‹ Essai sur Taine, son uvre et son influenceChapitre 25 sur 85 · Débats du 6 novembre i · texte numérisé non relu

Débats du 6 novembre i

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un voyant, un mystique : mais c'est, avant tout, un hégélien anglais : « il traduit en style poétique et religieux la philosophie allemande » : et c'est pourquoi, en dépit de ses excentricités « maladives » et « démoniaques » de pensée et d'expression, Taine lui a su gré de leurs conceptions et de leurs tendances communes ; c'est pourquoi il a recueilli, précisé, assagi plus d'une de ses divinations ; peut-être même lui a-t-il emprunté quelques-uns de ses procédés de style ; et, en tout cas, à son contact, « l'humoriste plein de verve et de bizarrerie ' » qui était en lui achève de se libérer. — Mais, si original que soit Carlvle, ce n'est pourtant pas lui que Taine a présenté aux lecteurs français en ces termes : « Tous les demi-siècles, et plus ordinairement tous les siècles ou tous les deux siècles, paraît un homme qui pense... En ce moment, la scène est vide en Europe... Dans ce grand silence, et parmi ces comparses monotones, voici un maître qui s'avance et qui parle. On n'a rien vu de semblable depuis Hegel-. » Et ce maître, c'est Stuart Mill. Et assurément, Taine fera tout d'abord sur son œuvre d'expresses réserves : au nom de ses maîtres allemands, il lui reprochera de méconnaître entièrement le pouvoir et le rôle de l'abstraction, de se faire de la notion de cause une idée aussi incomplète qu'inexacte, et, partant, de « mutiler l'esprit humain » :

i. L'expression est de Marcelin, dans la Vie parisienne du 23 août 1 863, à propos du Voyage aux Pyrénées. C'est dans son premier numéro (3 janvier i8ij3), que la Vie parisienne a commencé la publication des (( humoristiques » Xotes sur Paris, par Frédéric Graindorge. L'article sur Carlyle est de deux années antérieur.

2. Le Positivisme anglais : étude sur Stuart Mill (i864), Préface. Cette Préface, intéressante à plus d'un titre, a, naturellement et malheureusement, été supprimée, quand l'opuscule a définitivement pris place au tome V de la Littérature anglaise. Cette étude sur Stuart Mill avait d'abord paru, — avec quelques variantes par rapport au texte actuel, — dans la Renie des Deux- Mondes du tcr mars iMji : la publication du System of Logic (1809) en avait été l'occasion. Il est fort probable que ce fut en cette même année i85<) que Taine fit la connaissance de Stuart Mill.

HISTOIRE DE SA PENSÉE ET DE SES LIVRES 6l

niais, sans parler des vues concordantes ou nouvelles dont il retrouvait l'expression dans ses livres, et dont il devait faire son profit, c'est bien Mill qui achèvera de lui enseigner tout le prix de l'expérience, et qui encouragera puissamment son goût croissant pour l'observation précise et minutieuse. — Enfin, il ne se pouvait pas que les travaux de Buckle ne fissent une vive impression sur lui : justement, le premier volume de l'Histoire de la civilisation en Angleterre venait de paraître (1857) ; et si, dans ce livre mémorable, il pouvait constater bien des lacunes, bien des idées qu'il devait juger contestables, du moins il y trouvait cette rigueur de méthode, ce goût des « tout petits faits, bien choisis, importants, significatifs, amplement circonstanciés et minutieusement notés », qui, de plus en plus, allaient devenir une des exigences les plus impérieuses de son esprit1. Surtout, l'un et l'autre, Buckle et Stuart Mill, ils lui révélèrent le positivisme.

1. Voir sur Buckle et son œuvre un bien remarquable article de Charles de Uémusat dans la Bévue des Deux-Mondes du 1" novembre [858. J'y relève, entre autres intéressants passages, les lignes suivantes : « Tout le monde parle par tout pays du caractère ou du génie national. Ce parait être le résultat de toutes les circonstances qui agissent, soit sur l'organisation, soit sur la nature morale de la porlion de l'humanité qu'elles ont entourée dès son berceau. Il se peut aussi que, dès l'origine, cette portion de l'humanité eût de certains traits ineffaçables sans être nécessairement primitifs : ce sont les caractères de la race... Il existe des races distinctes qui peuvent se mêler, mais qui ne sauraient se résoudre l'une dans l'autre, en sorte qu'une d'elles, après les avoir absorbées, restât ce qu'elle a toujours été. J'insiste sur ce point, parce qu'ew ce moment l'ethnographie joue un grand rôle, non seulement dans l'opinion commune, mais dans la science, et cependant M. Buckle Va entièrement négligée. .. L'auteur d'un livre qui dénote beaucoup d'instruction et d'esprit, M. de Gobineau, a entrepris d'expliquer toute

l'histoire par l'inégalité essentielle des races humaines » (p. 38).

— Soyons assurés que cette page a passé sous les yeux de Taine, et que l'indication qu'elle renferme n'a pas été perdue pour lui. L'ouvrage de Gobineau, aujourd'hui bien oublié, au moins en France, avait pour titre : Essai sur l'inégalité des races humaines^ i853-i855). L'auteur était très lié avec Renan, et celui-ci semble bien avoir puisé à pleines mains dans son livre, ainsi que Wagner et que Nietzsche (voir A. Hallays, le Vicomte de Gobineau, dans les Débats du 6 octobre 1899), — Si, d'ailleurs, Buckle, dans son analyse des éléments constitutifs de la civilisation

Car, jusqu'ici, on ne l'a pas assez observé, Taine (chose curieuse et presque paradoxale) n'avait fait encore aucun emprunt à la seule philosophie pleinement originale qu'ait produite la France au xix° siècle. Lui-même, d'ailleurs, l'a" loyalement reconnu : « La plupart des personnes qui lisent, écrivait-il en 1864, étaient, je suppose, dans le même état que moi à l'endroit de M. Comte. On le connaissait par parcelles ; on avait parcouru des extraits ou des comptes-rendus de ses ouvrages, et l'on s'en était tenu là, non sans bonnes raisons, du moins apparentes... On en était là quand on vit quelques parties du système refleurir et attirer d'illustres adhésions : Charles Robin. Littré, Buckle, Stuart MM. Là-dessus, l'examen recommença ; aujourd'hui il est en train de se faire. Je l'ai entrepris pour mon compte il y a trois ou quatre ans, et je pense que tout homme amateur de science et de philosophie doit le faire. » L'examen dut être fructueux, si l'on en juge par les résultats. Sans doute, Comte « n'est point un esprit délicat et élevé, à la façon des grands philosophes, tels qu'Aristote et Hegel1... Mais il a trouvé une conception digne de l'attention universelle, et il a fait preuve, en la développant, d'une vigueur et d'une persistance admirables... Pour la première fois, un homme a examiné ce que c'est que la science, non pas en général, d'après une idée spéculative, et, pour ainsi dire, en l'air, comme ont fait les autres philosophes, mais d'après des sciences existantes et effectives... Ce sont là des questions de premier ordre..., car la naissance et le développement des sciences positives est depuis trois siècles l'événement

anglaise, n'a fait aucune place à l'idée de « race », en revanche, et en bon disciple de Comte, il a fortement insisté sur le climat, sur le sol, sur l'alimentation, sur le « milieu » physique et moral, et il y aurait une instructive comparaison à établir entre son livre et celui de Taine i. Dans son étude sut Stuart Mitl (Berne des Deux- Moufles du ier mars 18G1), Taine parlait de « la grossièreté prosaïque de M. Comte ». La dureté des termes est ici, on le voit, bien atténuée.

capital de l'histoire. Aucune autre construction humaine, ni l'État, ni la religion, ni la littérature, ne peut se considérer comme inébranlable... Au contraire, l'accroissement des sciences est infini... On peut prévoir qu'il arrivera un temps où elles régneront en souveraines sur toute la pensée comme sur toute l'action de l'homme, sans rien laisser à leurs rivales qu'une existence rudimentaire, pareille à celle de ces organes imperceptibles qui, dans une plante ou dans un animal, disparaissent presque absorbés par l'immense accroissement de leurs voisins1... » Jamais peut-être encore le culte et la « religion » de la science n'avaient été affirmés dans un aussi superbe et aussi confiant langage ; et il n'est pas indilîérent de savoir que la lecture du Cours de philosophie positive a singulièrement encouragé ces espérances et fortifié cet impatient dogmatisme.

Ce n'est pas, du reste, la seule conviction qu'il y ait puisée. « La théorie du « moment » et du « milieu », a-t-on dit fort justement2, qui est capitale dans l'œuvre

i. Article sur le Cours de philosophie positive, 2° édition, avec préface de Littré {Débats du 6 juillet l8<34). — C'est donc en 18G0 ou t86i que Taine a « découvert » Auguste Comte. J'ai tout lieu de croire que cette t< découverte » est un peu postérieure à la rédaction, sinon à la publication de l'article sur Stuart Mill. On notera que c'est vers le même temps (iS(Jo) que Taine remanie son La Fontaine et ses Philosophes classiques (voir surtout la Préface de la seconde édition), non pas précisément dans un sens positiviste, mais de manière à faire entendre qu'il connaît très bien maintenant le positivisme, — et que, tout en en profitant, il le dépasse. La Préface de la seconde édition des Philosophes classiques a paru dans la Revue de V Instruction publique du [2 janvier 18G0; et les quatre premiers chapitres du La Fontaine actuel ont été publiés dans les Débats des 28 avril, 2, 3 et k mai 1860.

2. Lévy-Brûhl, la Philosophie d'Auguste Comte, introduction (Paris, Alcan, 1900). Le livre est fort remarquable, et il esta lire, même après l'admirable étude que M. Emile Faguet, dans la seconde série de ses Politiques et moralistes du XIXe siècle, a consacrée à l'œuvre de Comte. Mais il est arrivé à M. Lévy-Briïhl, à plus d'une reprise, d'attribuer à l'influence de Comte des effets qu'il y aurait bien plutôt lieu, je crois, de rapporter à l'influence de Hegel ; par exemple cette « transformation de l'idée de vérité », que, d'après lui, on devrait à Comte (Cf. là-dessus l'art, déjà cité d'E. Scherer sur Heijel et l'heç/elianisme). M. Lévy-Brùhl écrit aussi à un autre endroit : « Taine, il est vrai, doit beaucoup à Spi-

de Taine, n'était, certes, pas inconnue au xvme siècle. Mais c'est Comte qui l'a généralisée en rapprochant Larharck de Montesquieu, c'est lui qui a enseigné à Taine la définition générale, à la fois biologique et sociale de l'idée de milieu ». — Il est vrai : mais en empruntant à Auguste Comte la formule expressive1 qui traduisait, d'ailleurs, si bien ses propres conceptions, Taine sut en tirer un parti inattendu ; et il a fait mieux que de l'inventer, puisque c'est bien lui qui en a consacré la fortune.

C'est de toutes ces influences combinées qu'est sortie VHistoire de la littérature anglaise. Mais ai-je dit suffisamment ce que Taine y mit de lui-même, et simagine-t-on bien ce livre mémorable sans l'esprit systématique qui simplifie, abstrait et coordonne, sans « l'élan impétueux de la logique intraitable », sans le besoin passionné de la démonstration et de la preuve, surtout sans ce luxe inta-

noza et à Hegel, davantage encore àCondillac. Parmi les contemporains, il semble se rattacher surtout à Stuart Mil! et à Spencer. Mais c'est de Comte qu'il procède à travers eus. Là se trouve l'origine de la plupart de ses idées directrices. Sa conception de l'histoire littéraire, de la criticpue, de la philosophie de l'art, son effort, en un mot, pour transporter aux sciences morales la méthode des sciences naturelles, tout cela dérive principalement d'Auguste Comte. ))

Ce langage est, historiquement, un peu inexact, et je pense que ceux qui m'ont bien suivi jusqu'ici sont a même de le rectifier. En fait, l'influence de Comte, chez Taine, s'est surajoutée, et assez tardivement, à celle de Hegel ; elle l'a précisée, fortifiée, non contredite ; et dans les cadres, d'ailleurs si souples et si larges que lui avait fournis le philosophe allemand, les idées et les formules positivistes ont trouvé comme un naturel abri. La théorie du ci moment », celle même du « milieu » sont déjà, et non pas seulement en germe, dans Hegel : Taine, nous l'avons vu, les appliquait avant de bien connaître Comte ; et cela ne veut, certes, pas dire qu'il ait lu Comte sans profit, ni qu'il n'ait pas été très heureux de trouver chez lui « la définition biologique et sociale de l'idée de milieu ». Il devait même s'emparer d'autant plus volontiers de cette idée qu'il la voyait confirmée par les récents travaux de Darwin. L'Origine des espèces est de i85(), et elle est citée dans V Introduction de VHistoire de la littérature anglaise, même sous sa première forme (l'Histoire, son présent, son avenir dans la Revue germanique du 1" décembre i863).

i . C'est daDS la io° et dans la 'i3e leçon du Cours de philosophie positive que Comte a exposé sa théorie et justifié l'emploi du mot milieu. Voir notamment la 3e édition (t. III, p. 3oa-3o3, 3oo, /j3o et sqq).

rissable d'images éblouissantes par lesquelles l'historien semble vouloir rivaliser avec les poètes et les romanciers qu'il étudie? « En effet, l'histoire est un roman vrai, et pour manifester aux yeux les particularités, les agitations, les combats de l'âme, il faut les procédés du roman, toutes les couleurs de la description, toutes les forces de l'éloquence, de la raillerie, de la passion, aussi bien quand on représente les générations passées que lorsqu'on peint les mœurs de notre temps1. » Nul, à cet égard, n'a mieux prêché d'exemple que l'historien de la Littérature anglaise ; nul ne s'est plus constamment efforcé de sympathiser avec les esprits et les âmes du passé. Mais on ne sympathise vraiment qu'avec ce que l'on aime déjà par avance ; et la critique ainsi conçue n'est au fond qu'un moyen de prendre plus nettement conscience de ses secrètes préférences et de les fortifier en soi. C'est ce qui est arrivé à Taine : il avait déjà des goûts très anglais quand il s'est mis à l'étude de la civilisation anglaise : de son long commerce avec elle, il a rapporté des goûts plus anglais encore. L'individualisme anglo-saxon, sous ses différentes manifestations, a achevé de le conquérir ; et, de plus en plus, il lui empruntera les principaux traits de son idéal politique, religieux, social. Dans ses voyages en Angleterre, il avait eu la révélation du protestantisme et, comme tant d'autres, il s'était laissé séduire à cette forme demi-religieuse et demi-morale de la libre-pensée contemporaine2 : « J'ai bien un idéal en poli-

i. Article sur Y Histoire de la littérature grecque d'Ottfried Mùller. Après le développement que je viens de citer, Taine, d'ailleurs, s'empresse d'ajouter : <( Sur ce point, Mùller est insuffisant. »

a. Même disposition, nolons-Ie, chez Prévost-Paradol (cf. Gréard, op." cit., p. 91). Taine, lui, est si profondément, si naïvement convaincu de la supériorité du protestantisme sur le catholicisme que, durant ses nombreux voyages en Angleterre, il a entièrement négligé d'étudier sur place le catholicisme anglais, si vigoureux pourtant, si original et si plein d'avenir. A lire les Notes sur l'Angleterre, on pourrait croire qu'il n'y a pas un seul catholique par delà la Manche. Pas un mot sur Manning, sur Newinan, sur le mouvement d'Oxford. Et telle est la force des idées

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