Débats du 26 janvier
revenir à Paris et de commencer sa carrière d'écrivain. L'esprit le plus ployable en tous sens, le plus sensible aux actions du dehors, doué d'une faculté d'absorption et d'assimilation incroyable, et en même temps d'une constance et d'une fidélité à lui-même singulières, toutes les influences1 qui s'exerçaient autour de lui, il les a non pas subies, mais acceptées, mais accueillies ; sans jamais laisser fléchir la rigidité de ses cadres,. il se les est « converties en sang et en nourriture » ; il en a enrichi la substance même de sa pensée, il en a forgé le dur et brillant métal de son style. A l'âge où tant d'autres commencent à penser, lui, il a trouvé et il va « suivre sa vocation » ; il a découvert « dans le vaste champ du travail l'endroit où il peut être le plus utile » ; il est prêt à y « creuser son sillon ou sa fosse » ; pour lui, « le reste est indifférent 2».
— Si, comme Renan, il avait, à ce moment-là, somré à
écrire tout un livre pour y exprimer les « pensées de la vingt-cinquième année », l'ouvrage, sans cloute, cùl été d'un autre ton ; il y aurait eu moins de philologie et moins d'exégèse ; mais on y eût trouvé autant d'idées, autant d'érudition précoce ; on y aurait vu aussi « dans son naturel, atteint d'une forte encéphalite, un jeune homme vivant uniquement dans sa tête et croyant frénétiquement à la vérité » ; et, entre autres ressemblances, le livre aurait pu avoir le même titre: V Avenir de la Science.
S'il fallait en croire un de ses camarades d'École nor-
i . Sauf pourtant celle du criticisme kantien qui, peut-être, ne donnait pas une suffisante satisfaction aux besoins de certitude absolue qu'éprouvait cette puissante intelligence, l'une des moins disposées au scepticisme que l'on connaisse (voir G. Barzellotti, op. cit., p. 33).
2. Philosophes classiques, irc édition, p. 337. C'est de Vacherot que Taine parlait en ces termes.
malc, Fritz Rieder, Tainc n'était pas « un esprit littéraire»1. Ce fut pourtant par un livre de « littérateur » qu'il débuta à vingt-cinq ans. Il est vrai que ce livre, l'Essai sur les fables de La Fontaine, était une thèse de Sorbonne. Ses « juges patentés » avant refusé, comme hétérodoxe, l'étude sur les Sensations, force avait été au candidat de choisir un sujet moins compromettant2. Il est facile d'entrevoir les raisons qui lui dictèrent son choix. La Fontaine était pour lui presque un compatriote : bien loin de partager à son égard les faciles dédains que certains romantiques, un Rousseau, un Lamartine, lui avaient prodigués, il l'aimait beaucoup, et de longue date ; son « génie, grec et flamand ». le ravissait: il comprenait et sentait à merveille cet art si foncièrement, si consciemment « naturaliste » ; et, comme pour mieux admirer le poète, il allait jusqu'à l'opposer, non sans excès, à tout son temps. Or, sur presque tous ces points, ses goûts personnels se trouvaient à peu près d'accord avec ceux qu'il pressentait chez ses juges : le culte de La Fontaine a toujours été de tradition dans l'Université; en faveur de ses Fables, les plus sévères lui ont pardonné et ses Contes et sa vie même : et, pour s'en bien convaincre, Taine n'avait qu'à se rappeler l'enseignement et les livres de l'un de ses maîtres , l'excellent Eugène (Jérusez .
i. Dans une lettre intime citée par G. Monod (Xotice sur Rieder, Annuaire des anciens élèves de l'Ecole normale, 1 897, p. 60) : « Ce n'est pas un esprit littéraire, écrivait Rieder de Taine, mais il sait tout embrasser sans rester à la superficie. Son défaut, c'est un peu trop de confiance dans ses forces... Il porte un peu trop sa philosophie partout, même dans la musique... »
2. La thèse latine qu'il avait présentée en même temps avait pour titre De cognitione rerum externarum. Le manuscrit en a été conservé. Les conclusions en sont nettement idéalistes.
3. Gérusez était un fervent de La Fontaine. Il lui a consacré un long et amoureux article dans ses Essais d'histoire littéraire (i836), puis dans son Histoire de la littérature française (18.32); entre temps, il avait publié (i8&3) une édition classique des Fables, copieusement et ingénieusement annotée. Toutes ces publications n'ont probablement pas
Au reste, la philosophie pure ne (hrvait rien perdre, ou peu de chose, à cette infidélité apparente. Sous sa forme primitive1, en effet, le La Fontaine ne relève pas, à proprement parler, de la critique littéraire, mais de l'esthétique. Ces deux cents pages ont avant tout pour objet de vérifier une certaine « théorie de la fable poétique », de déterminer les « conditions du beau ». Dès les premières lignes, d'ailleurs, on était loyalement averti : « Le lecteur dira (lisait-on dans l' Avertissement^) : Ceci n'est pas un Essai sur les fables de La Fontaine. En effet c'est une Etude sur le beau. . , De là les raisonnements, les abstractions, le système... » Et à la page suivante, l'auteur annonçait nettement son intention de « faire de la critique littéraire une recherche philosophique ». Il a tenu parole; et nous ne pouvions attendre moins d'un lecteur assidu et d'un disciple de 1 legel .
Le disciple de Hegel se retrouve davantage encore, si
été inutiles à Taine. Mais surtout, si l'on en croit les Souvenirs d'un journaliste de Sarcey, ce premier livre serait particulièrement redevable aux leçons d'Hatzfeld : « J'ai trouvé, écrit Sarcey, dans le La Fontaine de Taine nombre d'idées epue Hatzfeld nous avait développées et qui m'avaient frappé par leur justesse et leur originalité ». Taine professait pour Hatzfeld, qui avait été son professeur de rhétorique, la plus affectueuse gratitude, et sa correspondance comprend plusieurs lettres fort intéressantes à l'adresse de son ancien maître. Il lui écrivait à la date du i3 août 18^7 en lui annonçant ses succès du concours général : (( Tous ces heureux succès, c'est à vous que je les dois... Sans vous, je n'aurais jamais eu ni ordre, ni clarté, ni méthode .. Si je réussis plus tard, ce sera grâce à vos leçons, car vous m'avez appris à travailler et à conduire mon esprit ».
i. J'insiste à dessein là-dessus : le La Fontaine que nous lisons aujourd'hui ne ressemble plus du tout à la thèse de 1 8 5 3 , et ce n'est pas le titre seul, La Fontaine et ses fables, qui a été modifié. « Ce livre, comme le Voyage aux Pyrénées, a été refondu et récrit presque en entier », déclarait Taine dans Y Avertissement de sa 3e édition ( 1861) ; et rien n'est plus exact. Or, si l'on veut bien se rendre compte de tout ce que Taine emprunte alors à Hegel, ce sont les deux premières éditions qu'il faut lire, et V Esthétique de Hegel à portée de la main. (Cf. Essai, pp. 1-22, et Esthétique, trad. Bénard, 2e édition, 1876, t. 1. pp. 9-10, i48-i&4, etc.). (( Avoir lu Aristote et Kant, écrivait Sainte- Beuve, et le prouver à chaque ligne en parlant de La Fontaine, là est le tour singulier et comme la gageure. » A la place d' Aristote, et surtout de Kant, mettez Hegel : et vous aurez la note juste et la très exacte vë-
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c'est possible, ou, du moins, il est plus aisément reconnaissable dans V Essai sur Tite-Live. Aussi bien, le très ingénieux et suggestif programme qu'avait tracé l'Académie en mettant au concours pour i8ol\ « une Étude critiqûeet oratoire sur le génie de Tite-Live », invitait comme de lui-même les concurrents à prouver cpi'ils avaient lu la Philosophie de l'Histoire : il y avait là pour Taine une occasion admirable d' « exposer en stvle français », sur un théâtre retentissant, quelques-unes des idées qu'il avait puisées clans l'œuvre, depuis peu découverte par lui, du pbilosopbe allemand1, et il se devait à lui-même de ne pas la laisser échapper -. Il fit plus. « Toutes les idées élaborées depuis cinquante ans en Allemagne, écrivait-il un peu plus tard, se réduisent a une seule, celle du développement Çentwickelung), qui consiste à représenter toutes les parties
i. « Je viens de lire la Philosophie de l'Histoire de Hegel », écrivait Taine à Paradol le s\ juin 1862. Et c'est à ce propos qu'il ajoutai! la phrase que j'ai déjà citée : « C'est une belle chose, quoique hypothétique et pas assez précise. 0 (G. Monod. les MaUves de l' Histoire, p. 85.) — Je rappelle ici une fois pour toutes que le beau livre de M. Monod est aujourd'hui la base indispensable de toute étude sérieuse sur Taine, et qu'on ne saurait faire la biographie intellectuelle de l'auteur de la Littérature anglaise sans suivre son historien presque pas à pas.
1. 11 y a lieu de rapprocher, par exemple, le chapitre de X Essai sur Tite-Lire intitule la Philosophie dans l histoire, de Y Introduction du livre de Hegel ( Vorlesnngen iiber die Philosophie der Geschichte, édition Gans, Berlin, i848 ; Einleitung, pp. 3-98), et les pages où Taine essaie de reconstruire la philosophie de l'histoire romaine (p. 171-180) du chapitre où Hegel a traité le même sujet (]rorlesnngen, etc. : Die rôniische. Welt, pp. oj'i-'iii). On a là comme l'abrégé anticipé de la Cité antique ; et la question se poserait de savoir si Fustel de Coulanges a connu directement, par la lecture même des ouvrages de Hegel, ces idées qu'il devait mettre si habilement en œuvre, ou bien s'il ne les a connues qu'à travers Y Essai sur Tite-Lire, qu'il avait assurément lu et pratiqué. 11 se pourrait aussi qu'elles lui fussent venues par l'intermédiaire de Berger. — L'ouvrage de Hegel n'a pas été traduit en français, mais on en trouvera un résumé très clair et très fidèle dans un livre que je n'ai vu signalé nulle part, mais qui m'a paru excellent : Hegel et la philosophie allemande, par A. Ott, Paris, i844, in-8° : l'auteur est un disciple de Bûchez. (Voir aussi sur cette partie de l'œuvre de Hegel le livre si mal fait, et qu'on a traduit en français je ne sais trop pourquoi, de l'Anglais Robert Flint, la Philosophie de l'Histoire en Allemagne, Germer-Baillière, 1878).
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d'un groupe comme solidaires et complémentaires, en sorte que chacune'd'elles nécessite le reste, et que, toutes réunies, elles manifestent, par leur succession et leurs contrastes, la qualité intérieure cpii les assemble et les produit. » — Ou, en d'autres termes, « il y a en nous une faculté maîtresse, dont l'action uniforme se communique différemment à nos différents rouages et imprime à notre machine un système nécessaire de mouvements prévus » . On a reconnu dans ces derniers mots une phrase de la fameuse Préface de ÏEssai sur Tite-Live, et Ton saisit maintenant la véritable origine de la théorie séduisante dont l'Essai est en partie la première et triomphante application1.
Reçu docteur le 3o mai i853, Taine, sept mois après, avait achevé son Tite-Live : il était épuisé. Forcé de prendre quelque repos, de sortir de sa vie claustrale, de rouvrir les yeux au monde et à la vie, il redevient « un homme pour lequel le monde extérieur existe » ; l'imagination « incomplète » peut-être, mais si puissamment pittoresque qui était la sienne, jusqu'alors presque tout entière tournée vers les faits de la vie intérieure, s'éveille comme d'un
i. L'expression même de faculté maîtresse (vorlierrschende un>l uberwiegende... Seelen-Vermôgen) se trouve déjà dans la Pliilosophie de l'Histoire de Frédéric Schlegel, et la théorie que cette expression symbolise à nos yeux depuis Taine y est déjà très ingénieusement développée (voir notamment la 58 et la Ge leçon) ; il est vrai que l'écrivain allemand en fait l'application bien plutôt aux peuples qu'aux individus. — L'ouvrage de Schlegel a été traduit en français, en 1 8 3 ( i , par l'abbé Lechat (Paris, u vol. in-8'). et il est à noter que le traducteur français, pour rendre l'expression allemande que j'ai rappelée plus haut, rencontrait presque la célèbre formule de Taine : << l'élément intellectuel ou la faculté souveraine », disait-il (t. I, p. 1 83). — Enfin, l'on pourrait sans paradoxe soutenir que la théorie, sinon la formule même de la faculté maîtresse, a été, je n'ose dire inventée, mais en tout cas très nettement entrevue et définie par Pascal le jour où il jetait sur le papier la note suivante : « Talent principal, qui règle tous les autres. » (Pensées, édition Michaut, 683; Brunschvicg, 1 1 8). Cette pensée ne figurait pas dans les éditions de Port-Royal et de Bossut, et elle a été publiée pour la première fois par Faugère.
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long sommeil ; il découvre à nouveau le vaste univers : et, dans ce retour au réel, dans l'effort qu'il fait pour saisir la diversité ondo van te des couleurs et des formes, il apporte une telle fougue juvénile, une telle fraîcheur, une telle sincérité, une telle naïveté d'impressions, qu'à le juger, semble-t-il, d'après ses « carnets » d'alors, on se pourrait croire en présence d'un Daudet s'exerçant à la traduction « littérale et spontanée des sensations », en vue d'un roman futur. — Quelle part dans cette transformation, à tout prendre heureuse, convient-il de faire à la nature, à la volonté et aux circonstances ? Il est difficile de le dire : mais ce qu'on est en droit d'affirmer, c'est qu'ici encore, — comme du reste dans tous les moments décisifs du développement de Taine, — l'action de la volonté n'a fait que renforcer et redoubler celle de la nature et des circonstances ; peu de penseurs et peu d'écrivains, je crois, se sont mieux connus, ont mieux su dominer, discipliner et exploiter à l'aide d'une volonté plus indomptable les dons que la réflexion et l'expérience leur faisaient découvrir en eux. Maîtres et amis l lui avaient reproché bien souvent d'abuser des formules, des raisonnements, du système, de né°;li°er l'observation minutieuse et nécessaire des faits. de la réalité concrète et positive ; lui-même, quand il faisait son examen de conscience intellectuelle, devait bien s'avouer qu'ils avaient quelque peu raison. Sans rien sacrifier des besoins essentiels de sa pensée, il va désormais chercher à moins mériter de pareils reproches. « Son effort » sera
i. Dans un article sur le Tite-Live (Revue de V Instruction publique, 12 juin 1806), Paradol rendait un juste hommage à la <c belle inte'ligence » de son ami, à sa « puissance singulière de travail (dans laquelle l'extrême facilité et l'extrême opiniâtreté se rencontrent) » ; mais il aurait voulu le « modérer », le « régler » : il critiquait très vivement, au nom même de Spinoza, cette assimilation de la critique littéraire à la science naturelle ; et il ajoutait : « La rare puissance d'investigation et d'exposition de M. Taine, les mâles qualités de sa pensée et de son style nous semblent convenir aux libres recherches de la philosophie pure plutôt qu'aux devoirs nombreux et délicats de la critique. »
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toujours « d'atteindre l'essence, comme disent les Allemands » ; mais il fera de « l'objet » une étude plus attentive et plus circonspecte. « On se souvient peut-être, dit-il quelopie part, de ce raisonneur qui mettait ses inspirations en formules et me donnait les mathématiques du paysage1. » Ce « raisonneur », c'est lui-même, et ce sera lui toujours ; seulement, ses impressions seront ou s'efforceront d'être de plus en plus riches, de plus en plus fines, nuancées et exactes. Et si la plus grande partie de son œuvre est d'un critique et d'un historien, c'est sans doute parce que la crilicpie et l'histoire lui permettaient mieux que tout le reste d'agir sur un plus large public, d'intéresser plus d'esprits à sa doctrine et à l'œuvre philosophique qu'il rêvait: c'est aussi parce qu'il sentait bien que sur ce terrain il ne serait pas tenté de se dérober au contrôle indispensable de l'expérience, d'échapper à l'étreinte et de fuir le contact si salutaire, de la vivante, de l'humaine réalité.
Cette réalité, par toute sorte de movens, il allait essayer de lui arracher son secret. Déjà, dans son cours de philosophie à Nevers, « il alliait, selon la très juste observation de M. Monod, la psychologie et la physiologie ». De retour à Paris, une fois déharrassé des examens et des concours, il éprouve le besoin de compléter ses études scientifiques : il suit des cours d'anatomie, de médecine mentale, s'entretient avec des savants, des spécialistes, de mathématiques, de botanique, de chimie, de physiologie; dans ces conversations, dont la Préface, de la seconde édition des Philosophes classiques nous a conservé le bruyant écho, il confirme et éprouve son idée hégélienne de l'unité de la science ; il y puise le goût des faits précis, des termes, des comparaisons et des métaphores scientifiques, peut-être aussi des expressions
i. Voyage aux eaux des Pyrénées, iro édition, p. 7G. La phrase n'a pas été conservée dans les éditions actuelles.
fortes et un peu vives, pâle reflet de celles qui, paraît-il, ont cours dans les amphithéâtres; en un mot, il y contracte ce tour d'esprit positif qu'on a si souvent signalé chez lui et qui, parfois, l'a fait prendre à tort pour un pur positiviste. Les heureuses tentatives qu'il fait vers le même temps pour compléter son éducation artistique le poussent dans la même voie. A Paris, il a retrouvé son ami Planât, le futur Marcelin de la I le parisienne, « érudit et penseur », qui « prétendait que l'histoire des mœurs, pendant les trois derniers siècles est à la bibliothèque des. estampes ' » : celui-ci l'introduit dans le monde des artistes, lui fait connaître Gustave Doré; et c'est l'époque où Courbet, on sait avec cpiel fracas, prêche son « réalisme », d'abord par ses toiles, les Casseurs de pierres, i85o, les. Baigneuses, i853, puis, ouvrant son Exposition particulière, i855, enfin se faisant théoricien à son tour. Les Émaux et Camées, les Poèmes antiques viennent de paraître ; Dumas a fait jouer la Dame aux camélias ; il va donner le Demi-monde, Augier le Mariage d'Olympe et les Lionnes pauvres. Comment, de toutes ces leçons, de tous, ces exemples et de toutes ces œuvres, ne se serait-il pas dégagé pour Taine le pressant conseil et comme l'obligation impérieuse d'étudier scrupuleusement la nature et, suivant le mot du poète, de se plonger dans son sein pour en mieux pénétrer les lois ?
Justement, en cette même année i854 qu'on nous signale avec raison comme « une date importante dans la vie de Taine », une occasion exceptionnelle s'offrit à lui de chercher non plus seulement dans les livres, mais dans, la nature même, la confirmation de ses pressentiments,
i. Philosophes classiques, édit. actuelles, p. III. Voir sur Marcelin, l'article des Derniers Essais de critique et d'histoire. C'est à Marcelin qu'est dédié, à partir de la 3* édition, le Voyage aux Pyrénées, et Tain& y parlait de son ami en ces termes : « S'il y a ici quelques bonnes idées, la moitié lui en appartient ; je les lui rends. »
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l'application de ses théories naissantes : durant un voyage de deux mois aux eaux des Pyrénées, il put tout à son aise, l'histoire aidant, observer l'homme dans ses rapports avec son milieu naturel. Là, il eut comme la révélation positive de l'action, d'après lui toute puissante, que les faits de l'ordre physique exercent sur tout l'être humain. Ce jour-là, la fameuse v théorie du milieu » était née. Qu'on ouvre, en effet, presque au hasard, le livre que Taine a rapporté de son voyage, ce livre « aussi étrange, disait Ahout, aussi varié, aussi curieux, aussi puissant, aussi capricieux, aussi accidenté que les Pyrénées '» ellesmêmes : à chaque instant, la joie de sa découverte perce et éclate en de vives et tranchantes formules : « Avais-je raison? s'écrie-t-il quelque part. Y a-t-il une chose qui ne soit d'accord avec le reste, et dont le soleil, le climat, le sol ne rendent raison? » Et ailleurs : « Ainsi les impressions incessantes du corps et de l'âme finissent par modeler le corps et l'âme; la race façonne l'individu, le pavs façonne la race. Un degré de chaleur dans l'air et d'inclinaison dans le sol est la cause première de nos facultés el de nos passions ». Ailleurs enfin, comme pour mieux signaler le lien étroit qui rattache cette idée aux divinations hégéliennes : « Le climat façonne et produit les bêtes aussi bien que les plantes. Le sol, In lumière, la végétation, les animaux, l'homme sont autant de livres où la nature écrit en caractères différents la même pensée- ». Les vagues intuitions que Taine avait pu trouver chez Montesquieu et chez Stendhal 3 ont maintenant pris corps : la théorie de
i. Bévue de l'Instruction publique du 16 août i855.
2. Voi/ar/e aux eaux des Pyrénées, ire édition, p. 76, 79, 194. Dans les éditions actuelles, la phrase : « Le climat façonne et produit les bêtes aussi bien que les plantes », a été supprimée.
0. « Mon but, écrivait Stendhal dans Y Introduction de l'histoire de la pei)\ture en Italie, mon but est d'expliquer comment chaque civilisation produit ses poètes. » Et dans un autre endroit : « Le climat tempéré et la monarchie font naître des admirateurs de Racine ; l'orageuse liberté et les
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la race est déjà entrevue: celle du milieu, pour être sinon complète, du moins suffisamment reconnaissable, n'a plus guère besoin que d'un mot, d'une formule abréviative, qui sera prochainement fournie par Auguste Comte1. — Quand, au mois de septembre i854, Taine quitte Toulouse pour rentrer à Paris, je cherche en vain, parmi les éléments essentiels de son œuvre future, celui qui lui fait encore défaut.
« Il v a une anatomie dans l'histoire humaine comme dans l'histoire naturelle. » Car « si l'on décompose un personnage, une littérature, un siècle, une civilisation, bref, un groupe naturel quelconque d'événements humains, on trouvera que toutes ses parties dépendent les unes des autres comme les organes d'une plante ou d'un animal. » Il suit de là que le critique qui veut « saisir et suivre les causes », convaincu que l'histoire peut et doit « devenir une science », s'appliquera « pour tout groupe naturel d'événements humains » à « remonter jusqu'à la force maîtresse » d'où ce groupe « reçoit son unité, sa nature et son être », à « enfermer dans sa formule » cette force génératrice, l'une de celles qui « circulent à travers
climats extrêmes produisent des enthousiastes de Shakspeare. » M. Faguet, qui cite ces deux mots (Histoire delà langue et de la littérature française publiée sous la direction de M. Petit de Julleville, t. VII, p. 65l-65a), remarque avec raison que Stendhal n'en a rien su tirer — Dans une lettre à Havet, du ag avril i ES < i ^ , Taine faisait la déclaration suivante : '< Mon idée traîne par terre depuis Montesquieu ; je l'ai ramassée, voilà tout. )> (G. Monod, op. cit., p. 117)- On sait que Montesquieu lui-même l'avait <( ramassée » dans l'abbé Dubos.
1. Je dois dire cependant que, bien avant de faire ample connaissance avec Comte, Taine avait déjà trouvé non seulement la théorie, mais la formule même dont il devait faire la fortune. Dans une lettre inédite à Edouard de Suckau, datée du 28 juillet i8jo, et dans laquelle il félicite son ami de songer, pour écrire son livre sur Marc-Aurèle, à reconstituer les alentours de son Dersonnage, je lis en effet ceci : « Un animal n'est vrai que dans son milieu. » Mais ce n'est là encore, semble-t-il, pour Taine, cpi'une vue et qu'un mot ; et il faudra attendre l'étude approfondie qu'il fera en 1860 du Cours de philosophie positive pour que la théorie, définitivement baptisée, ait vraiment droit de cité dans la pensée de Taine et dans l'histoire des idées.
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les êtres, et par qui palpite l'univers éternel ». Telle est la « méthode » qu'il faut désormais suivre en critique ; tel est « l'instrument » qui, « fabriqué par Aristote et Hegel », pourra seul nous donner la vérité. Ces lignes sont datées de i858 ' : Taine aurait pu les écrire trois ans plus tôt : avant de publier son premier article, il est bien évident qu'il les avait dans l'esprit.
« La monographie, a-t-il dit ailleurs, est le meilleur instrument de l'historien ; il la plonge dans le passé comme une sonde et la retire chargée de spécimens authentiques et complets. On connaît une époque après vingt ou trente de ces sondages ; il n'y a cpi'à les bien faire et à les bien interpréter 2. » A la Revue de V Instruction publique, à la Revue des Deux-Mondes, au Journal des Débats, partout où Taine donnera quelque article, partout il composera des monographies, partout il appliquera la méthode qu'il vient d'exposer; et chacune de ses éludes successives sera une contribution nouvelle à cette « grande enquête sur l'homme » qu'il a entreprise et qui, d'après lui, est, depuis Sainte-Beuve, la définition même de la critique moderne. Qu'il étudie Guillaume Guizot ou La Rochefoucauld, Racine ou Balzac, Cousin ou Maine de Biran, toujours il s'efforcera de démêler la « faculté maîtresse » de l'écrivain dont il parle, d'expliquer et de « reconstruire » avec elle son esprit et son œuvre, son caractère et son talent.
i. Préface de la première édition des Essais de critique et d'histoire (i858). A partir de la seconde édition (1866), cette Préface a été remplacée par celle qu'on lit dans les éditions actuelles, et qui semble faire plus de concessions, au moins verbales, aux. partisans de la liberté.
2. Discours de réception à V Académie française (Derniers Essais, p. 1O7-168). — On notera que ce goût des « monographies » est commun à Renan et à Taine (cf. Avenir de la Science, p. 228, sqq), mais qu'à tout prendre, — et ils ont eu grandement raison, — ils ne s'y sont pas trop asservis. Car ni les Origines du christianisme, ni Y Histoire de la littérature anglaise ne sont à proprement parler des « monographies ». Et je me demande si, par leurs conseils, ils n'ont pas enfoncé dans d'ingrates et peu utiles recherches de détail plus d'un excellent esprit qui était né pour les études d'ensemble.
Les sujets auront beau varier : la méthode ne changera pas. Et ainsi sont nées tant de monographies instructives ', tant d' « essais de critique et d'histoire » qui, indépendamment de leur intérêt propre, ont été avant tout, pour l'auteur, comme autant d'applications d'une même méthode, comme autant d' « expériences » psyehologïcpies pratiquées sur des « sujets » différents.
Ainsi conçue et ainsi pratiquée, la critique ne peut avoir pour objet et pour fonction que de constater des faits et d'en rechercher les lois: comme la science positive, elle doit renoncer « à juger », à « préférer », à « classer » : toute intention esthétique et toute préoccupation morale doivent en être rigoureusement absentes. Et il faut convenir que Taine a fait tout ce qui était en lui pour soutenir cette étrange gageure; il s'est essayé, et il a quelquefois réussi, à ne s'intéresser aux œuvres qu'en raison de leur signification psychologique. Mais cpioi ! il est Taine : il est
i . Peut-être, pour se bien rendre compte à quel point Taine était préparé à cette tache, peut-être faut-il avoir vu et feuilleté quelques-unes des innombrables notes qu'il avait accumulées sur toute espèce de sujets à l'Ecole normale. On est vraiment stupéfait de la somme prodigieuse de connaissances qui se trouvent ici rassemblées. Evidemment, du jour où il eut à vivre de sa plume, il n'eut qu'à puiser sans compter, suivant les besoins et les hasards de la production périodique, dans ce riche trésor d'informations et de réflexions de toute sorte. Il y avait là matière à bien plus d'articles qu'il n'en a écrits. « Que d'espaces, a dit M. Boutmy, il avait sondés ou au moins reconnus autour de ceux qu'il a mis en culture ! » Je n'en donnerai qu'un seul exemple. Taine, on le sait, n'a jamais eu l'occasion de parler de Pascal directement et pour lui-même. Or, il y a d'autant plus lieu de le regretter que les notes qu'en seconde année d'Ecole il avait recueillies sur l'auteur des Pensées constituent, dans leur concision saisissante, l'une des études les plus complètes, les plus pénétrantes et les plus personnelles que je sache. Plus avisé que Sainte-Beuve, il met déjà en doute l'aventure légendaire du pont de Neuilly. Les ingénieuses et justes formules, les vives images jaillissent spontanément sous sa plume. A propos de la première conversion de Pascal et des lettres qu'il écrit à cette époque : <c Pascal, dit Taine, parle avec une austérité dure de nouveau converti, une farouche aversion pour le monde, une dévotion âpre. Cette dévotion est comme un réseau d'épines qui l'enveloppe tout entier ». Nous avons été privés, je crois, d'un bel article.
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l'homme qui a appris à penser dans Spinoza et dans Hegel; non seulement il a une méthode; mais il a, quoiqu'il s'en défende, une philosophie, un système; à son insu peutêtre, ses idées de derrière la tète, ses préférences littéraires, ses sympathies philosophiques ou morales percent ou se donnent carrière : il n'a pas parlé dans les mêmes termes, avec la même faveur, de Fléchier que de Michelet, de Jean Reynaud que de Marc-Aurèle ; dès son premier article, il donnait la préférence au « réalisme » de La Bruyère sur « le goût classique et les habitudes littéraires du \vne siècle » français; et à qui faire croire qu'il n'a composé les Philosophes classiques que pour « définir » la « faculté maîtresse » de Victor Cousin et pour décrire le talent de Jouffroy? La vérité est que de ses moindres pages toute une philosophie se dégage; et cette philosophie, écho ou reflet de son état d'esprit d'alors, est avant tout un acte de foi dans la puissance absolue de la raison, un hymne en l'honneur de « l'avenir de la Science ». « Séparons donc la science de la poésie et de la morale pratique, comme nous l'avons séparée de la religion... Gardons à chacune son domaine, et surtout gardons à la philosophie le sien... La science ne doit pas se plier à nos goûts; nos goûts doivent se plier à ses dogmes... Elle est à mille lieues au-dessus de la pratique et de la vie active; elle est arrivée au but et n'a plus rien à faire ni à prétendre, dès qu'elle a saisi la vérité '. »
i. Ces lignes sont datées de i855, et elles sont extraites du premier article que Taine ait donné à la Revue des Deit.v- Mondes (sur Ciel et terre, par Jean Reynaud). On observera qu'au moment même où Taine proteste avec tant d'éloquence contre celte " confusion des genres », il en commet sans s'en douter une bien autrement grave, en confondant, comme il le fait, la science et la pbilosopliie. Enfin, n'est-ce pas lui qui a écrit (Lift, artgl., t. V, p. 3g.")) : « Dans une tète anglaise, l'esprit religieux et l'esprit positif vivent cote à côte et séparés. Cela fait un mélange bizarre, et j'avoue que j'aime mieux la manière dont les Allemands ont concilié la science et la foi ? >> Et, sans doute, cette « conciliation » n'est pas celle de Jean Reynaud ; ce n'est pas non plus celle