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ESSAI SU II TAINE

cisme avec moi ; nous en avons rapporté une goutte de liqueur empoisonnée qui flétrira toutes nos croyances, et ne pourra trouver son remède que dans la science absolue. Tu ne veux pas du remède ; eh bien ! je te jure que la maladie te suivra, et que tu auras beau t'étourdir; elle te prendra à la gorge au milieu de tes efforts les plus passion- ' nés pour le service de tes opinions chéries. Ne te souvienstu pas que nous avons poussé le doute jusqu'aux extrêmes limites, que nous avons tout nié, patrie, devoir, pensée, bonheur, et que nous avons triomphé dans la destruction ? Ce n'est pas impunément qu'on prend une telle nourriture... Je te dis que tuas le scepticisme au cœur, et que tu le conserveras, cet hôte importun, jusqu'à ce que tu veuilles minuter... Je saurai ! je croirai ! Je sais déjà et je crois ! Ah ! si tu voulais !... La science est une ancre qui fixe l'homme : qui ne l'a pas peut être poussé aux écueils qu'il redoute le moins '. »

De très bonne heure, on l'a vu, Taine avait choisi pour maître celui que longtemps après il appelait encore « notre cher et vénéré Spinoza 2 ». Le génie métaphysique de l'auteur de l'Ethique, la tranquille hardiesse de sa pensée, l'austérité et la volontaire obscurité de sa vie ne pouvaient manquer d'exercer sur lui la puissante séduction qu'ils ont exercée sur tant d'autres 3. Sous cette souveraine influence, une certaine idée de la nature et de la vie s'impose, peut-être pour toujours, à son esprit. Dès le collège,

i. Lettre inédite à Paradol du 18 avril 18/19.

2. Ce qu'on pourrait appeler la période spinoziste de la pensée de Taine parait avoir été précédée d'une très courte période sensualiste et preseme matérialiste. Dans une lettre à Paradol, il gradue les diverses philosophies. Au plus lias degré est, selon lui, la philosophie sensualiste et matérialiste ; vient ensuite le spiritualisme ; et enfin, le panthéisme. A propos de la première conception, il écrit : « C'est là où tu en es, où fen étais il y a dix-huit mois, où en était le monde au temps de Lucrèce et au commencement du xixe siècle. » (Lettre inédite du a5 mars i849).. .

3. Voir, entre autres, le Spinoza de M. Brunschvicg(Paris, Alcan, 1894).

on aurait pu dire de lui ce que Vacherot, un peu plus tard, en a dit : « La devise de Spinoza sera la sienne ; Vivre pour penser. » Quand, en 1847. il entra en philosophie, il était déjà philosophe, et déjà disciple fervent de Spinoza : sa foi au spinozisme était inébranlable ; il s'y était enfermé comme dans une forteresse, dont jamais plus, si j'en crois un de ses maîtres ', il n'est sorti : la négation absolue du libre arbitre était le premier article de son credo, et, sur ce point surtout, on venait se heurter à un parti pris, à « une fermeté d'esprit indomptable ». On conçoit d'ailleurs très bien qu'une philosophie toute spéculative, et qui, prétendant expliquer avec la dernière rigueur l'énigme du monde, met linfini dans la nature et, sans jamais cesser de faire appel et de satisfaire aux plus impérieuses exigences de 1' « esprit géométrique », ouvre en même temps à l'imagination les plus vastes et les plus hautes perspectives, on conçoit, dis-je, qu'une pareille doctrine ait dû être accueillie et saluée comme une libératrice par une jeune intelligence, encore inéprouvéc par la vie, affamée de « vérité pure », éprise de logique abstraite et d'ardentes ou somptueuses images. « Les premières idées paraissent aussi belles que l'or ; leur éclat enivre ; on ne se lasse pas de les manier et de les accumuler ; on les fait rouler les unes sur les autres, et chatoyer au soleil ; on éblouit ceux devant qui ou répand son trésor, et on s'éblouit soi-même. Luxe heureux dont nous nous corrigeons trop certainement et trop vite, et que nous reprochons aux autres en regrettant de ne plus l'avoir2. »

1. Feu M. Charles Bénard qui fut, comme je l'ai dit, son professeur à Bourbon, et dont je résume ici une très intéressante lettre qu'il m'avait l'ait l'honneur de m'écrire(voir aux Appendices). M. Bénard déclarait que si Taine « avait profité de ses leçons sur les différentes parties du cours de philosophie classique, il ne croyait pas avoir exercé sur son élève, quant au fond, la moindre influence ».

2. Article sur le Mênahdre de Guillaume Guizot {Bévue de l 'Instruction publique du 10 mai i855).

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De ce luxe-là, Taine ne s'est jamais corrigé ; et si on peut lui adresser un reproche, c'est d'être resté trop fidèle à ces premières idées générales, « les filles aînées de son esprit, les plus chères, si charmantes » qu'il n'a jamais pu se dérober à leur séduisant et obsédant souvenir. Si son « goût immodéré pour les classifications, les abstractions et les formules », son amour passionné de la démonstration et de la preuve, - — cet amour qui lui faisait dire d'une sonate de Beethoven : « C'est beau comme un syllogisme », — ne datent pas de cette première rencontre avec Spinoza, il n'est guère douteux que son philosophe de prédilection ne l'ait encouragé à « sacrifier trop souvent la réalité » aux formules, et les faits aux abstractions.

11 semble qu'il faille rapporter à la même époque la première action sur son esprit des théories condillaciennes, action dont on retrouve la trace jusque dans la dernière édition de F Intelligence. Si, dans l'Ancien Régime, il a fini par se montrer assez sévère pour l'ingénieuse, superficielle et « dangereuse » doctrine du seul vrai philosophe français du xviii0 siècle, il a commencé par le louer beaucoup, — peut-être par réaction contre Cousin et son école, — et par lui beaucoup emprunter. S'il a toujours attaché une très grande importance à l'élude des sensations, si sa première œuvre philosophique, sa thèse, a failli être un nouveau Traité des Sensations, on reconnaît là l'influence de Condillac. — Enfin, il n'est pas jusqu'à cet éclectisme si impatiemment « subi », si spirituellement raillé auquel Taine ne soit plus redevable qu'on ne le croit d'ordinaire, et qu'il ne le crovait apparemment lui-même. Je sais qu'on trouve de tout dans l'éclectisme, et qu'il ne faut pas s'exagérer la portée de certaines coïncidences. Néanmoins, par la prédominance singulière qu'il a constamment accordée à la psvchologie sur toutes les autres branches de la philosophie, par l'ambition, assurément bien

injustifiée, qu'il avait eue de la constituer comme «science», par le souci constant qu'il a montré de rapprocher les unes des autres, et même d'assimiler, au moins dans leurs méthodes, les « sciences morales » aux « sciences physiques », Cousin est souvent tout près de Taine1 ; et celui-ci, plus d'une fois, n'a fait que demeurer plus iidèle que Cousin lui-même aux premiers dieux de Victor Cousin.

C'est au milieu de ces préoccupations d'un ordre tout spéculatif que surgirent les événements de 1 848- Taine, qui lut témoin de « l'écroulement d'hommes et d'idées qui se donnait alors en spectacle à Paris », en fut-il aussi « trouhlé et excité » que son ami Pré\ osl-Paradol 2 ? Se

i. 11 serait facile de multiplier les citations et les preuves, M. Brunetière a exhumé {Evolution de la critique, p 202, 2o3) une page curieuse de V Introduction à l'histoire de la philosophie, où la théorie de l'influence souveraine du climat et du milieu physique est déjà très nettement exposée. ■— Ailleurs, c'est en se fondant sur l'expérience, que Cousin, « dans la science de l'homme comme dans celle de la nature », prétend arriver à des <i classifications exactes ». Et, dans les Fragments de philosophie contemporaine (proface de la irl° édition), il songe à réaliser (< l'alliance tant cherchée des sciences métaphysiques et physiques non par le sacrifice systématique des unes aux autres, mais par l'unité de leur méthode ». — On notera que des préoccupations du même ordre ont toujours hanté la pensée du P. Gratry (voyez à ce sujet un intéressant article de Frédéric Morin sur la Discussion de MM. Saisset et Gratry, dans la Berne de l'Instruction publique du 20 décembre i855). Toutes ces idées qui me paraissent en grande partie de provenance allemande et hégélienne étaient alors dans l'air, et l'un des grands mérites de Taine a été de les préciser, de les systématiser, de leur prêter l'autorité de sa dialectique et de son style.

2. Voyez le beau livre de M. Gréard sur Fréoost-Paradol (Paris, Hachette, i8g4, p. 16). M. Gréard y complète un peu les indications que nous a fournies M. Sorel sur « la crise intellectuelle et morale » que Taine, vers cette même époque, venait de traverser ; « Prévostl'aradol, nous dit-il, achevait à peine sa seconde rhétorique, quand il avait abordé avec Taine les plus hauts problèmes de la métaphysique. Après des discussions prolongées avec l'infatigable élan de la jeunesse durant de longues promenades et poursuivies parfois jusqu'au milieu de la nuit, « ils avaient d'un même mouvement jeté toutes leurs idées, toutes leurs croyances dans l'abîme du scepticisme ». Pour Taine, ce n'était que le scepticisme cartésien, le doute par provision ; et dès son entrée à l'Ecole, il avait travaillé froidement, géométriquement, à renouer l'enchaînement de sa pensée, à se refaire des principes ».

crut-il appelé comme lui à chercher un remède au péril social ? Il semble bien que le mot de Pascal : « Travaillons donc à bien penser » fut la seule leçon qu'il tirât du spectacle des faits, la seule réponse qu'il opposât aux raisonnements pressants de son ambitieux ami. Sa foi toute juvénile dans « les inébranlables données de la métaphysique » était encore trop ardente, il se sentait trop peu fait pour l'action, pour qu'il en fût autrement. Mais il apprit dès lors à se défier de la foule, de ses instincts obscurs, de ses- \iolences toujours prêtes ; sous l'homme civilisé, il vit l'homme de la nature : il en fut moins enchanté que Jean-Jacques1; et, de cette première rencontre avec la « réalité humaine », il emporta surtout l'ardent désir et l'impérieux besoin de « rentrer définitivement au couvent », de vivre de la pure vie de l'esprit, « à mille lieues au-dessus de la pratique et de la vie active », dans une cité tout idéale, où les cœurs et les volontés fussent toujours étroitement soumis aux rigides arrêts de l'intelligence.

Cette cité tout idéale, ce fut l'Ecole normale qui lui en offrit le premier modèle. Comme beaucoup de jeunes gens épris des choses de l'intelligence, et qu'une saine éducation familiale et un caractère paisible ont mal préparés aux hasards delà carrière d'homme de lettres, Taine voyait dans le professorat le meilleur moyen de concilier avec sa passion pour l'étude ses goûts de vie régulière et son sin-

i. Sainte-Beuve remarque bien profondément quelque part, à propos de Montesquieu (Causeries du Lundi, t. Vil, p. 54) que l'auteur de V Esprit des Lois « aurait eu besoin d'une révolution (ne fût-ce que d'une Fronde comme en vit Pascal) pour lui rafraîchir l'idée de la réalité humaine, cette idée qui se recouvre si aisément durant les temps calmes et civilisés ». Cette salutaire « expérience », qui a manqué à Montesquieu, n'a pas manqué à Taine ; et c'est là, M. Sorel l'a finement noté, qu'il faut chercher l'origine de ses conceptions sociales. Ajoutons, pour être complet, que cette première expérience devait être suivie d'une seconde, plus douloureuse encore, celle de la Commune, dont on ne saurait, je crois, s'exagérer l'influence sur la pensée de Taine.

HISTOIRE DE SA PENSEE ET DE SES LIVRES 2t>

cèrc désir d'être utile. Entré en 18/48 à l'Ecole, le premier d'une promotion fameuse, aimé et bientôt respecté de tous ses camarades et même de ses maîtres, dans ce nouveau milieu dont les idées et les aspirations répondaient si bien aux siennes, il s'épanouit, se développa en tous sens; sa pensée se mûrit, se fixa, prit confiance en ellemême et dans sa force. Et ceux de ses condisciples cpù lui ont survécu le revoient encore tel qu'il était alors, le Taine de leurs jeunes années, « dont le pur et calme visage, écrit l'un d'eux, le regard doux et un peu voilé, la tête légèrement penchée, l'attitude ordinaire, celle du disciple qui écoute et qui médite, sont encore aussi présents à mon esprit que si je venais de le quitter hier ' ».

Ce qu'était, à cette époque, ce milieu de l'Ecole normale, tant d'autres, depuis Sainte-Beuve, Font dit et si bien dit, qu'on n'y saurait rien ajouter. Lorsqu'il quitta l'Ecole, en i838, Michelet disait d'elle : « J'aimais ce grand et noble auditoire, unique au monde pour l'intelligence rapide, qui comprenait toujours au premier mot, même d'avance, où la parole semblait si peu nécessaire, où ma pensée, indiquée seulement, me revenait plus vive dans l'éclair du regard-. » Peu de promotions, sans doute, auraient mieux mérité pareil témoignage que celles où, avec les noms de Taine et d'About (je ne parle ici que des morts), se pressaient ceux de Challemel-Lacour et de J.-J. Weiss, d'Eugène Yung et de Paul Albert, de Prévost- Paradol, de Sarcey et de Fustel de Coulanges3. L'Ecole

1. J'emprunte ce joli et vivant portrait à une lettre qu'a bien voulu m'écrire M. C. Charaux.

2. Cité par F. Bouquet, Xotice sur Chéruel (Annuaire de l'association des anciens élèves de l'Ecole normale, 1892, p. (3).

3. Voici en quels termes, dans un article des Débats (2 mai 186G) sur un ouvrage posthume de Gérusez, les Mélanges et Pensées, Prévost- Paradol parle de l'Ecole normale de son temps : « ... Au milieu de cette jeunesse curieuse et hardie qui ne voyait partout que des problèmes à résoudre et qui se flattait bien d'en venir à bout, qui eût fait volontiers dater de son entrée dans le monde toute science et toute philosophie,

2b ESSAI SUR TAINE

normale fut pour ïaiue ce qu'elle a été pour bien d'autres, « la chère patrie de l'intelligence » et de l'amitié. Mais, comme pour bien d'autres aussi, les avantages qu'il en retira n'allèrent pas sans quelques inconvénients : il y contracta, et pour bien longtemps (je laisse ici la parole à Sainte-Beuve), « un peu de violence ou de superbe intellectuelle, trop de confiance aux livres, à ce qui est écrit, trop d'assurance en la plume et en ce qui en sort ». Les « séminaires », même « intellectuels », — le mot est encore de Sainte-Beuve, — n'apprennent pas la vie ; on s'v persuade trop aisément que ce sont les idées abstraites qui mènent le monde et les hommes. Et Taine tout le premier a fini par le reconnaître : « Il faut aller à l'Ecole, aimait-il à dire, mais il n'y faut pas rester l. »

Dès les premiers mois de son séjour rue d'Llm, sa vocation était déclarée, et son plan d'études nettement tracé, ce Je veux être philosophe », écrivait-il à Paradol ; et, pour mériter ce nom, il « voulait une instruction complète » : études philosophiques, historiques, littéraires, théologiques2 môme, son ambition était de devenir

et qui cependant était plus ou moins pénétrée de philosophie allemande . , o

i. Cité par G. Monod, Xotice sur Taine (Annuaire de l'association des anciens élèves de. l'Ecole normale, i8g4, p- io).

■>.. J'ai eu entre les mains une liasse de notes sur le Christianisme qui ont été prises à l'Ecole normale, et dont la simple vue est déjà fort instructive. Ce sont, pour une bonne part, des analyses et des extraits de l'Evangile et des Pères de l'Eglise, le tout accompagné de réflexions personnelle-; et de commentaires. Si ces notes témoignent çà et là de quelque inexpérience, d'un manque d'initiation préalable, d'un peu de précipitation et d'impatience à conclure, et a conclure dans le sens d'un certain dogmatisme philosophique, elles manifestent, par contre, d'excellentes habitudes d'esprit, le goût de l'étude directe et personnelle des questions, le besoin de recourir aux textes originaux, bref, le sens et le souci des méthodes historiques et critiques. Mais surtout elles nous font toucher du doigt l'extraordinaire puissance de travail que Taine a déployée durant ses trois ans d'Ecole (il disait plus tard qu'il avait alors consacré une année environ à l'étude des origines chrétiennes), et elles nous montrent combien à cette époque sa pensée était préoccupée du problème religieux.

« spécial en toutes choses » ; il se réservait, après sa sortie de l'École, l'élude « des sciences sociales, de l'économie politique et des sciences physiques ». Nous savons par ses biographes avec quelle ardeur méthodique il réalisa ce vaste programme : ses camarades comme ses maîtres, chacun devait l'aider à le remplir. Quel que fût d'ailleurs le mérite personnel d'hommes comme Jules Simon, Saisset, Berger, Chéruel, Egger, Havet1, — je mets à part Yacherot, à qui il dut assurément beaucoup, — on ne voit pas qu'ils aient exercé la moindre influence sur la direction générale de sa pensée, et qu'il leur ait dû autre chose que des vues et des connaissances de détail. Tout au plus, en le mettant en garde contre les tendances simplistes et a prioristes de son esprit, — ses registres d'alors témoignent de ces irrésistibles tendances, — l'ont-ils quelque peu incliné à une étude plus scrupuleuse des faits, à une observation plus attentive du réel. Mais si les maîtres ont commencé cette réforme, ce sont les camarades qui l'ont achevée. « Un souffle puissant, écrit M. Gréard. agitait à cette époque et pénétrait l'Ecole... L'observation des faits en philosophie, en morale, en histoire, en littérature » était devenue la passion dominante. « On dévorait les articles de Sainte-Beuve. Balzac excitait l'enthousiasme... On suivait avec la même curiosité réfléchie les

i. Peut-être ne serait-il pas impossible de préciser ce que Taine a dû à quelques-uns de ses maîtres à l'Ecole normale. C'est M. Jacquinet, on le sait, qui lui a révélé Stendhal. Xe seraient-ce pas Berger et Chéruel. tous deux élèves, et élèves enthousiastes de Michelet, qui lui auraient appris à admirer et à aimer le grand historien ? Enfin, je soupçonne Y Essai sur THe-Lirs d'être redevable en plus d'un point à l'enseignement de Berger : les leçons de ce dernier sur l'écrivain latin, en particulier sur les harangues dont il a parsemé son œuvre, étaient, paraît-il, tout à fait remarquables. Très au courant, sur toutes les questions de littérature et d'histoire romaines, des derniers résultats de l'érudition allemande, peut-être ce professeur, qu'on s'accorde à nous représenter comme si savant et si modeste, n'est-il pas sans avoir comme collaboré à l'œuvre et à la gloire de Taine et de Fustel de Coulanges. (Voyez sur Berger dans V Annuaire des anciens élèves de V Ecole normale, en 1870, la notice de Vacherot).

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découvertes de la chimie et de l'histoire naturelle. 1rs progrès de la physiologie... On lisait un physiologiste allemand fort en vogue, le professeur Burdach. Prévost-Paradol, entré fort avant dans ce mouvement d'idées, se dérobait aux explications de Boissonade pour suivre les démonstrations de Magendie. » Chose curieuse! il semble que ce soit Paradol qui ait entraîné Taine. qui lui ait appris que « la grande loi de l'unité du monde, philosophiquement démontrée par Spinoza, était confirmée par les résultats de l'observation scientifique contemporaine '», et qui ait contribué à faire de lui, le métaphysicien endurci, un adepte et un fervent de la science positive. « Je t'ai donné Spinoza, disait Taine : tu m'as donné Burdach et Geoffroy Saint-Hilaire. Je t'ai initié à la métaphysique : tu m'as appris la physique et la physiologie. Frères en philosophie, en politique, en littérature, nos deux esprits sont nés ensemble et l'un pour l'autre, et si je te perdais, il me semble que je perdrais tout mon passé-. » C'est vers le même temps que, de lui-même ou par l'intermédiaire de M. Bénard3, de Vacherot ou de J.-J. Weiss, il découvre Hegel et fait probablement plus ample connaissance avec Goethe, « le père de la grande culture contemporaine » 4 ; il se met à l'allemand pour lire dans le texte les œuvres du philosophe et du poète : et.

i . Cette idée, si contestable à mon gré, et qui a au moins le très grand tort d'être une idée de « philosophe » peut-être insuffisamment informé des choses de la science, et non pas une idée de vrai « savant », Taine et Paradol ne devaient malheureusement pas en être les derniers adeptes. Je la retrouve dans un livre tout récent, et d'ailleurs assez médiocre, la Doctrine de Spinoza exposée et commentée à la lumière des faits scientifiques, par Emile Ferrière (2 vol., Paris, Alcan, 1899).

2. M. Gréard. à qui j'emprunte toutes ces citations (voyez son Prévost- Paradol, p. 14-19), nous dit que « Paradol avait copié ces lignes sur une carte qu'il a longtemps portée avec lui parmi ses notes intimes ».

3. Pendant son séjour à l'Ecole normale, M. Bénard lui prêtait des ouvrages de Hegel.

U- L'influence de Gœthe sur Taine a été très finement mise en lumière par M. Barzellotti, op. cit., p. 35-43.

sous cette double influence longtemps et fortement subie, viennent peu à peu s'atténuer les contrastes de son esprit, s'ordonner et se fondre les éléments divers, parfois contradictoires, qu'il a empruntés aux autres systèmes. Déjà, sans doute, s'esquisse et se précise dans sa pensée l'idée de la « science » telle qu'il va la concevoir et l'exprimer bien lot, et tous ses contemporains avec ou d'après lui.

Aces influences, toutes philosophiques et scientifiques, il en faut joindre d'autres, surtout littéraires : « A la vérité, dit très justement M. Faguet, l'Ecole normale n'avait jamais été romantique; en général, elle ne l'était pas plus en 1800 qu'elle ne l'avait été en 1S80; mais certains écrivains, à demi romantiques seulement, semblent avoir eu sur elle beaucoup d'influence à cette date. Je veux, parler de Balzac, de Stendhal, de George Sand, des deux premiers surtout. » El M. Faguet, dans une page que j'aimerais à reproduire, montre très bien en quoi la généralité, la simplicité, la vigoureuse largeur des types créés par Balzac, et la fine, exacte et minutieuse psvcbologie de Beyle ne pouvaient manquer de ravir d'aise le demi-classicisme des normaliens de i85o'. On sait de reste qu'à cet égard Tainc fut et demeura le plus normalien des normaliens. Et il le fut encore en professant toujours une liés vive admiration pour Sainte-Beuve2, qui, revenant alors

i. Emile Faguet, les Normaliens dans le théâtre et le roman {Livre du centenaire de l'Ecole normale, p. 0o3-Goi).

2. Les mémorables articles de Taine sur Balzac ont d'abord paru dans les Débats en février et mars i<S58 : en les recueillant dans les Nouveaux Essais de critique et d'histoire, il les a remaniés et retouchés comme, du reste, la plupart de ses autres articles : personne n'a fait avec plus de conscience et de scrupules son rude métier d'écrivain. — 11 a souvent parlé incidemment de Stendhal et de Sainte-Beuve : sur ce dernier, on trouvera dans les Derniers Essais toute une étude, et, dans la Préface de la première édition des Essais de critique, une admirable page qui n'a pas été conservée dans les éditions ultérieures, et qui aurait bien mérité de l'être. On sait que Taine s'était chargé du Sainte-Beuve de la collection des Grands écrivains français : M. Gréard a pris sa succession. Voir dans le Temps du 3o mars 1898 un fort bel article de M. A.

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