‹ Essai sur Taine, son uvre et son influenceChapitre 18 sur 85 · ESSAI SUR TUNE · texte numérisé non relu

ESSAI SUR TUNE

de toutes ces découvertes, de toutes ces influences et de toutes ces doctrines, se dégage une idée unique, grosse d'équivoques et de mécomptes, mais plus capable qu'aucune autre alors de séduire et d'entraîner les intelligences : l'idée de la SCIENCE va devenir, pour un demi-siècle, l'idée directrice de l'esprit humain. Le rôle qu'a joué, dans la conduite et dans la pensée humaines, l'idée chrétienne au moven âge, l'idée de Yart au xvie siècle, l'idée de la règle au xvuB, l'idée de la raison au xvme, — l'idée de la Science va le jouer dans la seconde moitié du xi\e. Encore une fois, pour parler comme Taine. le « modèle régnant » a changé. Ce ne sera plus « l'honnête homme », comme au xvne siècle, le « philosophe ». comme au XVIIIe, le héros c< mélancolique » et incompris comme à l'époque d'Oberman et de René : le «savant ». « l'homme de science » va détrôner le poète romantique. Et bientôt Renan, dans l'un des livres les plus curieux qu'il ait écrits1, va trouver et développer la formule nouvelle:

i. Je ne sais pas, en effet, de livre qui exprime mieux, avec plus de force, d'exactitude et de naïveté même, l'état des esprits et des doctrines vers le miiieu du six" siècle en France. On y saisit aussi sur le vif l'origine de certaines idées appelées à une grande fortune, et qui sont, d'ailleurs, — on ne l'a pas assez remarqué, — communes à Renan et à Taine. Tous deux, par exemple, ont confondu la science et la philosophie : voyez dans V Avenir de la science, p. 91. les subtiles explications fournies par Renan sur cette confusion, — lune des plus fâcheuses, selon moi. qu'on puisse faire, — et que lui, du moins, a commise de propos délibéré. — Tous deux se sont fait de l'histoire, de la littérature, de la critique une conception presque identique : voyez les pages îyi, 17". 191, 3ii, etc., de Y Avenir delà science. Citons au moins quelques lignes caractéristiques : « ... Comme chaque nation, écrit Renan, a d'ordinaire lié sa vie suprasensible en une gerbe spirituelle, qui est sa littérature,... la vraie psychologie de l'humanité consisterait surtout dans l'histoire des littératures--. La vraie littérature d'une époque est celle qui la peint et l'exprime... La critique a admiré jusqu'ici les chefs-d'œuvre des littératures, comme nous admirons les belles formes du corps humain. La critique de l'avenir les admirera comme l'anatomiste, qui perce ces beautés sensibles pour trouver au-delà, dans les secrets de l'organisation, un ordre de beautés mille fois supérieur. » Cette ■ critique de l'avenir )>, ce sera celle de Taine, et Renan en parle déjà la langue : on a là en germe la doctrine dont les Essais de critique et d'histoire et l'Histoire de la littérature anglaise seront les applications

La science est une religion, s'écrie-t-il clans l'Avenir de la science1 ; et ce mot-là, ses contemporains, et Taine tout le premier, vont le redire et s'en enivrer avec lui.

Cette idée, disons mieux, cette « religion » nouvelle ne pouvait manquer d'exercer son action dans le domaine de l'art et de la littérature. On était alors en pleine crise littéraire : l'échec retentissant des Burgraves, en i843, venait de consommer la banqueroute finale du romantisme. Depuis plusieurs années déjà, on pouvait pressentir ce dénouement. Discrètement, à petit bruit, quelques-uns d'entre les plus chauds partisans de l'école nouvelle, un Sainte-Beuve, un Mérimée, un A igny, un Gautier préparaient une « conversion », ménageaient une retraite, ou, simplement las de la lutte et du bruit, s'enfermaient dédaigneusement dans leur « tour d'ivoire ». D'autres, moins conscients ou moins habiles, un Musset, une George Sand, un Balzac évoluaient dans le sens de leur tempérament individuel ou de 1' « esprit du siècle » et, dans leur théâtre ou dans leurs romans, — romans socialistes ou romans réalistes, — remplaçaient les « confessions » d'autrefois par une imitation plus scrupuleuse du réel. — Les influences étrangères qui, jadis, avaient favorisé et peut-être déterminé la prestigieuse fortune du romantisme, agissent maintenant en sens contraire ; et ceux qui en ont été chez nous les représentants ou les intermédiaires, les continuateurs de Mmc de Staël et de son groupe, un Cousin, un Guizot, un Villemain, reviennent et prêchent le retour à 1' « étude attentive des grands écrivains du xvne siècle - » ;

successives. Mais V Avenir de la science, écrit en i848, n'a été publié qu'en i8go, et l'on ne peut soupçonner Taine de s'être inspiré de Renan. La vérité est qu'ils s'inspirent l'un et l'autre de Hegel, dont ils sont nourris tous deux, au moins autant que du « divin » Spinoza. (Cf. Avenir de la science, p. 8/i, 172).

2. Villemain, Tableau de la littérature au XVIIIe siècle, dernière leçon (édition de liS'iy, t. IV, p. /iio) ; le cours a été professé en 1S27,

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