « Qwil laisse 1a, disait-il de Berthelot, qwil laisse 14 son Kant, un philosophe surfait dont pas une théorie n’est debout aujourd’hui et qu’Herbert Spencer, Stuart Mill, toute la psychologie positive ont relégué a l’arriére-plan derritre Hume, Condillac et méme Spinoza?. » « J’ai lu Pouvrage (la Critique de la raison pure), écrivait-il 4 Max Muller, la plume a la main, dans ma jeunesse, et a mesure que j’avangais en-age, les objec= tions se sont multipliées dans mon esprit®. » « Je différe, écrivait-il encore, je differe absolument de Spencer sur le fond des choses ; je ne crois point du tout qu’il soit incon- — naissable; surtout, je n’admets point que le fond de l’esprit — soit inconnaissable*. » « Je n’ai aucune disposition mystique®», déclarait-il 4 un autre correspondant ; et je crois qu il se trompait sur lui-méme, et qu’il avait vu plus clair en lui, le jour ow il exposait a Paradol les principes d’un mysticisme scientifique et « raisonnable ». Mais le mysti-

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