ESSAI SUR TAI.NE
or, depuis M. Brunetière, nous savons tout ce qu'il entre de vrai « naturalisme » dans l'œuvre de ces grands écri- Aains l. — De fait, le « classicisme » semble renaître : sis semaines après la représentation des Durgraves, Ponsard fait applaudir sa « tragédie » de Lucrèce, — « la chose qu'on joue à l'Odéon », comme disait Hugo ; — Rachel, au Théâtre-Français, nous rend l'intelligence des chefsd'œuvre de Corneille et de Racine ; Augier va donner /<7 Ciguë (i844)--- Mais on ne remonte pas le cours des âges ; et les poètes de la seconde moitié du xixe siècle ne referont pas plus la Phèdre ou le Misanthrope, que Corot, par exemple, — c'est vers le même temps qu'il s'affranchit de ses premiers maîtres, — ne refera les toiles de Claude le Lorrain. Le romantisme littéraire est bien mort en 1840 ; mais son œuvre n'aura pas été inutile. Il a échoué dans son effort pour substituer à une littérature à idées une littérature à images ; mais il a éveillé des exigences qu'il faudra désormais satisfaire : les lecteurs de Hugo et de Michelet ont perdu le goût des idées pures et du langage abstrait ; et la pensée, pour les convaincre et pour les séduire, aura besoin d'être revêtue de poésie.
Telles étaient les impressions qui, clans ces fécondes
1828, 1829. Dès iS3'i, Guizot avait envoyé Nisard « professer h l'Ecole normale les doctrines de ses éludes sur les Poètes latins de la décadence >> ; cette nomination avait alors une signification d'autant plus nette que l'un des candidats à la chaire était Yiclor Hugo en personne : on se demande d'ailleurs avec inquiétude quels cours de littérature française aurait bien pu professer l'auteur de la Préface de Cromicell. Entin, c'est en 18/la que Cousin « découvre » le véritable texte de Pascal et lit •à l'Académie son mémorable Rapport sur la nécessité d'une nouvelle édition des Pensées.
1. \ o\v notamment Brunetière, Etudes critiques su>' l'histoire de la littérature française, ir' série, 20 édition et sqq., le Naturalisme au XV 11' siècle.
HISTOIRE DE SA PENSÉE ET DE SES LIVRES l5
années de la première jeunesse, — celles où les fortes personnalités se forment, et prennent ou se donnent le pli de l'avenir, — des quatre coins de l'horizon venaient comme assaillir l'esprit du jeune Taine, et s'y graver en marques ineffaçables. Doué d'un « esprit remarquable par la rapidité de conception, la finesse, la subtilité, la force de pensée ' », d'une merveilleuse mémoire et d'une rare puissance de volonté, il avait « une ardeur et une avidité de connaissances » qui faisaient l'admiration de tous ses maîtres. Personne n'était mieux préparé que lui à recueillir tout le bénéfice de la culture classique, telle que l'Université d'alors l'entendait et la pratiquait. S'il est vrai que sa « forme d'esprit » lût « française et latine », qu'il ait eu naturellement le goût des « classifications progressives » et des développements « oratoires » -, on ne saurait nier que ces prédispositions natives n'aient été encouragées et renforcées par l'éducation qu'il reçut. Amour de la précision et de la clarté, sens et souci de la composition, en un mot, intelligence des grandes œuvres de l'art classique, ce sont là des qualités qu'il dut pour une bonne part à l'en seignement universitaire. Et de son propre aveu, il lui dut autre chose encore : « Les hommes de notre génération et de notre métier, disait-il bien longtemps après, lui ont
i. L'expression est de Vacherot, dans la note dont j'ai déjà parlé plus haut. « Esprit net, souple, fertile en ressources », disait de lui Emile Saisset.
2. Il faut citer ici tout entière cette note de Taine sur lui-même (elle date de 1862) qu'a publiée M. Monod (op. cit., p. 98-99) : « Ma forme d'esprit est française et latine : classer les idées en Hles régulières, avec progression, à la façon des naturalistes, selon les règles des idéologues, bref oratoirement. .. Je me souviens fort liien qu'à dix ou onze ans, chez ma grand'mère, je lisais avec intérêt une discussion de je ne sais plus qui sur le Paradis perdu de Milton. C'était un critique du x.vme siècle, qui démontrait, réfutait en partant des principes. L'histoire de la civilisation de Guizot, les cours de Jouffroy m'ont donné la première grande sensation de plaisir littéraire, à cause des classifications progressives. Mon effort est d'atteindre l'essence, comme disent les Allemands, non de primesaut, mais par une grande route, unie, carrossable. Remplacer l'intuition ( Insighi), l'abstraction subite (]rernunft), par l'analyse oratoire ; niais cette roule est dure à creuser. »
une obligation particulière. Si nous avons entrevu quelques idées en critique et en histoire, c'est la rhétorique qui nous les a suggérées. On nous disait que le discours doit être approprié au caractère de l'orateur. Cela nous conduisait à étudier ce caractère : nous allions à la bibliothèque, au Musée du Louvre, au Cabinet des estampes ; nous découvrions par degrés en quoi un moderne diffère d'un ancien, un chrétien d'un païen, un Romain d'un Grec, un Romain contemporain d'Auguste d'un Romain contemporain de Scipion. Nous tâchions d'exprimer ces différences, nous commencions à deviner la véritable histoire, celle des âmes, la profonde altération que subissent les cœurs et les esprits selon les changements du milieu physique et moral où ils sont plongés. Il est possible que nous ayons mal marché dans cette voie ; en ce cas, la faute est à nous. Mais, pour la voie, elle est large, elle mène loin, et nous remercions nos maîtres de nous y avoir engagés1. » Enfin, quand je songe combien Taine aimait le latin, avec quelle facilité il écrivait dans cette langue qu'il définissait « l'art vivant d'écrire et de penser2 », je me demande si le style qu'on lui connaît, — ce style où « les diverses parties de la pensée sont opposées membre à membre pour que la symétrie des tours mette en lumière la symétrie des idées » et où « la phrase, construite avec la force d'un système, se développe avec la noblesse d'une période3 », - — je me demande si ce style ne devrait pas
i. Discours prononcé au 19e banquet de l'Association des anciens élèves du Lycée Condorcet (29 janvier 1878).
2. Cité par M. Albert Sorel, Discours de réception à l'Académie française. Dans les derniers temps de sa vie, nous dit M. Sorel, il lisait c du César ou du Salluste, revenant au latin, comme l'homme épuisé revient au lait qui a nourri son enfance, reposant sa pensée indocile sur les mots nets et pleins, dans l'avenue des idées alignées ».
3. C'est en ces termes que, dans un article non recueilli de la Revue de t instruction publique (12 avril iSjôjsur YHistoire de Washington par C. de Witt, Taine caractérise le style de son ami. Il me semble qu'on ne saurait mieux définir le style de Taine lui-même.
quelque chose à la longue pratique des œuvres de Cicéron et de Tite-Live '.
Il est un point plus important de la biographie intellectuelle et morale de Taine qu'on aimerait à éclaircir. Il était en rhétorique quand, au sortir d'une crise que nous commençons enfin à mieux connaître, son futur ami, Renan, quittait Saint-Sulpice pour vivre en toute liberté sa vie de savant et d'écrivain. Précoce et sérieux comme il l'était, Taine n'eut-il pas, dès le collège, à se poser la grave question de la crovance? N'eut-il pas, lui aussi, « sa crise religieuse » ') Et s'il l'eut, quels en furent les caractères, et comment en est-il sorti ? Question délicate, complexe entre toutes, que nous ne pouvons trancher encore, mais qu'il faut dès maintenant soulever. On prête, on général, trop peu d'attention à ces sortes de problèmes. On oublie qu'il n'en est pas de plus important dans la vie des hommes de pensée; et que, suivant l'âge el les conditions où il se pose, suivant la nature et la qualité de l'âme qui l'envisage, suivant l'intérêt plus ou moins passionné qu'elle v prend, suivant la solution qu'elle en donne ou qu'elle en accepte, c'est non seulement toute la vie intérieure de l'homme qui s'organise et se décide : c'est sa pensée même qui se fixe, c'est l'œuvre future qui se dessine et qui s'annonce. J'imagine qu'il dut en être ainsi pour Taine. Je ne puis rassembler ici tous les indices qui me font croire, en ce qui le concerne, à une crise sinon plus longue, tout au moins plus douloureuse que ne le fut •celle de Renan 2. Mais, si l'on sait un jour de lui tout ce
1. Un examen attentif de sa thèse latine {De personis platonicis) ne pourrait, je crois, que confirmer celte hypothèse. Taine ne serait d'ailleurs pas le premier de nos grands écrivains de qui l'on puisse dire pareille chose ; et il suffit de rappeler l'exemple de Descartes et de Bossuet.
2. J'emprunte aune notice sur l'un des camarades d'Ecole normale de Taine, l'abbé Barnave, par M. Charaux, le curieux témoignage suivant : <( Un jour, qu'à brûle-pourpoint, sans circonlocutions ni exorde, comme c'était assez son habitude, Taine lui eut dit : « Explique-moi donc, Bar-
qu'il en faut savoir, personne ne doutera plus qu'il y ait eu dans l'homme qui a si bien parlé de Marc-Aurèle et de Rembrandt une âme infiniment plus proche de celle de Pascal que de celle de Béranger. — Un peu plus tard, à l'École normale, après avoir causé avec un camarade resté profondément chrétien, il disait: « II... (probablement Heinrich) est fait pour être catholique comme je suis fait pour ne l'être pas l. » Je ne sais : mais il ne me semble pas qu'il en soit venu là du premier coup. Aux alentours de la vingtième année, on nous le représente demandant aux poètes, puis aux romanciers, à Stendhal, à Balzac, le secret du bonheur, et, déçu par les uns, desséché par les autres, descendant alors « au fond du scepticisme », trouvant enfin « le repos absolu de l'àme, qui exclut tout doute, et qui enchaîne l'esprit comme avec des nœuds d'airain » dans « une sorte de piété sombre » pour l'immuable Dieu de Spinoza2. A tous ces signes, comme à
nave, l'acte de foi ; j'entends tà-dessus tant d'insanités qu'il n'est pas possible que ce soit là l'enseignement de ton Eglise et ta croyance à toi, » Barnave, sans rien dissimuler du mystère et de ses profondeurs insondables à l'œil de l'homme, fit de son mieux le commentaire du rationabile sit obsequium. Taine aussitôt de répondre : « Je m'en doutais, on vous calomnie : rien après tout n'est plus logique, rien même n'est plus scientifique. L'acte de foi tel que tu viens de me l'exposer, c'est un acte de bon sens. Je voudrais croire. » Barnave a rappelé trop souvent, et toujours dans les mêmes termes, cette réponse à plusieurs de ses amis pour qu'elle ne soit pas de tout point authentique. » (Annuaire de Vassociation des anciens élèves de l'Ecole normale, i8y8, p. 00). — Le même Annuaire contient une très intéressante notice du regretté M. Ollé- Laprune sur Vacherot : l'évolution philosophique et morale de Vacherot, qui rappelle par plus d'un trait celle de Taine, y est très exactement décrite ; et l'on s'y rend fort bien compte des a affinités électives » qui existaient entre l'élève et le maître. Cette notice a paru depuis, augmentée de quelques notes, à la librairie Perrin (Paris, 1 899).
1. Cité par Th. Froment, //. Taine, sa vie et son œuvre (Correspondant, a5 mars i8o3).
2. A. Sorel, Discours de réception. — Je crois pouvoir aujourd'hui, en combinant diverses données, dater assez exactement la crise dont je parle : elle a dû se produire pendant les mois d'août et de septembre 18/17. Quand Taine entra, en octobre 18^7, dans la classe de M. Bénard, elle devait être terminée ; il était alors en pleine possession de son spinozisme.
bien d'autres, comme à sa foi toute religieuse dans la « Science », je crois reconnaître en lui un fond d'exaltation mystique qui s'est souvent traduit dans son œuvre ; et je ne puis souscrire à ce jugement de M. Faguet : « Taine était un positiviste pur, un positiviste sans mysticisme... Personne ne fut moins religieux '. »
Les âmes fortes et hautes s'accommodent mal du scepticisme ; si elles y tombent, ce n'est jamais pour bien longtemps. Le doute leur pèse et leur devient promptement insupportable. Elles sont trop passionnément éprises de certitude pour que, une loi venant à leur manquer, elles ne s'en forgent pas bien vite une autre. Ce fut le cas de laine ; « T'estimes-tu assez peu, écrivait-il à son compagnon d'angoisses métaphysiques, à Paradol, t'estimes-tu assez peu pour confier ta vie aux hasards d'une opinion douteuse ? Et ne sais-tu pas que le doute, si ce n'est celui de Pascal, est une lâcheté 2 ? » Et encore : « Avec mon adoratinii pour les vérités de raison, et la confiance absolue gue j'ai dans le pouvoir de F intelligence, je ressemble à un catholique qui ne sait parler que de l'Eglise et de la foi3. » Mais cette foi nouvelle n'avait pas été conquise sans luttes intimes et sans déchirements douloureux : témoin cette admirable page où l'on sent passer comme un souffle de la grande âme tragique et frémissante de Pascal : « Tu as été, disait Taine à Paradol, tu as été au fond du scepti-
i. E. Faguet, Hippolyte Taine (Reloue bleue, 11 mars 1 8 y 3 ) . M. Faguet a, depuis, repris et développé la même pensée dans la longue et pénétrante étude qu'il a consacrée à Taine, et qui fait partie de la Troisième série de ses Politiques et moralistes du XIXe siècle (Paris, Lecène et Oudin, igoo) : « Taine, dit-il, peut-être seul, a eu, dans la science, la piété sans la foi et le zèle sans la croyance. t> J'avoue humblement que M. Faguet ne m'a point convaincu. Au reste, tout l'article est à lire, et de près, comme d'ailleurs tout ce qu'écrit celui que M. Jules Lemaître a justement appelé « un des cerveaux supérieurs de ce temps ». Je me demande cependant si Taine se serait bien reconnu dans ce portrait, et s'il n'y eût pas surtout reconnu... M. Faguet lui-même.
2 Lettre inédite du i" septembre 18Z18.