‹ Essai sur Taine, son uvre et son influenceChapitre 16 sur 85 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

<( C'est la passion qui a la raison pour vêtement. »

Prévost-Paradol à Gréard, 7 septembre i85i.

Toute œuvre de critique ou d'histoire se ramène, suivant Taine, à « un problème de psychologie » ; et lui-même ne prétendait-il pas n'avoir jamais été qu'un psychologue ? « Depuis quarante ans, écrivait-il peu avant sa mort, je n'ai fait que de la psychologie appliquée ou pure '. » Quoi qu'on pense de ce point de vue, il faut tout d'abord s'y placer, — quitte à le dépasser ensuite, — pour étudier Taine. Pour lui appliquer sa méthode, sous les multiples influences de la « race », du « milieu », du « moment », il faut dégager, il faut voir se développer et s'épanouir ses

i. Dans une autre lettre datée du 12 décembre 1890, à propos d'un article dont il était l'objet, Taine écrivait à l'auteur, M. Georges Fonsegrive : « Pour la première fois depuis trente ans, voici enfin un article dont l'auteur veut bien entendre ma pensée maîtresse et montrer au public l'objet, la méthode et la doctrine de toutes mes études ; en effet, comme vous le dites avec une parfaite justesse, je n'ai jamais fait que de la psychologie appliquée ou de la psychologie pure, chacune des deux aidant l'autre. »

« facultés maîtresses ». A faire ainsi l'histoire tout intérieure de son génie, à en pénétrer la structure, on gagnera du moins d'entrer plus avant dans l'intimité de sa pensée et de son âme ; on pourra démêler ce qu'il a mis de luimême dans ses œuvres ; on saisira mieux le lien qui les unit entre elles et celui qui les rattache à leur auteur. Conçues par le même esprit, nourries de la même sève, nous ne les verrons que plus tard vivre d'une vie indépendante et propre. Donnons-nous tout d'abord le spectacle de leur éclosion : et sur la tige encore féconde, ne cueillons pas trop tôt les fleurs éclatantes par lesquelles elle se survivra.

Hippolyte-Adolphe Taine est né à Vouziers, le 21 avril 1828, dans ces Ardenncs qu'il a tant aimées, auxquelles il a dû ses premières et plus vives impressions de la nature, et dont il a plus d'une fois chanté l'âpre, sévère et puissante beauté. Si l'on aimait comme lui à rapprocher les choses de l'ordre intellectuel ou moral de celles de l'ordre physique, on le comparerait volontiers à l'un de ces « chênes énormes et silencieux » de son pays ; ou, si l'on tient à des comparaisons plus humaines, ne pourrait-on pas évoquer à son sujet l'image de ces rudes et laborieux bûcherons, ses compatriotes, dont il nous a dit quelque part la vie presque sauvage, « vie muette, pleine d'étranges rêves, féconde en légendes » ? Assurément il était des leurs, le travailleur acharné, « le grand bûcheron », comme l'appelait familièrement About, et l'admirable « élévation » qui termine l'article sur Sainte-Odile n'a pu être écrite que par un de leurs frères.

Il semble que les provinces frontières aient gagné, à leur éloignement même de Paris, d'avoir conservé une

physionomie assez originale. « La race est distinguée, disait Michelet de la population des Ardennes ; quelque chose d'intelligent, de sobre, d'économe ; la ligure un peu sèche et taillée à vives arêtes. Ce caractère de sécheresse et de sévérité n'est point particulier à la petite Genève de Sedan, il est presque partout le même. Le pays n'est pas riche. L'habitant est sérieux. L'esprit critique domine... » 11 est plus d'un de ces traits qui peuvent s'appliquer à Taine. Et peut-être aussi n'est-il pas inutile de rappeler que c'est là, sur ce coin du sol français si souvent foulé par les armées étrangères, que sont nés le savant et mystique Gerson, Mabillon, l'une des gloires de l'érudition nationale, enfin le grave, méthodique et puissant Turenne. Turennc et Taine ! Un Sainte-Beuve ne se serait-il pas plu à rapprocher ces deux noms? Et s'il y a un « génie ardennais » comme il y a un « génie breton », serait-on très loin de la vérité en essayant de le définir : la gravité dans la force ?

Ce sont là des traits qui, sans doute, n'ont rien de contradictoire à la nature même du génie français, — car enfin, ils sont bien Français, les Pascal et les Bossuet, les Corneille et les Lamennais ; - et pourtant, peut-on dire qu'ils fassent partie intégrante et nécessaire de sa définition ') Du moins, on ne saurait caractériser ainsi ni La Fontaine, ni \ oltaire ; et il faut se défier de toute définition de l'esprit français qui ne s'applique ni à La Fontaine, ni à Voltaire. Mais songeons d'autre part que les Ardennes ne sont pas fort éloignées de l'Allemagne1, que, s'il y a eu quelque part en France mélange

i. Géographiquement et géologiquement, la région des Ardennes se rattache étroitement à la région germanique ; elle représente l'affleurement sur notre frontière de cette grande masse schisteuse qui se continue par le Taunus jusqu'au-delà du Rhin. L'Argonne (où est né Taine), pairie des grands bois historiques, forme la transition entre cette région et h' bassin de la Seine. (Voyez : A. de Lapparent, Description géologique du bassin parisien et des )-iyioits adjacentes, p. 10G-109).

'\ ESSAI SLR TAINE

et fusion de races, ce dut être sur cette frontière, ouverte de tous côtés aux invasions et aux influences du dehors, et qu'il n'est donc pas étonnant que, sans cesser d'être français, l'esprit des habitants rappelle à certains égards l'esprit plus austère et moins souple des peuples du Xord. Or, aptitude aux grandes idées générales, et en même temps goût de l'érudition patiente et massive, tendance invincible à la poésie, au rêve, même au mysticisme, et tout à la fois culte inquiétant de la force, de la violence même: tels sont bien, semble-t-il, les caractères les plus saillants du génie allemand1. Mais ne sont-ce pas là quelques-uns aussi des traits principaux du génie de Taine ') Et certes, je n'ai garde d'oublier tout ce que cet adversaire de l'esprit classique a dû à l'esprit classique ; je sais qu'il a eu en propre les plus heureux dons du génie français. « Ma forme d'esprit, écrivait-il, est française et latine... » Sa forme, oui, sans doute, mais sa forme seule. Comme on l'a dit excellemment, « Taine avait une imagination germanique, administrée et exploitée par une raison latine »2.

i. Ce n'est pas aux Allemands qu'il nous faut demander une définition exacte du génie allemand; les peuples, comme les individus, ne se connaissent jamais bien eux-mêmes. Voyez pour plus de précision, au tome V de Y Histoire de la littérature anglaise, la belle étude de Taine sur Carlgle, déjà publiée dans les Débats en octobre et novembre 18G0; — dans les Mélanges de critique religieuse d'Edmond Scherer, l'article sur Hegel et Vhegelianisme, daté de 1861 ; — dans les Etudes sur la France contemporaine de M. Georges Renard, les pages consacrées à l'Influence de V Allemagne sur la France de 1870 à 1885 ; — dans les Nouveaux Essais de psychologie contemporaine de M. Paul Bourget, l'étude sur Amiel (cf. en particulier le chapitre intitulé : l'Influence germanique); enfin, clans les récentes Etudes d'histoire de la philosophie de M. Emile Boutroux, les beaux articles sur Kunt et sur Jacob Bœhme.

2. Emile Boutmy, Taine, Scherer, Laboulaye (Paris, A. Colin, 1901, p. 3ô). Ce témoignage a d'autant plus de valeur à mes yeux que M. Boutmy est assurément l'un des hommes qui ont le mieux connu Taine. et qui l'ont aimé au point de modeler leur pensée sur la sienne et d'évoluer avec lui. L'admirable étude qu'il a consacrée à son maître au lendemain de sa mort, — étude qu'on serait tenté de trouver trop brève, si la suggestive et volontaire concision n'en augmentait pas le prix, — fait autant

HISTOIRE DE S.V PExNSÉE ET DE SES LIVRES 0

Ces dispositions natives de son esprit, legs lointain de la race, apparaissent déjà à plus d'une reprise au cours de son hérédité familiale. Il appartenait à une famille de petits bourgeois et de fonctionnaires qui, de longue date, avait pris pied dans le pays : ce n'était en aucune façon une famille de « déracinés ». Le père était avoué à Vouziers, le grand-père avait été sous-préfet à Rocroy. Sous l'ancien Régime, plusieurs Taine remplirent les fonctions d'échevin. L'un d'eux, au \\me siècle, avait été surnommé par son entourage Taine le philosophe. L'auteur de la Littérature anglaise avait des tantes qui, toutes confinées qu'elles fussent, au fond de leur province, dans une vie dévotieuse et étroite, avaient gardé un très libre esprit, un goût très vif pour les choses anciennes ou belles, meubles, poteries, arbustes ; l'une d'elles aimait à philosopher avec son neveu, lui écrivant de longues lettres où elle discutait et réfutait ses théories, opposant système à système, syllogisme à syllogisme1. On le voit, le don philosophique, le goût du beau étaient de tradition dans la famille; et le neveu de Taine. M. Chevrillon, le philosophe-poète de Terres mortes, n'est certes pas fait pour rompre avec cette tradition.

C'est dans ce milieu simple, laborieux, paisible que grandit l'enfant. Il en garda toujours au fond de l'âme la

d'honneur à celui qui l'a inspirée qu'à celui qui l'a écrite ; et je n'en saurais trop recommander la lecture. — Un écrivain italien, M. G. Barzellotti, dans l'un des meilleurs et plus intéressants ouvrages qu'on ait écrits sur Taine (on vient justement de le traduire en français sous ce titre la Philosophie de H. Taine, Paris, Alcan, 1900) s'est sur ce point entièrement rencontré avec M. Boutmy. II définit Taine (p. 11) a une intelligence foncièrement française, fécondée par des idées d'origine et de tradition germaniques >>, et son livre est, pour une bonne part, l'illustration de ce point de vue.

1. Je dois la plupart de ces détails sur les origines, la famille et les premières années de TaiDe à Mm° Taine elle-même. — Voir aussi dans les Images de France de M. Emile Hinzelin, l'étude intitulée l'Arbre de Taine à Vouziers, et dans le Journal du a5 janvier 1900, l'article de M. Maurice Barrés sur la Mais/m natale de M. Taine.

douce et bienfaisante image. Un idéal de Aie calme, régulière et modeste, beaucoup de travail dans beaucoup de tendresse, les intimes satisfactions du lover domestique unies aux pures joies de l'intelligence, voilà sans aucun doute sous quelle forme ilapprit à concevoir l'existence et le bonheur. Les observateurs superficiels seuls ont pu s'y tromper: Taine était un simple et un candide: et, en dépit des apparences, en dépit de certains engouements et de certains paradoxes, ce n'est ni dans Balzac, ni dans Stendhal, ni dans Musset (et je l'en félicite) qu'il a appris à vivre sa belle vie morale. Il lui est arrivé, je le sais, de voir le monde et de juger les hommes avec des partis pris d'artiste, de poète — et de poète romantique. Mais, même dans ses Carnets de voyage, si durs pourtant aux mœurs provinciales, vovez-le, à Douai, comme il « rêve naturellement au bonheur calme », bourgeois, des petites villes et des gens simples : « Avoir une maison à soi, tout entière en briques vernies !... Comme on serait heureux d'être heureux! a Aoilà. à peine voilé par un peu d'ironie, le vrai Taine, celui que seuls quelques intimes ont bien connu, celui qui parlait en termes si touchants de sa mère, « l'unique amie qui occupait la première place dans son cœur », celui enfin dont la sensibilité frémissante, naïve et un peu craintive devait, sous des formes violentes et indignées, se donner si libre carrière dans les Origines.

Taine avait douze ans quand il perdit son père. Celuici, « esprit très fin et très cultivé », rimeur même à ses heures de chansons qu'on se rappelle encore dans le pays, n'eut sans doute pas le temps d'exercer sur son Bis une bien profonde influence. Mais, l'automne venu, il aimait à faire avec lui de longues promenades dans la forêt voisine : « Je me souviens du long silence où nous tombions lorsque, lieue après lieue, nous retrouvions toujours les tètes rondes des chênes, les files d'arbres étages et la senteur

de 1'éteïnelle verdure 1. » Ainsi se forma cette âme qui resta toujours plus éprise des « choses naturelles » que des « œuvres d'art », et à qui « rien ne semblait égal aux montagnes, à la mer, aux forêts et aux fleuves2 ». Tandis que le père enseignait lui-même à l'enfant les premiers éléments du latin, un oncle lui apprenait l'anglais ; et, par une curieuse coïncidence, il eut, pour ainsi dire, en même temps la révélation littéraire des deux génies que nous avons cru trouver à ses origines.

La longue maladie du père, le deuil précoce et la douleur inconsolée de la mère assombrirent singulièrement ses premières années. Cette brusque révélation des dures réalités de la vie lui laissa tout un fond de tristesse qui plus d'une fois a percé dans ses livres 3. Nos impressions d'enfance nous informent à notre insu : ce sont elles qui déterminent le tour de notre sensibilité, notre façon de voir et déjuger le monde et les hommes ; et quand nous nous sentons joyeux ou sombres, le plus souvent nous ne faisons que nous souvenir. Joignez à cela deux internats successifs et loin des siens, l'un à Rethel, et l'autre à Paris, et les souvenirs un peu moroses qu'il parait en avoir emportés : sa santé chétive, ses goûts de réflexion solitaire et précoce s'accommodaient mal de ce « régime antisocial et antinaturel ». Enfin, en 1842, il est élève externe de quatrième au collège Bourbon ; il vit à Paris avec sa mère et ses deux sœurs ; il a quatorze ans, et déjà il est le plus réfléchi et le plus méthodique des écoliers ; déjà, nous dit-on, il se livre à des études personnelles. — Si, comme c'est probable, il a déjà les yeux ouverts sur son temps, quelles leçons va-t-il y puiser, quelles impressions décisives le «moment»

1. Les Ardennes (Derniers Essais de critique et d'histoire, p. 47)-

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