ESSAI SIR TA1NE
précis où il s'éveille à la vraie vie de l'intelligence va-t-il déposer au fond de sa personnalité morale ?
La France « s'ennuyait-elle » déjà en i84a ? Ce qui est bien certain, c'est qu'elle n'en laissait encore rien paraître. Nul doute que le régime d'alors ne dût réaliser pour Taine l'idéal d'un « bon gouvernement », lui qui pensa toujours cm' « on peut payer cher des chefs capables, une politique suivie, des élections libres, et la surveillance du gouvernement par la nation ' ». Ainsi pensait d'ailleurs toute la bourgeoisie libérale : et l'on sait combien un Augustin Thierry, par exemple, a regretté la monarchie de Juillet. — Le clergé, lui, avait d'excellentes raisons pour ne point partager ces regrets. Si, sous la Restauration, il avait eu le tort de compromettre par ses maladresses l'œuvre de rénovation religieuse qu'un Cbateaubriand, au début du siècle, avait loyalement tentée, on lui faisait alors durement expier ses fautes passées. La Révolution de i83o avait eu un caractère nettement antireligieux, et la royauté de Louis-Philippe, fidèle à ses origines, se crut trop tenue de donner satisfaction aux rancunes dont les Déranger et les Courier s'étaient faits les haineux interprètes. Aussi, durant ces dix-huit années, tandis que Lamennais éeboue misérablement dans sa généreuse, mais imprudente et surtout prématurée tentative de conciliation entre « l'Eglise et le siècle », voyonsnous le « voltairianisme » s'insinuer à nouveau dans les
i. Citons ici la phrase tout entière. Il s'agit du portrait peu flatté que trace Thackeray de la société anglaise : « Devant ce tableau frappant de vérité et de génie, on a besoin de se rappeler que cetle inégalité blés santé est la cause d'une liberté salutaire, que l'iniquité sociale produit la prospérité politique, qu'une classe de grands héréditaires est une classe d'hommes d'Etat héréditaires, qu'en un siècle et demi, l'Angleterre a eu cent cinquante ans de bon gouvernement, qu'en un siècle et demi la France a en cent vingt ans de mauvais gouvernement, que tout se paye, et qu'on peut payer cher des chefs capables, une politique suivie, des élections libres, cl la surveillance du gouvernement par la nation. » (Hist. de la litt. anglaise, t. V, p. 112).
esprits et transformer peu à peu autour de lui l'atmosphère morale1. Il en est bien peu, parmi ceux qui eurent vingt ans vers 1848, qui échappèrent à cette influence. Et, comme toujours en France, celle résurrection du voltairianisme se traduisait, dans les laits, par une baisse de l'idée religieuse et par une diminution de la préoccupation morale.
Un instant, on aurait pu croire que ce recul momentané du spiritualisme chrétien allait se l'aire au profit de l'éclectisme. Mais, à partir de i83o, la carrière proprement philosophique de Victor Cousin est terminée. Il est pair de France, académicien, ministre; il expurge lui-même ses anciens ouvrages et organise sa philosophie d'Etat. Or, si cette philosophie, en raison même de ses insuffisances, était de nature à satisfaire des collégiens et à rassurer la bourgeoisie censitaire de Louis-Pbilippe, elle était trop superficielle et trop inconséquente, elle avait à l'égard du christianisme une attitude trop équivoque, elle restait trop étrangère au mouvement scientifique pour prétendre longtemps à la maîtrise des intelligences. De l'ait, elle ne tarde pas à être battue en brèche de toutes parts. Au sein même de l'école, des velléités de pensée originale se produisent : et, sous mille formes et par mille fissures, c'est l'idéalisme allemand, c'est le panthéisme spinoziste, c'est le monisme hégélien qui, discrètement, mais sûrement, pénètrent dans la place — celte fois pour
i. Sainte-Beuve, qui a été l'un des ouvriers, et peut-être aussi l'une des victimes de cette transformation, — je songe en parlant ainsi à Ja distance qui sépare les premiers volumes du Port-Royal ( première édition) des Nouveaux Lundis, — a raconté, avec son exactitude et sa pénétration habituelles, les principales et instructives vicissitudes par lesquelles a passé chez nous la réputation de Voltaire dans un article des Causeries âa Lundi (t. XIII, p. i-5) : « Le combattant et le chef de parti Voltaire continue toujours, y disait-il (l'article est de i854). Comme un général mort, mais dont le nom promet des victoires, on l'a attaché sur son cheval, et la bataille se rengage autour de lui, comme autour du plus guerroyant. » — Voyez encore, au tome IV des Nouveaux Lundis, les deux articles intitulés : Quatre moments religieux au XIXe siècle.
ESSAI SLR TAINE
n'en pins sortir. En iS^y, Emile Saisset traduit et commente avec admiration Spinoza. M. Bénard, — qui fut professeur de Taine au collège Bourbon, — a déjà publié le. premier volume de sa traduction de Y Esthétique de Hegel. Et il n'est pas jusqu'au prudent « directeur » du Dictionnaire des sciences philosophi<iues, cette Somme de la philosophie éclectique, Adolphe Franck lui-même, qui ne se détache peu à peu de la pure doctrine cousinienne : plus tard, dans ses Essais de critique, il avouera même qu « il est bien dillicile de tracer exactement la limite qui sépare le théisme du panthéisme ». Les "Sacherot1, les Lachelier peuvent maintenant venir : « le joug du spiritualisme olliciel », — le mot est de M. Lachelier2, — ne pèsera plus longtemps sur les esprits; et parmi ceux même qui défendront l'éclectisme contre Taine, il ne se trouvera personne pour en relever les ruines.
Jamais pourtant doctrine n'eut plus besoin d'unir toutes ses forces contre de plus nombreux et plus redoutables adversaires. Cousin avait cru « mettre à bas », — selon l'amusante expression de Taine dans la première édition de ses Philosophes classiques ;i, — la philosophie du xvme
i. Vacherot, dont l'idéalisme présente de si remarquables rapports avec celui de Renan, — tous deux sont d'ailleurs des disciples de Hegel. — a été à l'Ecole normale l'un des maîtres de Taine. Dans une note qui nous a été conservée par M. Monod {Renan, Taine et Michelet, p. 67- 68), il a caractérisé avec un rare bonheur et une vive sympathie le talent précoce du jeune normalien. Taine, lui aussi, l'admirait et l'aimait beaucoup, et il n'est pas douteux qu'il ait fortement subi son influence. Lorsque Vacherot, à la suite de sa polémique avec Gratry, dut quitter l'Ecole, tous les élèves allèrent lui faire leurs adieux, et ce fut Taine qui porta la parole en leur nom ( Lirre du centenaire de l'Ecole normale, p. 292). Plus tard, il l'a représenté sous les traits de M. Paul clans les Philosophes classiques. 0 M. Paul a été peint d'après .M. Vacherot ; et à l'époque de la publication, les amis de M. Vacherot ont reconnu le modèle dans le portrait. » (Xote inédite de Taine).
2. Premier article sur l'Idée de Dieu, de Caro (Bévue de l'instruction publique, 16 juin l864).
3. « Comment on met à bas une philosophie », lisait-on dans la 1" edition (p. 363). Et dans les éditions actuelles : « Comment périt le sensualisme » (p. 'i~'i). Le ton, on le voit, est devenu moins irrespectueux.
siècle; et voici que celte philosophie, qui fut celle de Cabanis et de Stendhal, semblait renaître en même temps que le vollairianisme. Aussi bien, elle n'avait jamais abdiqué : « En i845, nous dit. Taine, MM. Saphary et Valette professaient encore la philosophie de Condillac dans deux lycées de Paris l ; » — et l'un de ces lycées est précisément le collège Bourbon où Taine fut élève. Et l'on sait aussi les violentes et souvent victorieuses attaques des socialistes, des positivistes, des spiritualistes chrétiens ou indépendants, de tons ceux, en un mot, àcpii « le moi solitaire » ne pouvait suffire. J'ai déjà signalé plus haut l'action dissolvante des théories hégéliennes, que Cousin lui-même avait contribué jadis à faire connaître, mais qui, maintenant, viennent prêter main-forte aux doctrines positivistes et, sous forme de philosophie du « devenir », ruinent, elles aussi, dans les esprits la croyance à l'infaillibilité de la raison individuelle et abstraite, et leur inculquent à leur tour le respect des faits, le goût de la science positive, et le souci de la réalité objective. Comme pour encourager ces aspirations nouvelles, les sciences exactes font coup sur coup d'admirables découvertes et, par leurs applications immédiates et pratiques, allument cette fièvre d'industrialisme dont le règne de Louis-Philippe restera sans doute dans l'histoire le vivant symbole. Les premiers chemins de fer, les premiers télégraphes électriques, l'invention de la photographie sur papier datent de cette époque ; et, en chimie comme en physique, en astronomie comme en histoire naturelle, combien d'autres inventions, combien d'autres découvertes se pressent, pour ainsi dire, dans l'intervalle de ces dix-huit années ! Il semble vraiment que la face du monde va être transformée par la science... Et voilà, en effet, que peu à peu,
i. Origines de la France contemporaine, éd. in-8°, t. Ier, p. 2(J5, note i. — Voir aussi Picavet, les Idéologues (Paris, Alcan, 1 8 y /i , p. 563- 567).