‹ Essai sur Taine, son uvre et son influenceChapitre 23 sur 85 · ÔO ESSAI SUR TAINE · texte numérisé non relu

ÔO ESSAI SUR TAINE

Los éclectiques avaient tenu un autre langage. Il s'agissait dès lors, pour ïaine, tout en leur appliquant sa méthode, de les déposséder du rang qu'ils occupaient encore dans l'opinion, et, par tous les moyens en son pouvoir, par l'ironie, par la dialectique, par l'érudition, par l'éloquence, de ruiner leur doctrine pour tâcher d'y substituer la sienne. A peine en possession d'une tribune, c'est à cette œuvre qu'il va consacrer son principal etTort, et c'est cette double intention qui a dicté les articles, puis le livre des Philosophes français du XIXe siècle. Toutes les objections que ses réflexions, ses lectures, ses études lui avaient suggérées jusqu'alors contre la « philosophie régnante, officielle » qu'il avait lui-même si longtemps et si impatiemment « subie », il les a réunies dans ces pages: et dans les éditions successives qu'il en a données, 1807, 1860, 1868, si le ton est parfois adouci, l'argumentation s'est fortifiée et enrichie de tout ce que l'expérience, je n'ose dire de la vie, mais des livres, lui a fourni de raisons nouvelles et peut-être plus décisives pour réfuter la doctrine cousinienne. Le livre fit un peu scandale ' : il ■provoqua des réfutations et des répliques ; mais il acheva de conquérir à Taine le grand public. Toutes proportions

de Pascal, laquelle vaut assurément mieux. Mais si, du propre aveu de Taine, « elle lui a donné la paix et des motifs suffisants de vertu », le principe en est donc bien le même que celui qu'il critique si vivement. et n'a rien en soi d'illégitime et de répréhensible. On pourrait ajouter que u concilier » n'est pas « confondre » ; et la vie intellectuelle, comme la vie morale, est faite de pareilles « conciliations >> entre des exigences en apparence contradictoires.

1. « Ah ! mes amis, quel tapage ! quel bouleversement ! Non, vous n'imaginez pas l'émoi que causa dans toute l'Université ce coup de pied donné au travers de la philosophie officielle de Cousin, par un jeune iconoclaste, audacieux, impertinent et grave. C'est de là que date l'influence que Taine a prise sur toute la jeune génération. Lndes hommes les plus spirituels de ce temps, qui entrait dans la vie juste à l'heure où Taine publiait son premier livre de philosophie, me disait : — Vous ne pouvez vous figurer l'empire que Taine a eu sur nos âmes; il a été notre maître de penser et d'écrire. » (F. Sarcey, Mes Souvenirs, Gaulois du (j mars iScj3).

gardées, il fut pour lui, pour sa réputation et pour son œuvre, ce qu'a été pour Renan la publication de la Vie de Jésus.

De fait, — et Sainte-Beuve l'a bien senti, — d'ores et déjà, il est avec Renan le chef delà « jeune école ». Il n'a pas trente ans ; il est plein de vigueur et de sève, d'activité et de légitime ambition; amis et adversaires, chacun s'accorde à lui prédire « un bel avenir »: « il sait à fond les langues anciennes, les langues modernes, les philosopliies et les littératures ; il a la clef de tous les styles »: il pense, mais avec plus de force et de fougue, comme l'on pense autour de lui; moitié par instinct, moitié par système, il écrit comme les meilleurs écrivains ses contemporains : presque aussi bien que Gautier, mieux assurément que ce Paul de Saint-Victor qu'il a tant aimé, « il sait faire des métaphores qui se suivent ». Par toute sorte de sympathies, de rencontres et de « correspondances », son naturalisme de pensée et d'expression fait écho au naturalisme contemporain, à celui de Flaubert, de Dumas fils et de Leconte de Lisle; il n'est pas jusqu'à la situation politique cpii ne trouve en lui un résigné, presque un indifférent '. « Ceux qui écriront un jour, dira bientôt J.-J. Y\ eiss, l'histoire des révolutions politiques et morales du \i\e siècle, seront amenés à conclure que le rétablissement de l'Empire dans l'Etat et l'invasion triomphante du système de M. Taine dans le monde intellectuel sont deux faits corrélatifs2. » Sa haute moralité, son discret stoïcisme, sa courtoise, mais ferme indépendance, la fière probité de sa pensée et de son style lui assurent ce que n'a jamais pu conquérir entièrement Sainte Beuve : l'autorité. — Sa

i. « Pour moi, qui aime fort p>eu '« politique, et beaucoup l'histoire... » (Article sur Troplong et Montalembert, Essais de critique et d'histoire, 1" édition, p. 36g).

2. J.-J. V\eiss, article sur les Essais de critique et d'histoire {Berne de V Instruction publique du i5 décembre 1869).

volonté et la nature l'ont comme prédestiné à être ce qu'il a été en effet : la conscience intellectuelle de son temps.

Pour donner toute sa mesure et pour remplir tout son effort, il ne pouvait lui suffire, comme à l'auteur des Lundis, de se disperser en études fragmentaires et isolées, en articles de revues ou de journaux, en « essais de critique et d'histoire »: il avait hâte, en un mot, de construire son Port-Royal. Commencée et annoncée dans \& Revue de l'Instruction publique le 17 janvier i856, publiée et essayée presque tout entière par fragments successifs l dans cette même Revue, dans les Débats, la Revue germanique, la Revue nationale, la Revuedes Deux-Mondes, Y Histoire de la littérature anglaise était achevée à la lin de 1860, et durant ces sept

1 L'idée maîtresse et le dessein général, le plan inférieur même du livre paraissent avoir été arrêtés de très bonne heure, — de trop bonne heure peut-être, — clans l'esprit de Taine. Toute Y Histoire de la littérature anglaise est esquissée avec une extrême précision dans l'article sur Troplong et Montalembert qui date lYarril i,s.J7(\oir Essais de critique et d'histoire. ire édition, p. 3iji-3yi [éd. actuelles, p. 3o5-3ot|], le passage qui commence par ces mots : « A travers la littérature anglaise, vous découvrez à tous les âges cet homme passionné, concentré, intérieur... ». Bien mieux encore, dans le dernier paragraphe de l'article sur Dickens, qui a paru dans la Revue rfe« Deux- Mondes du ier février l856, Taine caractérise avec tant de netteté le génie anglais et son histoire, qu'on ne pourrait mieux résumer que par celte page toute Y Histoire de ta littérature anglaise elle-même. Et cette page figurait déjà telle quelle clans la Berne. Il me semble que nous surprenons ici sur le fait les procédés de conception et de composition de Taine. Un sujet étant donné, il commence par l'étudier sommairement, et par s'en faire une première idée aussi exacte, aussi précise cjue possible. Cette vue générale, au lieu de la retenir uniquement à titre d'idée directrice, d'hypothèse à vérifier, à son insu, il la considère comme un programme à développer, comme une sorte de théorème à démontrer. Elle exerce un tel empire sur sa pensée qu'il devient presque incapable de voir les faits qui la démentent ou qui l'infirment. Ainsi s'expliquent, je crois, la plupart des erreurs nu des inexactitudes qu'il a commises. II est de ceux qui, s'ils ne découvrent pas la vérité du premier coup, ne la découvriront jamais, j'en ai peur, par tâtonnements successifs.

années, elle est demeurée l'occupation, non pas unique, mais principale cle Taine. Lui-même, dans la magistrale Introduction de ce livre célèbre, il a donné quelques-unes des raisons qui l'ont poussé à l'écrire, de préférence à tout autre; il en est d'autres aussi qu'il n'a pas dites, mais qu'on peut aisément deviner. Et les voici, ce semble, les unes et les autres.

Après avoir, dans une série d'études de psychologie individuelle, éprouvé la valeur de sa méthode historique et critique, il abordait enfin l'histoire d'« une grande littérature complète », et il allait « y chercher la psychologie d'un peuple ». Le dessein était original assurément : il n'était pourtant pas absolument nouveau. Sous l'influence de Hegel, de très bonne heure en Allemagne on avait ainsi conçu la critique1, et il suffira de rappeler ici les « beaux travaux » sur la littérature allemande de Vilmar, Ilillebrand, Gervinus, Rosenkranz, Julian Schmidt -, « ad-

i. « Aujourd'hui, dans presque tous les livres d'histoire écrits en allemand, on reconnaît l'influence lointaine ou prochaine de Hegel ; c'est à son école, directement ou indirectement, que les auteurs de tant de doctes manuels ont appris à classer, à généraliser, à concevoir les époques historiques comme des moments, à chercher les causes intérieures, le développement spontané, le devenir incessant des choses. » (Taine, article sur Th. Ribot, etc., Débats du '4 mars 187^. et Derniers Essais, p. 116); — Cf. aux Appendices les extraits de l'article sur l'Esprit moderne en Allemagne. Jusqu'à quel point du reste Taine s'est-il inspiré des critiques allemands dans sa Littérature anglaise et ailleurs ? C'est ce que je laisse à de plus compétents que moi le soin de dire avec exactitude. Mais je serais assez tenté de croire que cette influence sur lui a été assez forte. << J'avoue, écrivait-il dès 1808, que je serais taché de voir des hommes comme M. Sainte-Beuve, M. Renan, M. Carlyle, M. Weber, M. Macaulay, se réduire à provoquer des actes d'admiration envers les œuvres des autres. » (Article sur M. de Sacy, Nouveaux Essais, 7e édition, p. 177) Ailleurs enfin, dans l' Introduction de la Littérature anglaise (éd. actuelles, t. I, p. xlvi) : « C'est dans ses écrits (ceux de Stendhal), chez Sainte-Beuve, chez les critiques allemands que le lecteur verra tout le parti qu'on peut tirer d'un document littéraire. » Voilà, si je ne me trompe, des indications qui s'éclairent et se précisent singulièrement les unes les autres.

2. Comme si l'influence hégélienne devait partout produire les mêmes effets, on peut rapprocher la conception que ces divers écrivains et Taine

mirables critiques, disait J.-J. Weiss, quand ils ne manquent pas de style et ne tombent pas dans le système ». Mais par contre, ni en France1, malgré les exemples de Stendhal, de Sainte-Beuve et d'Emile Montégut, ni en Angleterre, malgré celui de Carlvle, on ne s'était bien avisé de tout ce que l'histoire littéraire pourrait, dans cette voie, découvrir de vérités ou d'idées nouvelles, de rapports féconds et inaperçus : il y avait donc là une place à prendre, une tradition à raffermir et à renouer, presque une école à créer. Joignez à cela que la littérature française, si sociale, si classique, et, comme telle, plus « humaine » encore que « nationale », se prêtait moins, sans doute, qu'aucune autre à une « expérience » comme celle que Taine voulait tenter - ; que d'ailleurs, chez nous, il exis-

avec eux se sont faite de l'histoire littéraire de celle d'un autre hégélien, Francesco De Sanctis, dans sa Storia délia letteratura italiana (2 vol., 1870), ouvrage qui, pour l'ingéniosité pénétrante de la méthode et l'ampleur des vues générales, vaut presque l'Histoire de la littérature anglaise. Voir sur De Sanctis un article de Marc-Monnier clans la Revue des Deitx- Mondes du ier avril i884, et dans les Scritti vari de M. P. Villari (Bologne, t8o4), l'étude intitulée Francesco De Sanctis e la criiica in Italia, et parue d'abord dans la Nuova Antologia du 1" février

1 . Je vois pourtant signalé dans la Revue de l'Instruction publique du (| mars iSôi un ouvrage français qu'on dit médiocre, mais dont le titre, à cette date, ne laisse pas d'être assez significatif : Tableau historique des littératures anciennes et des littératures modernes, considérées en elles-mêmes et dans leurs rapports avec le climat, la religion, les mœurs et les institutions sociales, par Camille Turles ( 1 vol. in-12, Paris, i854, chez M"1'' veuve Maire-Nyon). Si Taine, ce qui est probable en lisant ce numéro de la Revue, à laquelle il devait bientôt collaborer, a vu ce titre, j'imagine qu'il a dû rêver quelque peu là-dessus.

2. (i Chose étrange, disait déjà Emile Montégut en 18Ô7, le peuple français est le seul qui n'ait pas d'instinct de race. » (Libres opinions morales et historiques, Du génie français ; édition de l858, p. oô). Voir du même, dans la Revue, des Deux- Mondes du 10 septembre i85i et du iô novembre i856, les études intitulées: Du génie de la race anglo-saxonne et de ses destinées; le Caractère anglais jugé par un Américain (Emerson). Ce dernier article a été recueilli dans les Essais sur la littérature anglaise, qui contiennent aussi sur Y Histoire de la littérature anglaise de Taine une élude admirable d'intelligence, de sympathie et de mesure. On ne dira, je crois, jamais assez tout ce que Taine (il en convenait volontiers lui-même) a dû à Emile Montégut.

tait déjà une grande histoire systématique de notre littérature, celle de Nisard, et qu'il eût été peut-être imprudent de la refaire sitôt. Au contraire, l'Angleterre elle-même ne possédait pas l'équivalent, même lointain, — les Anglais en convinrent de bonne grâce ', — du livre qu'il se proposait d'écrire sur elle. La littérature anglaise, si originale, et, comme on l'a très bien dit, si individualiste, si fortement empreinte du même génie national, lui offrait, d'autre part, mille secours divers pour la démonstration de sa thèse. Enfin et surtout, il y avait, si je l'ose dire, accommodation parfaite et comme une sorte d'harmonie préétablie entre le génie anglais et celui de Taine. Dans aucune autre littérature, en effet, il n'aurait pu trouver des œuvres et des écrivains dont l'intelligence lui fût plus accessible, dans l'intimité desquels il put mieux entrer comme de plain-pied. Là, du moins, 1' « esprit classique » n'avait pas ou avait peu exercé de ravages, et l'on pouvait médire de Pope sans se faire accuser de trop d'injustice envers l'esprit anglais. A Shakspeare, à Milton, à Swift, à Bvron, il pouvait paver sans compter le juste tribut d'admiration que, par un reste de romantisme persistant, il eût été tenté de refuser à Racine ou à Bossuet. Son goût grandissant de réalité positive, son amour de la force, de l'« énergie » allait trouver où se prendre ; en même temps, son amour des somptueuses images, de la poésie pure allaient trouvera se satisfaire. Bien loin d'être

Mais qui donc nous donnera sur cet esprit encyclopédique, si ingénieux, si pénétrant, si fécond en idées, et en idées justes et élevées, l'étude détaillée, précise, définitive qui le mettrait à son vrai rang, et à laquelle il aurait tant de droits ?

i. Voir aux Appendices les extraits d'articles de la Bévue d'Edimbourg et de M. W. F. Rae sur le livre de Taine. En français, il existait un ouvrage fort estimable, mais assez incomplet, sur le sujet qu'allait aborder Taine : c'était une Histoire critique de la littérature anqlaise depuis Bacon jusqu'au commencement du XIXe siècle (Morale, roman, genre épistolaire), par L. Mézières (Paris, Baudry, i834, 3 vol. in-8"). Le livre même avait eu en i8Z|i les honneurs d'une seconde édition.

dépaysé, comme tant d'autres auraient pu l'être, il va se

rencontrer là avec des génies de sa race ; son demi-germanisme est aussi le leur ; pour les bien comprendre et poulies bien expliquer, il n'aura qu'à traduire fidèlement, naïvement, ses impressions de lecteur : son instinct lui servira de goût. De là tant d'expressions trouvées de génie, tant de jugements définitifs, et dont nul ne dépassera l'heureuse exactitude; de là, cette « enthousiaste violence de paroles » et ce « chaud jaillissement d'images » qu'admirait Emile Montégut et qui lui faisait dire de Y Histoire de la littérature anglaise, qu'elle était « le résultat d'une lune de miel littéraire ». Et puis, quelle joie pour le critique d'initier ses compatriotes à ces merveilles encore presque inconnues pour eux, de leur révéler ce génie distinct du leur et dans lequel il pénètre si bien lui-même, et, tout en démontrant une thèse qui lui est chère, d'enrichir leur âme, leur esprit et leur goût ! . . . — Si comme je le crois, pour écrire un chef-d'œuvre, il faut une étroite adaptation de l'auteur à son sujet, Taine a été bien inspiré pour sa gloire de se faire l'historien de la Littérature anglaise.

Et cependant, ce livre qui marque une date si importante dans l'histoire littéraire et dans l'histoire des idées du siècle qui vient de finir, si Taine avait été entièrement libre d'organiser comme il l'eût voulu sa vie intellectuelle, il ne l'aurait probablement pas écrit. Il s'était promis de « suivre sa vocation », et sa vocation, il le croyait du moins, était d'être uniquement philosophe. S'il avait consenti à suivre sa fortune d'écrivain et de critique littéraire, à prendre part aux concours académiques, à écrire des articles, à souhaiter le succès, c'était pour vivre d'abord; c'était aussi pour se préparer un public, pour conquérir des lecteurs : «J'ai remercié, disait-il, Prévost de son obligeant article. Critiques ou louanges, cela m'est égal. L'essentiel, c'est de faire jouer un peu de trompette... Mon seul but est de ga-

HISTOIRE DE SA PENSÉE ET DE SES LIVRES Oy

gner une autorité. Je voudrais, quand j'écrirai ma psychologie, qu'une partie du public se dise: Il v a un animal à deux pieds muni d'une plume, avant les idées d'une telle couleur et le style d'une telle façon. Ce bipède dira peutêtre là-dessus des choses claires et nouvelles. Lisons1. » Mais le moment n'était pas venu encore d'écrire, ou tout au moins de publier sa psychologie. Il fallait encore quelque temps se résigner à la littérature. 11 eut l'idée d'un livre sur Shakspeare. Son éditeur lui demanda une Histoire de la littérature anglaise-. Il semble avoir bésité longtemps à entreprendre une œuvre d'aussi longue haleine. Enfin, il accepta quand il vit sans cloute tout le parti que sa philosophie même pourrait tirer d'un sujet pareil. Mais, plus d'une fois, au cours de son travail, la lassitude le prenait : la philosophie pure se vengeait d'être ainsi involontairement ajournée : exilé dans la critique littéraire, la spéculation abstraite lui semblait de loin si attirante et si belle ! « Que de temps j'ai misa ce livre! écrivait-il quand il fut achevé. Ai-je eu raison? J'v ai appris beau-

i. Lettre inédite à Edouard de Suckau du 8 juillet i856.

2. On sait que les Philosophes classiques ont paru tout d'abord par articles dans la Reçue de l'Instruction publique. Le premier article sur ■Cousin était accompagné de la note suivante : « La Reçue a déjà inséré, dans son numéro du l 'i juin i855, un article de M. Taine sur Laromiguière. Cet article et ceux cpje la Revue se propose de publier sur les principaux écrivains du xix" siècle, sont empruntés à une série de volumes cjui doivent paraître à la librairie de MM. L. Hachette et C"\ » S'il faut en croire cette note, et aussi la rubrique générale de l'article. Etudes sur les principaux écrivains du XIXe siècle, les Philosophes classiques auraient eu pour origine l'heureuse initiative d'un intelligent éditeur, bien plutôt qu'un dessein très arrêté d'avance, et un désir de représailles de la part de Taine. On sait aussi que l'idée du Voyage aux Pyrénées vient de M. Hachette. Et si l'on songe que les Origines ont ■été pour ainsi dire dictées au grand écrivain par le spectacle des malheurs publics, on peut en conclure qu'une bonne part de son œuvre historique et littéraire, et en particulier ses deux plus assurés chefs-d'œuvre, ont été comme arrachés à Taine par des circonstances extérieures indépendantes de sa volonté. On ne se fait pas sa vie, et après tout, cela est peut-être heureux parfois.

coup d'histoire. Mais la philosophie valait mieux, et certainement je vais y revenir*. »

Il serait sans cloute un peu long de rechercher et d'énumérer toutes les « sources » de ce livre célèbre : et l'on pense bien que l'active curiosité de Taine n'a dû laisser échapper aucun des travaux français ou étrangers qui pouvaient lui faciliter la réalisation de son dessein-. A Emile Montégut, à Guizot, à Augustin Thierry, à Philarète Chasles, par exemple, il emprunte non seulement des vues de détail, mais quelques-unes des maîtresses pièces de son système. « Ceux qui viennent après lui, disait-il de Philarète Chasles, et profitent de son exploration pour recommencer le même vovage admirent, après expérience et contrôle, la hardiesse de ses percées, l'abondance de ses recherches, la justesse de ses indications, la fécondité de ses vues... La principale idée qui circule dans ses quatorze volumes est celle de la différence qui sépare les races germaniques des races latines... Personne plus que lui n'a insisté sur cette idée, et personne n'en a mieux vu les suites infinies3... » Et ailleurs, dans un article où il louait fort Ottfried Mûller, cet « érudit de çénie », d'avoir si

i. Lettre inédite à Edouard de Suckau du 22 février 1 SG3.

2. Un critique contemporain qui connaît très bien Taine, qui même s'en est souvent et très heureusement inspiré dans l'excellente Histoire (le la littérature latine qu'il nous a donnée récemment (Paris, Hachette, 180,7), et que je louerais davantage s'il m'en avait laissé le droit, M. René Pichon, m'a reproché très justement dans le Bulletin critique de n'avoir pas fait à M"K de Staël la place qui lui revient parmi les devanciers de Taine : « \lme de Staël, écrit-il, a eu sa part dans la transmission de la théorie des milieux, entre Montesquieu et Cousin ou Villemain. Il aurait été intéressant de rapprocher, ce me semble, les chapitres de la Littérature sur l'Angleterre et la Littérature anglaise, le livre XIV de Corinne et les Xotes sur l'Angleterre, les livres IV et IX du même roman et le

Voyage en Italie. Sur bien des points, notamment sur l'esprit classique, sur les mœurs polies de l'ancien régime, sur l'àme latine et l'àme germanique, Mm° de Staël a indiqué, superficiellement, mais vivement, avec son esprit de mondaine curieuse, ce que Taine devait démontrer avec sa précision de savant. »

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