‹ Essai sur Taine, son uvre et son influenceChapitre 10 sur 85 · PRÉFACE DE LA PREMIERE EDITION XX I · texte numérisé non relu

PRÉFACE DE LA PREMIERE EDITION XX I

disait Taine, « ajouter à son esprit tout ce qu'on peut puiser dans les autres esprits », et c'est à quoi précisément sert la critique. Elle est un moyen d'entrer plus profondément dans la personnalité d'autrui, de diminuer la part du mystère qui nous dérobera toujours le fond de l'âme individuelle, et c'est grâce à elle que nos impressions confuses se simplifient et se précisent, que les mille expressions balbutiantes qui s'agitent en nous, qui s'efforcent d'arriver à la pleine lumière de la conscience, qui aspirent à l'être en un mot, reçoivent enfin la consécration de l'existence verbale. — On avait la bonne fortune, en ce qui concerne Taine, de pouvoir recueillir les opinions et les jugements de la plupart des esprits supérieurs de ce temps. Ils sont bien rares, en effet, ceux dont l'avis compte, et qui n'ont pas tenu à honneur de s'expliquer publiquement sur le compte de l'auteur de l'Intelligence. Je les ai écoutés parler; j'ai laissé leurs paroles faire leur chemin dans mon esprit, j'ai laissé leurs impressions se fondre peu à peu avec la mienne; je les ai souvent cités ; j'aurais voulu les citer davantage encore ; je voudrais avoir donné l'envie de les lire et peut-être en ai-je facilité les moyens. S'il y a ici quelques pensées justes, il n'est pas douteux que je ne les leur doive.

Mais tout ceci, on en convient volontiers, ce sont des matériaux de travail ; c'est de l'érudition en un mot ; et l'érudition, on en convient plus volontiers encore, pas plus en critique qu'en histoire, n'est son objet à elle-même. Elle est nécessaire ; elle est totalement insuffisante et il faut laisser les manœuvres vaniteux se donner pour des architectes. Réunir des matériaux, c'est bien ; les mettre en œuvre, c'est mieux encore. Et cela

ne se peut faire sans beaucoup d'art et un peu de philosophie. — Je souhaiterais n'y avoir point complètement échoué. Mais il y a deux ou trois points qui impliquent, d'ailleurs, des questions de méthode et sur lesquels j'aimerais à préciser ce que j'aurais désiré faire.

D'abord, estimant qu'en critique, comme ailleurs, la méthode doit varier avec l'objet qu'on étudie, j'ai pensé crue si la méthode de Taine était applicable à quelqu'un, c'était à Taine tout le premier, et je me suis efforcé de la suivre, sans m'y asservir toutefois. J'ai donc fait appel, — et l'on sait assez que je n'étais pas le premier à le tenter, — pour expliquer son oeuvre et son génie, à la « faculté maîtresse », au « moment », au « milieu » , à la « race » même ; et ce que l'on trouvera donc, au moins dans la première partie de ce travail, c'est l'esquisse d'un « portrait psychologique », comme ceux dont Taine nous a laissé tant de beaux et vigoureux modèles. Mais Taine, selon moi, avait un défaut, ou du moins une habitude à laquelle j'ai cru devoir renoncer. Sa critique est statique, si je puis ainsi dire ; elle ne suit pas l'individu dans toutes les phases de son développement, de son évolution intime, a Pour expliquer les faits, dit bien profondément M. Sorel, Taine les lie ; pour les montrer, il les arrête. » C'est cela même. Il prend l'homme à un moment donné de sa vie, il ne se préoccupe pas des diverses époques de sa pensée, il examine son œuvre en bloc, comme si elle avait été produite tout entière le même jour ; le mouvement, le devenir, la vie peut-être lui échappent. Son esprit est construit de telle sorte qu'il immobilise, qu'il cristallise l'objet de son étude. On aurait pu, et Fin-

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