PREFACE DE LA PREMIERE EDITION XMII
convénient n'eût peut-être pas été très grand, — car il a moins changé que beaucoup d'autres, — lui appliquer cette méthode. Il a paru qu'il valait mieux essayer, quoique ce ne fût pas chose très facile, d'employer une méthode plus vraiment historique, plus successive en quelque sorte, plus soucieuse de la chronologie. Et de même, on ne s'est pas contenté de faire la « biographie psychologique » de Taine. Son œuvre ayant une valeur en soi, une valeur de fond et de forme indépendante de la structure propre de son esprit, on s'est appliqué à l'étudier en elle-même et pour elle-même. Enfin, les questions d'influences exercées ou subies, dont Taine ne semble pas s'être jamais beaucoup soucié, ont, au contraire, vive ment attiré mon attention ; j'ai taché de les mieux poser en ce qui regarde l'auteur des Origines ; peut-être en ai-jc éclairci quelques-unes ; si j'en juge par les recherches que m'ont coûtées les pages que je leur ai consacrées, ces questions si délicates et si complexes sont encore très loin d'être toutes résolues. — Sur tous ces points, à ce qu'il me semble, la critique depuis Taine a réalisé quelques progrès, ou si l'on préfère, s'est enrichie de quelques préoccupations nouvelles. Il y aurait eu quelque imprudence à n'en pas tenir compte.
A un autre point de vue, on n'admet plus guère aujourd'hui, comme Taine l'avait cru quelque temps, que le critique doive s'abstenir de porter un jugement sur l'œuvre qu'il étudie. Le voudrait-il d'ailleurs — et l'exemple de Taine est là pour nous le prouver — qu'il ne le pourrait pas. J'avais pour le caractère de Taine un trop profond respect pour lui refuser ce dernier hommage d'une libre appréciation de son génie et de ses travaux. Celui qui a écrit : « Il n'y a au monde qu'une
ESSAI SLU TAINE
œuvre digne d'un homme, l'enfantement d'une vérité à laquelle on se livre et à laquelle on croit, » celui-là a une sorte de droit imprescriptible à ce que — même par delà la tombe — on lui dise la vérité tout entière. J'ai largement usé du droit que j'avais de n'être point, sur toutes les questions qu'il a successivement abordées, de l'avis de Taine et de le contredire. Aussi bien, luimême y parait inviter ses plus ardents admirateurs et peut-être le meilleur critique de Taine est-ce encore Taine lui-même. En appliquant successivement aux objets les plus divers le même inflexible système, il en a fait éclater à tous les yeux la relative insuffisance et la fragilité partielle; et rien, quand on l'étudié d'un peu près, n'est d'un plus instructif spectacle que de voir le conflit presque tragique qui s'engage, et de plus en plus, entre sa pensée et les délicates réalités morales sur lesquelles elle s'exerce : comme si elles voulaient lui marquer une répugnance invincible à se laisser imposer des cadres qui n'étaient pas faits pour elles, glaise trop fluide glissant des rudes mains du sculpteur. Pour moi, je l'ai déjà laissé entendre, Taine avait enchanté ma première jeunesse. Aujourd'hui, je crois l'aimer et l'admirer tout autant qu'autrefois ; mais je suis moins sûr qu'autrefois de la justesse et de la durée, de l'efficacité surtout de certaines parties de son œuvre et de sa doctrine. Que faudrait-il penser d'un esprit qui, à trente ans et au-delà, jugerait toutes choses comme à vingt, et à qui la réflexion, l'étude et l'expérience de la vie n'auraient servi qu'à le fortifier davantage dans ses idées et, sans doute, dans ses préjugés juvéniles? Le plus grave reproche, peut-être, que l'on puisse adresser à Taine, c'est précisément de s'être à vingt