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ESSAI SUR TAI.NE

de Liège (septembre 1849). commençait dans le Constitutionnel ses Causeries du Lundi, et, maintenant allégé de bien désillusions, guéri de bien des blessures, s'apprêtait à devenir « le Sainte-Beuve psychologue, physiologiste, le grand botaniste moral de la fin ». En 1870, à un « stendhalien » cpii lui demandait un article sur Beyle et Sainte- Beuve, Taine répondait, déclinant cet « honneur » : « Ce sont nos deux maîtres en critique, et j'ai plusieurs lois aperçu dans le lointain une étude complète sur eux ; ce serait en raccourci toute la psvchologie moderne; l'un a l'ait les races, les groupes, les époques, la psvchologie générale; l'autre, les individus, la psychologie biographique... Ils sont les deux fondateurs de la critique psychologique et de l'histoire naturelle de l'homme1. » C'est dire avec assez de précision ce qu'il leur a dû à tous deux.

Mais si toutes ces influences ont laissé leur trace, — et leur trace profonde, — sur la pensée comme sur le style de Taine, elles ont le tort, à nos yeux, de lui être trop communes avec d'autres esprits, ses contemporains. Si elles ne lui ont pas été imposées du dehors, — on ne subit jamais que les influences qu'on est comme prédestiné à subir, — du moins on voudrait en trouver d'autres qui lui fussent plus personnelles, qui nous fissent pénétrer davantage clans l'intimité de son esprit et de son cœur. Et ces influences existent. Rappelons-nous en quels termes émus, tout vibrantsd'une admiration communicative, il

Sorel sur Taine et Sainte-Beuve. — Sur Stendhal, on trouvera un très intéressant article de Taine dans la seconde édition des Essais de critique (18G6) : c'est la seule qui le contienne, avec la toute récente édition définitive des Derniers Essais ; l'article avait d'abord paru dans le second numéro de la Nouvelle Revue de Paris (ier mars iSO'i). — La Revue des cours et conférences a publié, en 1896, une série de leçons sur Taine, dues à M. Edouard Droz, l'auteur d'une thèse distinguée sur le Scepticisme de Pascal ; l'une de ces leçons est consacrée à l'aine et Stendhal.

1. Lettre à M. Albert Collignon, rédacteur en chef de la Vie littéraire (Vie littéraire du 28 octobre 1875).

HISTOIRE DE SA PENSÉE ET DE SES LIVRES 3l

a parlé, à plusieurs reprises, de Musset, son poète préféré, de Marc-Aurèle, son moraliste de prédilection : « Je lis Musset et Marc-Aurèle, écrivait-il. Je trouve dans l'un tous les ennuis, dans l'autre le remède universel... C'est mon catéchisme, c'est nous-mêmes... » — « C'est moi-même», aurait-il pu dire; et le noble empereur a l'ait peu d'élè\cs qui fussent plus dignes de lui. Enfin, l'on n'a pas assez dit tout ce que Taine doit à Michelet, à Guizot, à Macaulay. Il aimait et admirait Michelet, au point de s'en faire blâmer par Sainte-Beuve, et il lui fut presque aussi redevable que Renan1 ; le premier, il lui a rendu justice, en le plaçant au rang de nos grands écrivains et de nos grands poètes, et en définissant son histoire « l'épopée lyrique de la France2 ». D'autre part, les vastes généralisations historiques de Guizot et ses « classifications progressives», « la précision, la mâle énergie », et parfois « l'éloquence admirable, entraînante et contenue » de son style, « la

i. M. Faguet, dans son étude sur Ernest Renan (Politiques et moralistes du XIXe siècle, 3e série), a très finement analysé la profonde influence qu'a exercée Michelet sur l'auteur de la Vie de Jésus. Le La Fontaine, sous sa forme primitive, l'Essai sur Tite-Lii'e reflètent avec une grande fidélité cette même influence. Et l'on croirait entendre Michelet quand on lit dans la Préface de V Ancien Régime cet aveu significatif : « Avec de telles ressources, on devient presque le contemporain des hommes dont on fait l'histoire, et plus d'une fois, aux Archives, en suivant sur le papier jauni leurs vieilles écritures, j'étais tenté de leur parler tout haut. »

2. Nous pardonnera-t-on de faire un peu de « critique de texte » ? L'épithète : lyrique, qui exprime d'ailleurs si bien la nature du génie de Michelet, à été ajoutée après coup ; et si l'on se reporte au texte primitif de l'article (Revue de ï Instruction publique du 22 février i855), on voit que Taine avait d'abord écrit : « l'épopée de la France ». — Les citations qui suivent concernant Guizot sont empruntées pour la plupart à un article déjà cité sur le Washington de Cornélis de Witt, et où l'on trouve une très belle page sur Guizot, qui serait à rapprocher du célèbre article des Essais de critique et d'histoire. — Pour les ressemblances entre Macaulay et Taine, voir surtout Littér. angl., V, p. 172, 17/1, 176, 18g. Quand Taine s'occupa plus tard de l'éducation littéraire de ses neveux ou de ses enfants, il leur donnait à analyser tantôt quelque Provinciale de Pascal, tantôt un sermon de Bourdaloue, tantôt un discours de Macaulay.

grandeur de ses vues, son élévation morale, l'autorité et l'ascendant de sa science et de sa conviction », son eroût très vif pour les choses d'Angleterre, tout, dans ce « Bossuet protestant », devait plaire infiniment au futur auteur de Y Histoire de la littérature anglaise. On caractériserait assez bien son œuvre et son génie d'historien philosophe en disant qu'il a essavé d'unir et de fondre en lui les dons si divers de Guizot et dcMichelet. Et c'est peut-être parce qu'il avait trouvé dans Macaulay comme la première ébauche de son propre idéal, qu'il a su si bien comprendre le grand écrivain anglais, et que, dans les pages si pénétrantes et si sympathiques qu'il a écrites sur lui, on serait parfois tenté de chercher son propre portrait.

Si j'écrivais ici la biographie en quelque sorte tout extérieure de Taine, j'aurais à insister sur son échec à l'agrégation et sur les premiers déboires de sa vie universitaire. Mais ces événements ne nous intéressent qu'autant qu'ils ont eu un retentissement dans sa vie intellectuelle et morale. Or, à ce point de vue, il ne faut pas plus s'en exagérer qu'en diminuer de parti pris l'importance. Il est vrai, Taine ne s'est jamais posé en martyr. Quand il crut devoir quitter l'Université, il le lit sans fracas, avec une simplicité tranquille et ferme, digne de tout éloge; et, d'autre part, « il était incapable de céder consciemment à des ressentiments personnels ». Mais les échecs immérités et les tracasseries mesquines n'étaient pas faits non plus pour le réconcilier avec « le spiritualisme officiel », et pour le détacher d'une philosophie à tout prendre plus conséquente et plus haute : Spinoza et Màrc-Aurèle valaient bien A ictor Cousin, — je dis même comme précepteurs de morale. « Si par bonheur tu peux t'affranchir, lui écrivait Paradol, viens t'enfermer ici à Babvlone et sape dès demain leur Jérusalem. » Le conseil fut entendu; et ce furent les Philosophes classiques. — Mais, en attendant le jour de la revanche, Taine était allé professer la philoso-

phie à Nevers. Et là, loin de tous les siens, loin de ses amis, « loin de la liberté et de la science », « gâté par l'Ecole », condamné à la solitude intellectuelle, en butte à mille petits ou gros ennuis, il conçut pour la vie de province et pour l'existence du fonctionnaire ce mépris un peu facile, « aristocratique », — l'aveu est de lui, — et hautain qui, renforcé par dix autres années de vie parisienne, devait plus tard s'étaler presque naïvement dans ses Carnets de voyage. Ajoutez à tout cela le contre-coup nécessaire des événements politiques : le coup d'Etat de i85i, l'établissement brutal du second Empire, « l'oppression pesant sur tout caractère indépendant, sur tout esprit libre », q l'Eglise catholique alliée à un gouvernement répressif, et son clergé apparaissant non seulement comme l'organe efficace, mais encore comme le promoteur central de toute répression » : à la vivacité même de ces paroles, empruntées pourtant aux beaux et impartiaux articles sur l'Eglise, on peut mesurer la profondeur et la durée de l'impression produite; on entrevoit la raison de certains dédains et de certaines représailles : on s'explique les longs partis pi i^ du penseur froissé par la vie, exilé de l'action, à l'égard des nécessités religieuses ou sociales : et l'on comprend toute la portée et tout le sens de son mot à Paradol : « Taisons-nous, obéissons, vivons dans la science1 ».

Cette « science » où il voulait vivre, elle venait justement de lui apparaître dans toute sa radieuse et austère beauté. « J'ai lu Hegel, nous a-t-il avoué, tous les jours, pendant une année entière, en province ; il est probable que je ne retrouverai jamais des sensations égales à celles qu'il m'a données. De tous les philosophes, il n'en est aucun qui soit monté à des hauteurs pareilles, ou dont le génie, approche de cette prodigieuse immensité. C'est Spinoza multiplié par Aristote, et assis sur cette pyramide

i. Lettre du 11 décembre i85i.

ESSAI SUtt TA1NE

de sciences que l'expérience moderne construit depuis trois cents ans1. » Et ailleurs, dans une lettre intime : « J'essaie de me consoler du présent en lisant les Allemands. Ils sont par rapport à nous ce qu'était l'Angleterre par rapport à la France au temps de Voltaire. J'y trouve des idées à défrayer tout un siècle... » Et il aura beau, un peu plus tard, se ressaisir, multiplier les réserves, songer, en lisant Hegel, à Condillac et à Voltaire, et déclarer enfin la Philosophie de l'Histoire « une belle chose, quoique hypothétique et pas assez précise »; entraîné, et séduit, et repris, si je puis dire, par l'un des génies de sa race, il va lui confier, sinon pour toujours, au moins pour bien longtemps, la direction générale dé sa pensée; il se proposera de préciser et de clarifier, de « reforger » les idées allemandes, de les « exposer en style français », et c'est à une tâche de ce genre qu'il va convier tous les penseurs. — Est-il vrai, comme il l'a prétendu, qu'à ce système (celui de Hegel) venait aboutir tout le mouvement de la pensée publique? En tout cas, c'est bien à ce système cpie venait aboutir tout le mouvement de sa propre pensée: les idées de Spinoza et celles de Gœthe, celles de Condillac et celles de Marc-Aurèle, celles de Vacherot et celles de Sainte- Beuve, Balzac et Stendhal, Michelet et Guizot, Musset et Macaulay, Burdach et Geoffroy Saint-Hilaire, — en attendant Auguste Comte, Stuart Mill et Carlyle, — quels contrastes d'idées et de sentiments.de lectures et d'études, et de stvles enfin n'aurait pu concilier et unir cette audacieuse et subtile philosophie qui, confondant la métaphysique et la science, le réel et le rationnel, l'idée et le fait, l'absolu et le relatif, identifiant les contradictoires, renouvelait dans les esprits leur idée de la nature et de l'homme) « Si on

i. P/iilosnpJtfS classiques, ire édition, p. 126-127. — Il avait tout d'abord songé à consacrer sa thèse française à « une exposition de la logique de Hegel ». (Lettre du 3o octobre i85i, citée par G. Monod, op. cil,., p. 81 ).

rapplique à la nature, on arrive à considérer le monde comme une échelle de formes et comme une suite d'états... composant par leur ensemble un tout indivisible... qui ressemble par son harmonie et sa magnificence à quelque Dieu tout-puissant et immortel. Si on l'applique à l'homme, on arrive à considérer les sentiments et les pensées comme des produits naturels et nécessaires, enchaînés entre eux comme les transformations d'un animal ou d'une plante ; ce qui conduit à concevoir les religions, les philosophies, les littératures, toutes les conceptions et toutes les émotions humaines comme les suites obligées if un état d'esprit qui les emporte en s'en allant, qui, s'il revient, les ramène, et qui, si nous pouvons le reproduire, nous donne par contre-coup les movens de les reproduire à volonté1. » Ces lignes sont de 1860; mais elles ne sont que le développement et le commentaire de celles-ci, qui sont de

1. Histoire de la littér. angl., t. V, p. 273. 27/1. — Voyez encore sur Hegel un court, mais substantiel article de M Herr clans la Grande Encyclopédie, et surtout l'étude déjà citée d'Edmond Scherer. Après plus de trente années écoulées, je ne crois pas qu'il ait paru en français une exposition plus complète et. à tout prendre, plus claire de cette philosophie. Il suffit presque de la lire pour se convaincre que l'idée et. la << religion de la Science », telles qu'elles ont régné chez nous de i8.">o à r88o environ, sont en grande partie d'origine allemande et hégélienne : à cet égard, la plupart, de ceux qui se sont l'ait un nom dans le domaine des idées, — les Taine, les Renan, les Scherer tous les premiers, — sont beaucoup plus les tributaires intellectuels de Hegel que d'Auguste Comte. — L'histoire si intéressante de l'influence hégélienne en France n'est pas faite encore. Il semble que chez nous cette influence se soit particulièrement exercée, — en dehors de l'ordre proprement philosophique, — dans trois principaux domaines : en exégèse, - en histoire, — et en esthétique ; et peut-être pourrait-on distinguer trois principaux moments dans l'histoire de son développement : i" vers i83o (après les célèbres coursde Cousin); — 2° vers i85o (c'est l'époque où Taine, Renan, Scherer découvrent Hegel) ; — 3" vers 1860 (après les tentatives de vulgarisation de ces trois écrivains). Et comme si le débat devait mettre aux prises quelques-uns des plus grands écrivains du siècle, il faut noter que, dès i833, Lamennais pressentait et dénonçait par avance le parti que « les ennemis de la religion » allaient tirer de ces idées d'outre-Rhin (Voir une lettre presque prophétique de Lamennais à Montalembert, 3i août i833, dans la Revue, de Paris du Ier nov.

i85i : « La psychologie vraie et libre est une science magnifique sur qui se fonde la philosophie cle l'histoire, qui vivifie la physiologie et fonde la métaphysique ». — Sous l'influence de Hegel, Taine a trouvé sa voie; il est désormais en possession de ses idées maîtresses : la philosophie l'a conduit à la psychologie, et il va considérer l'immense domaine et les innombrables dépendances de l'histoire comme un vaste champ d'expériences psychologiques. Quel que soit le sujet qu'il traite, il ne sera nulle part dépaysé, puiscpie l'âme humaine est partout et toujours son objet direct ou lointain, et que toute voie lui est bonne pour en constituer la science. Que cette science de l'homme, comme celle de la nature, aboutisse à d'inébranlables certitudes, c'est ce qu'il ne met pas un instant en doute, puisque, comme l'autre, elle est fondée sur l'universel déterminisme. Et en attendant qu'elle fournisse un jour à l'humanité « une morale, une politique, une religion nouvelle », elle pacifie l'esprit du penseur, elle en chasse le doute, elle lui donne un suffisant et noble emploi de la vie. Bien plus tard, dans une lettre que, de concert avec Renan, il publiait, un peu avant la guerre de 1870, pour patronner une souscription destinée à élever un monument à He°rcl, il disait : « Hej;el reste encore, malgré ce que son œuvre eut de hasardeux et d'inachevé, le premier penseur du XIXe siècle. Sa conception de l'univers fut la plus large et la plus haute; elle a donné la paix et des motifs suffisants de vertu à une foule d'aines, en développant leur sympathie pour tout ce qui est et tout ce qui peut être1. » N'y a-t-il pas là comme un écho et un vivant souvenir des fortes « sensations » éprouvées, des grandes lumières entrevues, et des énergiques résolutions prises plus de vingt-cinq ans auparavant?

En 1802 , Taine a vingt-quatre ans. Il est à la veille de

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